Jordanie : détérioration des relations entre islamistes et royalistes

Les relations entre Frères musulmans et monarchie
ont longtemps été caractérisées par la
tolérance, voire le soutien mutuel. La volonté des
Frères d’exister sur la scène politique a progressivement
tendu cette relation. Depuis 2005, les
dirigeants hachémites ont adopté une ligne sécuritaire
qui sert notamment à refouler l’influence
politique islamiste. Mais la marginalisation des
modérés risque de profiter aux plus radicaux.

par Curtis R. Ryan
(15 décembre 2010)

L’émergence du mouvement islamiste en Jordanie remonte aux origines du régime hachémite. Alors que le principal parti politique jordanien – le Front d’action islamique (FAI) – ne bénéficiait d’aucune base légale jusqu’au début des années 1990, la branche jordanienne des Frères musulmans (al-Ikhwan al-Muslimun) maintenait une relation fonctionnelle avec la monarchie, en particulier lors du règne du roi Hussein (1953-1999) qui tolérait l’Ikhwan comme une opposition loyale.

L’activisme politique des forces islamiques en Jordanie au cours des 1960 dernières années s’est révélé soucieux de participation démocratique, plus proche des courants réformateurs et modérés que des tendances révolutionnaires, radicales et militantes. Toutefois d’autres forces, inspirées des idées jihadistes, complètent le paysage islamiste jordanien : percée du mouvement salafiste et présence de jihadistes venus de l’étranger et hostiles à l’Etat et à la société. L’attention accrue du régime ces dernières années pour la sécurité d’Etat aux dépens de la libéralisation politique ne sont pas sans effet sur les orientations et les formes prises par l’islamisme.

Frères musulmans dans la Jordanie hachémite

Les Frères musulmans sont apparus en Jordanie en 1945. Leur caractère non militant a contribué au fait qu’ils soient reconnus par le roi Abdallah I comme une organisation de bienfaisance. Au-delà, des liens institutionnels se sont tissés au fil du temps entre Frères et Hachémites (Wiktorowicz, 1999). Sur fond de guerre froide et de tensions régionales nationalistes et révolutionnaires, la consolidation du régime, avec ses positions politiques modérées, sa politique étrangère pro-occidentale et ses institutions monarchiques conservatrices ont suscité des fortes confrontations idéologiques.

Dans ce contexte, l’opposition islamiste – loyaliste, voire coopérative avec le pouvoir – a permis de contrebalancer partiellement les mouvements d’opposition de gauche laïcs, se réclamant du baathisme, du nassérisme ou du communisme. Alors que le régime tentait de réfréner les tendances « progressistes » et panarabiques, la monarchie a offert opportunément aux islamistes l’occasion de prospérer. Les Frères musulmans sont ainsi devenus le principal groupe d’opposition (Boulby, 1999). D’autant qu’en raison de leur caractère modéré, ils permettaient du même coup de contrer les tendances islamistes radicales. Le régime, soucieux de développer ses propres référents islamiques, a cherché avec la collaboration des Frères à mettre en avant le lien direct de la famille royale avec celle du prophète.

Au-delà de leur fonction politique, les Frères musulmans ont pris très au sérieux leur rôle d’organisation caritative. Avec l’accord du régime, ils mettent sur pied un centre, en 1963, qui draine des fonds issus notamment des monarchies du Golfe. Depuis lors, ils sont à la tête de nombreuses ONG et ont établi des écoles et des cliniques à travers tout le pays. La famille royale patronne et soutient ces organisations sociales et caritatives (Wiktorowicz, 2003).
La relation ancienne et durable entre les Hachémites et les Frères ne signifie pas pour autant qu’ils soient toujours d’accord. Les Frères musulmans ont soutenu la monarchie dans la guerre avec Israël, contre les tentatives de coup d’Etat à caractère nationaliste, et même dans la guerre civile entre l’armée et les forces de l’OLP en 1970-1971 ; mais ils se sont montrés plus frileux lors des « émeutes du pain » de 1989 et 1996 entraînées par les mesures d’austérité du FMI.

En d’autres occasions, les Frères se sont opposés plus directement au pouvoir, mais en maintenant toutefois leur statut d’opposant loyal : lors du traité de paix de Sadate avec Israël, lors du renversement du Chah d’Iran, lors de l’invasion irakienne en Iran, ou plus récemment, en 1994, lors de la signature par la Jordanie du traité de paix avec Israël. A la suite de quoi les Frères sont devenus le principal acteur du large mouvement « anti-normalisation » en Jordanie. Les islamistes tentent depuis les années 1980 de gagner les élections démocratiques et d’obtenir des postes au sein des associations professionnelles pour gagner de l’influence.

Mouvements islamistes, libéralisation et élections

Le programme de libéralisation politique débute en Jordanie en 1989, comme une réponse immédiate aux troubles qui agitent le pays. L’intensité du soulèvement suite aux mesures d’austérité économique secoue le régime, qui réagit par une politique de « démocratisation défensive » (Robinson, 1998). Le roi destitue le premier ministre impopulaire, remanie son cabinet et annonce le retour d’élections législatives - une première depuis l’instauration de la loi martiale de 1967 lors de la guerre avec Israël. La libéralisation politique a ainsi été à l’origine de plusieurs vagues d’élections parlementaires démocratiques, du « lifting » de la loi martiale, de la légalisation des partis politiques et d’un contrôle allégé du pouvoir sur les médias (Ryan, 2002).

Leur proximité avec le pouvoir a permis aux Frères musulmans de bénéficier des opportunités offertes par ce climat d’ouverture. Mais au-delà de cette association, la Jordanie a une longue tradition d’activisme islamiste indépendant. Ces indépendants ont cherché à résister à la tentation de rejoindre les organisations ou partis existants, accusant ces derniers d’être cooptés par le pouvoir.
Malgré les critiques, les Frères musulmans participent aux élections. En 1989, à la surprise du régime, ils remportent une importante victoire. Cet événement a un effet d’ « électrochoc » sur le régime, qui invite les islamistes à prendre part au gouvernement. Cette invitation crée une fracture au sein du mouvement : les partisans de la ligne dure estimaient qu’il s’agit d’une capitulation face à l’Etat. Bon nombre d’entre eux quittent alors les Frères pour rejoindre le « camp » des activistes indépendants. D’autres, parmi les dignitaires de l’Ikhwan, siègent comme ministres, postes perçus comme une juste contrepartie après des années d’effort (Wiktorowicz, 2000).

Ce succès a toutefois été tempéré par l’opposition de l’opinion publique à plusieurs mesures portées par des ministres islamistes : tentatives avortées d’interdire l’alcool dans le royaume ou d’imposer une ségrégation sexuelle dans les bureaux gouvernementaux, etc. Cette ouverture de la part du régime hachémite répondait toutefois à une stratégie calculée. Les officiels du régime étaient persuadés que les ministres islamistes prendraient, si on leur en donnait les moyens, des mesures qui irriteraient l’opinion publique. Les intentions du régime étaient donc doubles : apaiser les tensions en incluant l’opposition et la « discréditer » du même coup en lui offrant les moyens de prendre des mesures assurément impopulaires. Ce gouvernement fut dissout six mois plus tard et remplacé par une nouvelle équipe à laquelle les Frères refusèrent de participer.

Le régime est cependant resté vigilant à l’influence des islamistes. Pour éviter tout nouveau succès, il a modifié le système électoral en profondeur (remplacement du système « une personne – un vote » par celui des districts électoraux). Lors des élections de 1993, qui suivent la légalisation des partis politiques dans le royaume, les Frères musulmans n’ont pas participé directement au scrutin, préférant conserver leur rôle traditionnel de mouvement politique, social et de bienfaisance. Toutefois, de nombreux membres de l’Ikhwan, ainsi que des islamistes extérieurs au mouvement rejoignent le FAI, devenu avec le temps l’aile politique des frères musulmans. Mais le FAI obtient un score faible, dû essentiellement à l’évolution du système électoral (Amawi, 1994).

Le mouvement islamiste a logiquement exigé l’abrogation du nouveau système électoral. A juste titre, ses membres ont fait valoir que les districts étaient déséquilibrés : les districts conservateurs – les zones rurales pro-régime – étaient surreprésentées, tandis que les zones urbaines et palestiniennes, principaux bastions islamistes, étaient sous-représentées. Face au refus du gouvernement, le FAI décide de coordonner une large coalition d’opposition (y compris les partis de gauche et nationalistes panarabes) et de boycotter les élections de 1997. Une très forte majorité conservatrice, nationaliste et pro-hachémite a alors dominé le parlement. Les forces et les stratégies islamistes se sont alors déplacées des partis et du parlement vers les associations professionnelles, créant ainsi une base nouvelle pour leur activisme politique (Schwedler, 2006).

En 2003 sont tenues les premières élections sous le règne du roi Abdallah II, après avoir été reportées de deux ans. Elles signent un retour de l’opposition. Des lois nouvelles ont augmenté le nombre de sièges, avec un minimum de six sièges garantis aux femmes. Les islamistes obtiennent 22 sièges (Taraki, 1995 ; Ryan & Schwedler, 2004). Toutefois, la plupart des lois demeurent à l’initiative du gouvernement. Le parlement est considéré comme un simple espace de discussion destiné à avaliser les propositions de l’exécutif. Le FAI n’a donc pu réaliser ses principaux objectifs politiques. Dans certains cas, tels que la proposition d’amendement de la loi relative au crime d’honneur – particulièrement clémente jusque là –, les islamistes se sont associés stratégiquement avec des forces laïques et conservatrices pour freiner les initiatives soutenue par la monarchie (Ryan, 2006).

Salafistes, jihadistes et « Jordanie 9-11 »

A côté de l’islamisme « visible », il existe en Jordanie d’autres organisations, moins connues, voire souterraines : le mouvement salafiste jordanien par exemple, qui n’a cessé de croître depuis les années 1980. Ce mouvement de « renouveau islamique » se voulait à l’origine réformiste et modernisateur, mais a évolué plus récemment vers une approche radicale et puritaine. Deux branches sont apparues au sein du salafisme jordanien : certains considérent que le jihad est la seule alternative, tandis que les autres sont pour un changement radical sans pour autant être favorables au jihad. Parmi les premiers, d’anciens combattants des guerres afghanes.

La pire attaque terroriste sur le sol jordanien a eu lieu le 9 novembre 2005 – c’est en quelque sorte le « Jordanie 9-11 ». Des kamikazes d’Al-Qaida venus d’Irak ont frappé trois hôtels dans le centre d’Amman. L’attaque était semble-t-il destinée à punir la Jordanie pour sa proximité avec les États-Unis, un des principaux griefs adressés aux Hachémites (International Crisis Group, 2005). Le FAI et les Frères musulmans ont été parmi les premiers à répondre à la tragédie en organisant des manifestations anti-Al-Qaida dans la capitale. Ces mobilisations ont souligné la différence entre les formes modérées de l’islamisme essentiellement pro-démocratiques et les membres d’organisations jihadistes internationales.

Les attentats d’Amman ont transformé le regard de l’opinion publique sur l’islam militant et le terrorisme. Al-Qaida y a ainsi perdu son statut d’« organisation de résistance légitime » (Braizat, 2005). Malgré l’hostilité de la plupart des Jordaniens aux attentats terroristes, y compris des islamistes, les parlementaires ont rapidement dû faire face à un virage du gouvernement. Ce dernier a indiqué clairement que la monarchie s’alignerait désormais sur une orientation sécuritaire : remaniement ministériel avec un nouveau premier ministre et l’arrivée de « faucons de la sécurité » et installation de royalistes conservateurs aux présidences du parlement et du sénat. Parmi ces hommes récemment nommés, aucun n’a de sympathie pour les islamistes, ni pour les Palestiniens d’ailleurs.

Les parlementaires islamistes ont exhorté le régime à ne pas utiliser la tragédie des attentats comme prétexte pour l’instauration de mesures de « dé-libéralisation ». Le gouvernement a rétorqué que le contre-terrorisme devenait une priorité politique et a appelé à la « guerre préventive », en particulier contre les différentes formes de l’islam militant. Les Frères musulmans et la FIA, malgré leurs caractéristiques, ont fait les frais de cette nouvelle orientation : accusations contre les leaders du FAI d’« atteinte à la dignité de l’Etat », climat de suspicion et de harcèlement, loi restreignant la prédication dans les mosquées et fatwas approuvées par les oulémas « officiels ». Enfin, signe plus inquiétant encore, la nouvelle législation anti-terroriste élargit considérablement l’éventail des pouvoirs et l’influence des services de renseignement et de la police dans la vie quotidienne (Ryan, 2006).

Le « facteur Hamas » dans la politique jordanienne

La victoire écrasante du Hamas en Palestine en janvier 2006 a conforté le mouvement islamiste jordanien. Sur divers points, le Hamas a adopté des stratégies similaires à celles du FAI jordanien et des Frères musulmans, notamment en mettant l’accent sur la lutte anti-corruption et les actions de bienfaisance. Il s’en éloigne cependant à d’autres niveaux : le FAI et les Frères musulmans ne disposent pas d’une aile militante et se concentrent plutôt sur les partis, les groupes d’intérêts, etc. Suite à la victoire islamiste en Palestine, le FAI a demandé au gouvernement jordanien de restaurer les liens avec le Hamas, exclu de Jordanie en 1999, et de reconnaître ses réalisations.

Si la victoire du Hamas a inspiré les islamistes jordaniens, qui ont fait campagne en faveur d’un jeu politique inclusif et intègre (Williams, 2006), il a aussi mis en évidence les faiblesses des acteurs jordaniens. En effet, le succès du Hamas s’est immédiatement traduit par la mise en place d’un gouvernement dirigé par le Hamas. En Jordanie, deux décennies de stratégies électorales islamistes se sont certes traduites par des avancées, mais celles-ci n’ont jamais permis la formation d’un gouvernement FAI. C’est pourquoi certains leaders du FAI ont modifié leur programme politique en y incluant l’instauration de la charia, l’abandon des accords Wadi Araba mettant fin à la « normalisation » avec Israël (Ryan, 2006) et la modification des lois électorales créées pour minimiser l’influence islamiste, etc.

De nombreux activistes islamistes estiment que les politiques intérieure et étrangère jordanienne sont sur la mauvaise voie. Le FAI cherche de plus en plus à se profiler comme une approche alternative, comme un parti prêt à gouverner. Le « facteur Hamas » a ainsi fourni au mouvement islamiste jordanien un regain d’optimisme.

Depuis plus de 60 ans, Hachémites et islamistes ont réussi à maintenir une relation de coopération mutuelle. La vague de « dé-libéralisation » et les préoccupations sécuritaires que le régime justifie par le climat de tension régionale et les attentats de 2005, risquent cependant de compromettre cette tradition d’opposition loyale. La tolérance envers les dissidents islamistes s’en est trouvée réduite, même si dans le chef des représentants du gouvernement jordanien, ces mesures restrictives sont modérées (en comparaison avec les mesures prises dans la plupart des Etats du Moyen-Orient). D’après les islamistes, la coopération de longue date qui existe entre les réformistes islamistes et la monarchie pourrait être en déclin et le risque est réel que les nouvelles orientations du pouvoir conduisent les « modérés » vers des alternatives plus militantes.

Traduction de l’anglais et adaptation : Aurélie Leroy

Bibliographie

Amawi A. (1994), « The 1993 Elections in Jordan », Arab Studies Quarterly, Vol. 16, No. 3.

Boulby M. (1999), The Muslim Brotherhood and the Kings of Jordan, Landham, University Press of America.

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Robinson G. (1998), « Defensive Democratization in Jordan », International Journal of Middle East Studies, Vol. 30, No. 3.

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Ryan C.R.& Schwedler J. (2004), « Return to Democratization or New Hybrid Regime ? The 2003 Elections in Jordan », Middle East Policy, Vol. 11, No. 2.

Schwedler J. (2006), Faith in Moderation : Islamist Parties in Jordan and Yemen, Cambridge, University Press.

Taraki L. (1995), « Islam is the Solution : Jordanian Islamists and the Dilemma of the Modern Woman », The British Journal of Sociology, Vol. 46, No. 4.

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Wiktorowicz Q. (2000), « The Salafi Movement in Jordan »,
International Journal of Middle East Studies, Vol. 32, No. 2.

Wiktorowicz Q. (2000), The Management of Islamic Activism : Salafis, the Muslim Brotherhood, and State Power in Jordan, Albany, State University of New York Press.

Williams D. (2006), « Political Islam’s Opportunity in Jordan », Washington Post, April 13.

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