Yémen : facteurs de déstabilisation et mécontentement populaire

L’équilibre politique particulier du Yémen s’est grippé, pour des raisons internes – usure du pouvoir, discriminations… – et externes – pressions occidentales faisant du terrorisme « la » menace à la paix civile. Forcé de réprimer ses anciens alliés islamistes, le gouvernement yéménite néglige d’autres questions cruciales : l’épuisement des ressources aquifères, la dépendance alimentaire, la vulnérabilité et l’insatisfaction sociales.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington (précédés à Aden par l’attaque contre le navire de guerre américain USS Cole en octobre 2000), le système politique du Yémen, contre toute attente, semblait faire preuve d’une certaine capacité de résilience. Alors qu’au lendemain des attentats, nombreux étaient ceux qui misaient sur une rapide déstabilisation, et que personne ne savait de quel côté de la « guerre contre le terrorisme » le gouvernement yéménite allait s’engager, le pays bénéficiait en fait des « beaux restes » de sa formule politique inclusive élaborée au lendemain de la révolution républicaine de 1962 au Yémen du Nord.

Déstabilisation interne et externe

Depuis lors, le pouvoir s’était globalement appuyé sur un compromis entre les différents groupes politiques et sociaux, lui permettant largement de faire l’économie de la violence politique et de la répression (sans toutefois l’annuler complètement). L’unité de 1990 entre le Nord, menant une politique d’alliance pragmatique avec le bloc occidental, et le Sud, unique république socialiste du monde arabe, ainsi que le bref épisode guerrier de 1994 entre les anciennes élites socialistes et le Nord ne changeaient pas fondamentalement la donne. Plus que les autres régimes de la région, le Yémen se caractérisait par un certain partage du pouvoir, donnant lieu à la participation de partis islamistes au gouvernement et permettant l’organisation d’élections, comme celles de 1993, qualifiées de libres par les observateurs.

Toutefois l’équilibre politique particulier du Yémen s’est progressivement grippé, et à la tête du pays l’alliance stabilisatrice entre les différentes forces politiques représentatives (islamistes compris) s’est trouvée directement remise en cause. Cette déstabilisation, devenue manifeste depuis l’été 2004, apparaît comme le résultat de processus internes - usure du pouvoir du président Ali Abdallah Salih aux manettes depuis 1978 et réélu en 2006 (Poirier, 2007) -, mais également comme le fruit des pressions extérieures, occidentales en particulier, faisant du terrorisme la principale, si ce n’est l’unique, menace à la paix civile. Le gouvernement yéménite se trouve alors forcé d’une part de réprimer ses anciens alliés islamistes et d’autre part de négliger d’autres problématiques autrement plus déstabilisatrices sur le long terme, au premier rang desquelles l’épuisement des ressources aquifères et les difficultés économiques.
Dans ce contexte particulier, plusieurs fronts se sont ouverts donnant l’occasion à différents mécontentements de s’exprimer, parfois avec violence, et à la répression gouvernementale de se débrider, entraînant un rétrécissement du champ de l’opposition mais aussi l’émergence de mouvements de contestation et de résistance.

Guerre de Sa’da

Le principal et le plus violent des fronts ouverts concerne la guerre de Sa‘da, au nord du pays, lancée par l’armée contre un groupe, la Jeunesse croyante. Celui-ci, emmené par Husayn al-Huthi puis ses frères, se revendique d’une interprétation radicale de la doctrine religieuse zaydite. Les bombardements aériens par l’armée, la violence débridée ainsi que la stigmatisation de l’identité zaydite par des groupes proches du pouvoir ont, depuis juin 2004, favorisé un enlisement du conflit, faisant plusieurs milliers de morts et des dizaines de milliers de déplacés (Burgat, 2006).

L’accès difficile au terrain réduit considérablement la médiatisation et la compréhension de ce conflit qui, contrairement à ce que prétend la propagande gouvernementale, semble reposer davantage sur une classique escalade de la violence amenant les tribus locales à réagir à la répression étatique que sur une idéologie politique et religieuse des « rebelles ». D’autre part, les affrontements se nourrissent également du ressentiment lié à l’absence d’investissements de l’Etat dans cette région. En effet, Sa‘da, bastion des royalistes pendant la guerre consécutive à la révolution de 1962, est longtemps restée à l’écart des politiques de développement de l’Etat central.

Discrimination du Sud

L’ex-Yémen du Sud, connaît lui aussi des soubresauts. Les blessures liées à l’unité entre les deux Yémen en 1990 et à la guerre de 1994 se sont récemment rouvertes. La domination politique, économique et institutionnelle des élites du Nord sur les populations du Sud est souvent mal vécue et donne lieu depuis l’année 2007 à une nouvelle mobilisation. L’accaparement par les commerçants du Nord des terres agricoles du Sud qui avaient été nationalisées par le régime socialiste dans les années 1970, ainsi que la discrimination subie par les candidats des gouvernorats du Sud lors des recrutements dans l’armée sont autant de signes tangibles de cette domination.

Les manifestations, durement réprimées par le pouvoir, la lassitude des habitants face aux difficultés économiques ne donnent toutefois pas lieu à un mouvement social réellement coordonné. Seuls les retraités de l’ex-armée du Yémen du Sud, exigeant le paiement de leurs soldes, sont parvenus à s’organiser et à médiatiser leur cause. Par ailleurs, les anciennes élites socialistes, dont nombre sont aujourd’hui exilées, cherchent par ce biais à se re-légitimer, bien que leur idéologie ne soit guère plus séduisante auprès de la population.

Durcissement d’al-Qaïda et surenchère gouvernementale

Le durcissement récent de la stratégie de groupes se revendiquant d’al-Qaïda à l’égard de l’Etat yéménite est également une source d’inquiétude. Au grand dam de ses partenaires occidentaux, longtemps le gouvernement semblait en mesure de contrôler indirectement ces groupes violents, fermant les yeux sur leurs activités à l’étranger et leur laissant une certaine liberté. Ainsi leurs griefs à l’encontre du régime yéménite étaient-ils peu nombreux. L’émergence d’une nouvelle génération d’activistes, dont une large part s’inspire de l’expérience iraquienne depuis 2003, ainsi que la répression croissante menée par les services de sécurité, souvent à la demande des occidentaux, ont changé la donne (Johnsen, 2007 ; ‘Ubayd al-Jamhi, 2007).

Les bâtiments gouvernementaux, la police, l’armée ainsi que les « intérêts occidentaux » (infrastructures pétrolières, touristes ou ambassade des Etats-Unis) ont été plus systématiquement la cible d’attentats depuis le début de l’année 2007. Pour contrer cette tendance, le gouvernement a pu faire de la surenchère afin de délégitimer les demandes des radicaux, lançant par exemple au cours de l’été 2008 une nouvelle police religieuse s’inspirant du modèle saoudien. La question terroriste reste toutefois secondaire aux yeux de la population yéménite dont la vie est davantage affectée par la pauvreté, la hausse de la corruption et le sous-développement.

Dépendance alimentaire et mécontentement populaire en hausse

Les questions économiques et sociales se révèlent en effet fondamentales et précarisent considérablement le pays. Indirectement, elles nourrissent une frustration à même d’aggraver les fronts et crises cités précédemment. Les perspectives d’avenir sont en effet médiocres. La croissance démographique (conduisant d’ici vingt ans au doublement d’une population qui atteint déjà 23 millions en 2008), la faiblesse des investissements internationaux, la diminution de la rente pétrolière (que l’exploitation nouvelle de gaz naturel et les cours élevés des hydrocarbures ne viennent que partiellement combler) ainsi que les difficultés du marché de l’emploi ne permettent pas d’être optimistes (Bonnefoy et Detalle, à paraître).

Le développement du secteur agricole, principal pourvoyeur d’emploi, est lui-même compromis du fait de l’épuisement rapide des ressources aquifères dans les hautes terres fertiles et particulièrement dans les régions de Sanaa et de Taez. La culture du qat, arbuste dont les feuilles légèrement euphorisantes sont mâchées quotidiennement par une large proportion de la population (72% des hommes selon la Banque mondiale), exige de grandes quantités d’eau et occupe plus de 10% des terres cultivées mais génère plus d’un tiers des revenus agricoles (World Bank, 2007). Dans ce contexte, le pays reste dépendant non seulement de l’aide internationale, mais également des importations de denrées alimentaires, ce qui, au vu de la hausse des cours mondiaux, ne manque pas d’augmenter l’inflation et le mécontentement des populations les plus vulnérables.

Malgré ces délicates perspectives d’avenir, plusieurs processus empêchent d’être totalement pessimiste. Des mouvements de femmes, de journalistes, de commerçants ou d’étudiants se développent et illustrent l’émergence d’une société civile qui tente de contourner les obstacles du système partisan et de l’autoritarisme. La Rencontre commune, alliance des partis d’opposition rassemblant notamment les islamistes d’al-Islah et le parti socialiste, élaborée depuis le début des années 2000, constitue également un espoir de changement et d’alternative politique (Browers, 2007). En dépit des fragilités de cette alliance et de certaines incompatibilités programmatiques entre les participants, les élections législatives du printemps 2009 constitueront un test important pour l’opposition, mais aussi plus généralement pour la stabilité du pays.

Bibliographie

Bonnefoy L. et Detalle R. (à paraître), « The Security Paradox and Development in Unified Yemen (1990-2005) », in Michael Lund, Necla Tschirgi (dir.), The Security/Development Nexus, Boulder, Lynne Reiner.

Browers M., « Origins and architects of Yemen’s Joint Meeting Parties », International Journal of Middle Eastern Studies, vol. 39, n°4, p.565-586.

Burgat F. (2006), « Le Yémen après le 11 septembre 2001 : entre construction de l’Etat et rétrécissement du champ politique », Critique internationale, n°32, p. 11-21.

Johnsen G. (2007), « Al-Qaeda’s generational split », The Boston Globe, 9 novembre.

Poirier M. (2007), « Les élections présidentielles du 20 septembre 2006 au Yémen : entre ouverture avérée et verrouillage assuré », mémoire de Master 2 Modes d’Action Politique Comparés, IEP d’Aix-en-Provence.

‘Ubayd al-Jamhi S. (2007), Tanzîm al-Qa‘îda. Al-Yaman namudhajân [L’organiation al-Qaïda. L’exemple yéménite], Le Caire, Madbûlî.

World Bank (2007), Yemen : Towards Qat Demand Reduction, juin, http://go.worldbank.org/YHDNY2DZ20.

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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