Venezuela : Le mouvement ouvrier dans la révolution bolivarienne

L’action déterminée du gouvernement de Hugo Chavez a ébranlé la bureaucratie syndicale traditionnelle et permis au mouvement ouvrier de se redéployer. Mais la centralisation du pouvoir bolivarien et la poursuite de la désindustrialisation génèrent de nouveaux défis pour les travailleurs organisés.

Quels sont les rapports entre le mouvement ouvrier et la révolution bolivarienne ? Un premier élément à prendre en considération est la forte hétérogénéité du mouvement ouvrier vénézuélien. Celle-ci réside non seulement dans la diversité des inscriptions idéologiques, mais aussi dans la grande variété des activités productives existant au Venezuela, des entreprises financières ou de technologie de pointe à la multitude de petites activités de survie. Ne perdons pas de vue non plus que les relations entre le mouvement ouvrier et l’État ne sont pas la seule dimension à partir de laquelle le premier définit ses pratiques, les rapports qu’il entretient avec le patronat et les employeurs en général occupent une place tout aussi centrale dans son existence.

Les rapports entre le mouvement des travailleurs et la révolution bolivarienne sont faits d’accords et de désaccords suivant les propositions du gouvernement, qui sont tantôt jugées comme des « avancées », tantôt comme des « reculs » par les travailleurs organisés. Par ailleurs, le gouvernement fait régulièrement preuve d’inconstance, tantôt il lance des projets qu’il abandonne aussitôt, tantôt il fait la sourde oreille aux propositions du mouvement ouvrier. Enfin, il existe aussi par ailleurs des avancées notables au sein du monde du travail, réalisées indépendamment de l’action des autorités.

Des transformations de fond

A la veille de l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez, l’état du syndicalisme vénézuélien n’incitait guère à l’optimisme. Depuis le fameux vendredi noir de 1983, les salaires se détérioraient, le taux de chômage se maintenait au-dessus des 10% et on assistait, à ses marges, à une forte croissance du secteur informel. Les catégories professionnelles ayant réussi à préserver leurs acquis sociaux se comptaient sur les doigts d’une main. Aussi Chavez, le candidat présidentiel de 1998, fut-il soutenu avec enthousiasme par de larges secteurs du mouvement ouvrier lorsqu’il annonça son intention de s’attaquer au syndicat majoritaire, la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV - Confederación de Trabajadores de Venezuela).

Les entrepreneurs eux-mêmes y voyaient une manière d’affaiblir un peu plus le mouvement des travailleurs, bien que le bureaucratisme de la CTV avait sérieusement entamé sa capacité de mobilisation. Arrivé au pouvoir, Chavez mit en œuvre les mesures annoncées qui pénalisaient fortement la CTV : suspension du financement public, suppression des postes de directeurs du travail dans les organismes publiques, annulation des directives syndicales dans toute la structure, convocation et réalisation d’un référendum syndical et soumission des élections syndicales au Conseil national électoral.

Si les élections successives tenues dans un court laps de temps permirent au « chavisme » de démontrer sa puissance électorale, le référendum et les élections syndicales se sont révélées être un bien mauvais calcul. La CTV su retourner la situation à son avantage, s’enhardit et se joignit au patronat et aux partis d’opposition pour organiser une série de mobilisations surprenantes par leurs dimensions. Mais le mouvement de travailleurs ne se limitait pas à la seule CTV, il existait d’autres expressions syndicales dans des centrales alternatives, dans des syndicats non confédérés, et il y avait même au sein de la CTV des syndicats en désaccord ouvert avec les dirigeants de la confédération. Les rapports entre la CTV et le patronat apparaissant de plus en plus contre nature, un nouveau syndicat finit par voir le jour en 2003, l’Union nationale des travailleurs (UNT - Unión Nacional de los Trabajadores), avec pour objectif explicite d’être l’interlocuteur du gouvernement.

Jusqu’à ce stade, l’action gouvernementale avait avant tout été guidée par la volonté de provoquer un climat propice aux réalignements dans le mouvement syndical. Et de fait, les coups portés à la structure syndicale bureaucratique de la CTV ont permis aux forces syndicales de gauche, longuement contenues par la direction, de gagner en marge de manœuvre, de même qu’ils ont poussé certains dirigeants syndicaux des partis sociaux-démocrates et sociaux-chrétiens à laisser la CTV pour l’UNT.

Cette phase est donc caractérisée par un renforcement du mouvement des travailleurs, qui a progressivement retrouvé sa capacité de mobilisation. La relation conflictuelle entre le gouvernement et le patronat, avant et après le coup d’État d’avril 2002, a permis au mouvement des travailleurs de se développer sans craindre de voir se former la traditionnelle alliance entre entrepreneurs et institutions publiques pour contrer leur action. Cette configuration a été déterminante pour le redéploiement du mouvement.

Les principales mesures politiques et économiques adoptées par le gouvernement Chavez ont été appuyées par le mouvement syndical. Cependant, l’orientation centralisatrice et présidentialiste du pouvoir est telle que l’UNT est souvent mise devant le fait accompli. La politique salariale, l’élaboration des lois ou encore la gestion des principales entreprises publiques sont appuyées par l’UNT après avoir été décidées dans d’autres sphères. Le rôle du mouvement est d’y ajouter après coup l’enthousiasme, les gens dans la rue et les calicots...

Risques et nouveaux problèmes

Au Venezuela, le mouvement syndical évolue actuellement dans un contexte économique qui lui est défavorable, car l’appareil productif s’est considérablement réduit ces dernières années. Dans une période de restructuration des entreprises qui rend plus difficiles les possibilités d’organisation des travailleurs, cette reprise du mouvement syndical ne va pas sans poser problème. Le Venezuela de la révolution chaviste a considérablement accru sa dépendance vis-à-vis de son pétrole, le processus continu de désindustrialisation s’est poursuivi et la plupart des emplois qui ont été créés par les financements publics l’ont été dans des petites ou micro-entreprises ou dans des coopératives, se substituant aux emplois syndiqués et contractualisés collectivement.

Or, dans ces petites entreprises, les possibilités de syndicalisation sont réduites, car le syndicalisme vénézuélien est avant tout un syndicalisme par entreprise et qu’un minimum de conditions matérielles doivent être réunies pour garantir la survie d’une organisation syndicale. Qui plus est, comme ces micro-entreprises et coopératives sont politiquement et financièrement privilégiées dans l’obtention de marchés publics (pour être considérées comme des « organisations économiquement prioritaires »), beaucoup d’entreprises privées et publiques se travestissent en coopératives sans pour autant respecter les droits des travailleurs. Enfin, ces processus d’obtention de subsides publics sont souvent entachés de corruption. Il s’agit donc d’un sérieux défi pour le mouvement des travailleurs.

Jouissant d’un revenu énorme et gérant des quantités d’argent astronomiques, le pétro-Etat vénézuélien est tentaculaire. Ce sont les organismes publics qui exécutent les transformations engagées par la révolution bolivarienne et des programmes sont mis en route dans les domaines les plus variés. C’est donc avant tout l’emploi public qui a augmenté ces dernières années : il représente aujourd’hui 1,6 million de postes de travail. Mais une partie des mesures prises en matière de relations de travail ne donnent pas tous leurs effets dans ces organismes publics. Sans aucun doute, les mesures néolibérales comme les privatisations ou la flexibilisation du travail ont été interrompues, mais le phénomène du « coopérativisme » dominé par la montée d’un pseudo-coopérativisme et le fait que les mesures prises à l’encontre de la flexibilisation du travail ne s’étendent pas aux emplois publics (qui concernent pourtant la majorité des travailleurs formels) limitent singulièrement l’efficacité du mouvement des travailleurs.

Revendications, espaces de production et espaces de vie

L’élargissement ces dernières années des espaces de luttes revendicatives constitue un autre défi important pour le renforcement du mouvement ouvrier vénézuélien. Par le passé, les travailleurs considéraient l’espace productif comme le seul espace légitime de revendications, c’était le lieu où les syndicats élaboraient leurs plateformes et luttaient pour les concrétiser. Mais l’espace quotidien - la communauté, le quartier où vivent les travailleurs - restait silencieux, malgré la détérioration des infrastructures, la dégradation des conditions de vie, la carence de services publics et l’insécurité. Aujourd’hui, des organisations sociales communautaires exercent une forte activité revendicative sur ce terrain.

Or, pour les travailleurs vénézuéliens actifs dans le secteur informel (la majorité), où l’espace productif est marqué par l’indétermination, la volatilité ou encore l’instabilité, cet espace de vie est l’espace central, car ils dépendent des activités économiques que génèrent le quartier ou la communauté pour survivre. Il est important pour le mouvement syndical d’investir cet espace, car il est potentiellement un espace de convergence entre les travailleurs des secteurs modernes et ceux qui s’activent dans le secteur informel, plus difficiles à organiser par la voie productive.

Etat des résistances dans le Sud - 2007

Etat des résistances dans le Sud - 2007

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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