Homélie

Une mondialisation de la justice, de l’amour et de la vie

Homélie de la messe de la fête patronale de l’UCL à l’occasion de la remise des docteurs honoris causa « Globalisation ».

Isaïe : “leurs actions sont des oeuvres d’iniquité” ; Luc : “il a renversé les puissants de la terre”. Isaïe : “aucun enfant ne vivra seulement quelques jours” ; Luc : “il a rassasié celui qui avait faim”. De quelle mondialisation parlons-nous ?

A quelles espérances faisons-nous allusion ? Qui sont les puissants de la terre et quelles sont leurs oeuvres d’iniquité ? D’où surgit le cri de ceux qui ont faim ? Quelle est la valeur de la vie pour les victimes, à l’échelle mondiale, de la primauté de l’argent ? Citer les écritures ne relève nullement d’une démarche fondamentaliste qui identifierait littéralement le présent au passé. Il s’agit, au contraire, de s’inspirer d’un enseignement historiquement situé, pour aborder notre contexte aujourd’hui.

Or, le langage des prophètes fut toujours concret. Parlant d’injustices, Osée cite l’Assyrie, Amos parle de Damas, de Judas de Tyre. L’Apocalypse, dans son genre littéraire spécifique, identifie la bête à l’empire romain. Jésus désigne les institutions et les groupes sociaux qui sont à la source du rejet des pauvres : les Sadducéens, grands propriétaires et marchands et familles des grands prêtres, les scribes et les pharisiens, couche moyenne, mais politiquement puissante, le sanhédrin qui monopolise l’appareil judiciaire, le temple qui réunit pouvoir économique, politique et religieux. Ses paroles sont dures : hypocrites, sépulcres blanchis, caverne de voleurs... Certains Pères de l’Église ont eu des expressions particulièrement sévères à propos des injustices de leur temps.

Pourquoi faudrait-il aujourd’hui, face à une mondialisation de l’injustice aux effets génocidaires, face au fait révoltant que jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens matériels et de connaissances scientifiques, alors que jamais autant d’êtres humains n’ont souffert, comme aujourd’hui, de la faim et de la misère, pourquoi faudrait-il donc se contenter d’un discours abstrait célébrant la paix et la justice, sans mettre le doigt sur les causes, sans appeler les acteurs par leur nom ? Ce serait une infidélité à la tradition des prophètes, à l’évangile de Jésus Christ, à tous ceux qui au cours de l’histoire, ont donné leur vie pour la cause des opprimés en se référant à un Dieu de justice et d’amour.

En effet, l’image du Royaume est porteuse d’une autre mondialisation, celle de l’universalité de la destinée humaine, celle décrite par St Paul, où il n’y a plus ni Grec, ni Juif, et lorsque, selon St Mathieu, toutes les nations seront rassemblées devant lui [Mat.25-32]. Or, il faut être clair, aujourd’hui la mondialisation signifie l’universalisation des rapports marchands capitalistes, ce que Paul VI appelait : l’impérialisme de l’argent [Populorum Progressio], où le plus fort gagne, où la rentabilité est la logique dominante, où l’intérêt des actionnaires prime sur les besoins vitaux de l’humanité, où la fonction de l’économie est déviée de son sens, celui de fournir la base nécessaire à la vie physique, culturelle et spirituelle de tous les êtres humains à travers le monde, pour devenir seulement la production d’une valeur ajoutée et finalement, où une minorité absorbe plus de 80 % des revenus mondiaux, alors que des centaines de millions d’êtres humains vivent dans la misère.

Certes, ce n’est pas la mondialisation qui a créé les injustices ou les inégalités, mais elle constitue aujourd’hui l’instrument par excellence de leur reproduction et de leur accroissement à l’échelle de l’univers, malgré ce que le discours dominant continue d’affirmer. Elle signifie aujourd’hui une concentration croissante de pouvoirs économiques entre les mains d’entreprises transnationales géographiquement situées pour la plupart dans le Nord et qui décident quasi souverainement du sort économique et social de l’humanité, de ce que les êtres humains consomment, de ce dont ils se nourrissent, des médicaments dont ils disposent, le tout à condition de pouvoir contribuer à l’accumulation du capital. Les autres, les pauvres qui n’ont pas de pouvoir d’achat, sont laissés pour compte, exclus du marché, livrés à la bienfaisance et à l’action humanitaire, sujets des programmes de lutte contre la pauvreté, nouvelle forme de charité sans réformes de structure, qui donne bonne conscience aux nantis et permet à la Banque mondiale de reconstruire sa légitimité.

La mondialisation aujourd’hui, signifie la vassalisation des institutions politiques, y compris les Nations Unies, de plus en plus soumises aux logiques financières et commerciales et aux pressions des lobbys des transnationales. Les organes fondés à Bretton Woods, la Banque mondiale et le Fond monétaire international, afin de réguler l’économie mondiale, sont devenus des instruments au service de l’accumulation privée à l’échelle mondiale. Les regroupements régionaux, telle que l’Union européenne, sont dominés par le dogme du marché, avant d’être porteurs d’une solidarité commune et de valeurs culturelles partagées. L’Europe, vue du Sud, apparaît comme la continuité sous d’autres formes, de la longue histoire du capitalisme, qui soumit les continents périphériques à ses intérêts économiques et politiques, par l’esclavage et les guerres coloniales. Aujourd’hui encore, les entreprises européennes se battent pour exploiter les ressources du Sud, détruisent leur environnement, exploitent leurs populations. Les États européens, tout comme l’Union européenne, mènent des politiques protectionnistes, criminalisent la migration, tolèrent les paradis fiscaux et institutionnalisent le marché comme paramètre des relations euro-arabes, euro-africaines, euro-mexicaines. L’Union européenne, telle qu’elle existe, est un des rouages de l’exploitation mondiale et elle ne deviendra un artisan d’une autre mondialisation, que le jour où elle se détachera de cette logique.

La mondialisation aujourd’hui signifie la militarisation de la planète, ce que certains appellent le néolibéralisme armé, pour le contrôle des ressources et des marchés. Elle explique les engagements étrangers dans les guerres de l’Afrique centrale. Elle conduit tout droit à la guerre pour le pétrole en Irak et demain peut-être, pour l’eau en Amazonie, même si certains, notamment les États Unis, n’hésitent pas à l’habiller de qualificatifs moraux, tels que la croisade du bien contre le mal ou à transformer en prétexte des situations réelles : narcotrafic, terrorisme, manque de démocratie.

La mondialisation d’aujourd’hui signifie l’utilisation irrationnelle des ressources naturelles, l’extension à l’échelle du monde d’un modèle productiviste, qui a détruit les deux tiers des forêts tropicales, dévaste des régions entières pour l’exploitation du pétrole ou des matières premières, pollue les grandes villes, met en danger le climat.

La mondialisation aujourd’hui dénature la culture, instaurant la rationalité instrumentale comme seule légitime, soumettant l’activité humaine à la rentabilité, à la productivité, à la solvabilité, même dans ce qui touche directement à la vie, à la culture, aux expressions artistiques, osons le dire, à la religion. Elle signifie la construction d’un droit international au service des plus forts, où les affaires prédominent sur les peuples, un détournement juridique, où les entreprises sont assimilées aux personnes, où la liberté du commerce devient la norme de référence.

Mais ne serait-ce pas là une vision trop exclusivement pessimiste, influencée par une idéologie gauchisante ou par une eschatologie inspirée de l’apocalypse ? Qu’en pensent les 30 000 personnes qui chaque jour meurent de faim ? Qu’en pensent les deux milliards d’êtres humains qui vivent sous le seuil de la pauvreté ? Qu’en pensent les centaines de millions de petits paysans qui risquent de disparaître socialement et physiquement dans le quart de siècle qui suit ? Qu’en pensent les centaines de milliers d’accidentés du travail ? Qu’en pensent les migrants traités comme des criminels ? Qu’en pensent les plus pauvres dans nos sociétés qui voient s’effriter les avantages sociaux durement conquis ? Qu’en pensent les victimes des ajustements structurels ? Que donnera dans l’avenir le désespoir qui enfante le terrorisme ?

Bref, il s’agit de promouvoir une autre mondialisation que celle du capital, avec son cortège d’injustices, d’exclusions et de mort. Nous ne pouvons nous enfermer dans le confort de certitudes, qui nous rendent sourds et aveugles aux cris des autres. Certes y aura-t-il toujours des injustices, jusqu’à la fin des temps et l‘évangile nous engage à poursuivre un combat permanent, mais il existe aussi des seuils. Avec la mondialisation actuelle, nous sommes parvenus à un sommet d’injustice construit et institutionnalisé internationalement.

La parabole du jugement rapportée par Matthieu 25, maudissant ceux qui n’ont pas donné à manger aux affamés ou à boire à ceux qui avaient soif, se traduit très concrètement. Soyez maudits vous qui n’avez pas vu que vous étiez des instruments de mort, vous qui spéculez sur l’épargne mondiale, vous qui vous attribuez des salaires démesurés, vous qui prêchez l’évangile du marché, vous qui faites remonter les cours de la bourse en supprimant des emplois, vous qui instrumentalisez la recherche et l’enseignement dans une perspective marchande, vous qui utilisez le secret bancaire comme un instrument de lutte des classes, vous qui démantelez et privatisez les services publics, vous qui détruisez les solidarités, vous qui réduisez la moitié de l’humanité à l’état de foules inutiles, parce que c’est moi que vous avez atteint dans la source même de la vie.

Mais, par contre, bienheureux ceux qui ont permis que l’esprit d’entreprise au service du bien-être soit le fait de tous les êtres humains, ceux qui ont contribué au développement et à la démocratisation du savoir, ceux qui ont cherché des alternatives à une mondialisation destructrice, ceux qui se sont engagés dans les luttes sociales pour la justice et la dignité, ceux qui ont libéré les riches de leurs dogmes, de leur désir d’accumuler, de leur analphabétisme social, ceux qui ont formulé une éthique au départ de la vision des pauvres, ceux qui vécu une spiritualité engagée, ceux dont la vie a été un signe d’espérance, car c’est moi que vous avez fait revivre.

Que notre université, consciente de ses références, soit un pôle de savoir, constructeur d’une autre mondialisation. Que son enseignement ne cloisonne pas économie et éthique globale, en s’enfermant dans les mécanismes du marché, en perdant de vue les finalités et en réduisant la morale au fonctionnement interne du système économique. Que sa recherche scientifique soit consciente des enjeux de société qu’elle engage à l’échelle mondiale et des conditions sociales de son propre développement. Que toutes les disciplines appliquées contribuent à créer l’utopie nécessaire, c’est à dire le type de société que nous voulons construire, le type d’agriculture, le type de communication, le type de santé, le type d’éducation, le type d’entreprise, le type d’urbanisation, qui permettent que l’organisation collective de l’humanité ne soit plus dominée par la logique mercantile. Cessons alors d’attribuer à des chaires d’enseignement, le nom de firmes transnationales qui symbolisent et sont les acteurs de la mondialisation du capital.

Que les sciences sociales et la réflexion philosophique ne s’enlisent pas dans un postmodernisme annonçant la fin des grands récits et fractionnant le savoir et les analyses, au moment où le capitalisme comme système a acquis les moyens de sa mondialisation grâce aux techniques de l’informatisation et des communications. Qu’elles s’attachent, au contraire, à rendre manifestes les rouages de la mondialisation contemporaine pour contribuer à la naissance d’une autre perspective et accompagner par leur démarche critique les luttes sociales et la quête d’alternatives. Que le travail des juristes se consacre à la défense des peuples contre l’hégémonie des affaires et élabore un droit international renouvelé.

Que la présence des disciplines de la culture et de l’art, aide à faire revivre le symbole, lieu de rencontre des expressions les plus profondes de tous les peuples du monde et langage du rapprochement avec le divin. Que l’éthique sociale dépasse le désir louable mais illusoire, d’humaniser le capitalisme mondialisé, pour s’adresser aux causes et définir les objectifs d’une éthique du postcapitalisme. Que la théologie soit attentive aux cris des opprimés et, sans perdre la rigueur de ses diverses branches, développe sa fonction libératrice, critère d’espérance dans un monde qui a soif d’un Dieu vivant.

Face à une mondialisation destructrice, forts de notre solidarité avec ses victimes, forts de notre foi en un Dieu d’amour et de justice, forts de l’espérance de la résurrection, soyons des constructeurs d’utopie, des artisans de cet autre monde et de cette autre mondialisation que nous croyons possibles. C’est à cette condition seulement que l’eucharistie que nous célébrons aujourd’hui prendra son sens plénier et revêtira son authenticité.


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