Turquie : dynamiques des manifestations de rue

Les manifestations de rue en Turquie sont essentiellement réactives, en ce qu’elles visent à défendre des droits acquis, plutôt qu’à en conquérir de nouveaux. Face à un État qui persiste à les envisager sous un angle purement répressif, les acteurs mobilisés ont recours à diverses stratégies pour viabiliser leurs activités.

Territoires, organisations et revendications des résistances

En Turquie, en temps ordinaire, les villes et les régions les plus industrialisées sont plus souvent le théâtre d’actions protestataires que les autres parties du pays. On peut dire que le nombre de manifestations de chaque département est grossièrement en corrélation avec le niveau d’industrialisation et d’urbanisation de ce dernier (Bazin, 1986). Ce phénomène s’explique notamment par le fait que les manifestations n’ont pas la même fréquence dans les grandes métropoles et les petites villes : plus de la moitié des actions protestataires qui ont lieu chaque année se déroulent dans trois grands départements du pays : Ankara, Istanbul et Izmir.

Cette concentration des protestations dans les trois grandes métropoles de Turquie ne trouve pas tant sa source dans la présence de l’administration centrale que dans la grande concentration d’organisations dans ces trois départements. Les sièges principaux des confédérations syndicales se situent à Ankara et à Istanbul. 31% de l’ensemble des organisations de la société civile se localisent à Istanbul, Ankara et Izmir, pourcentage qui monte à 76% si l’on s’intéresse aux organisations les plus actives [1]. Les sièges des partis politiques se trouvent eux aussi à Ankara, bien qu’ils aient des antennes dans les autres villes et départements. Cette concentration des directions des organisations est donc la cause principale de la focalisation des manifestations dans ces trois départements.

Selon les sources policières (Uysal, 2005), environ 250 organisations apparaissent chaque année comme entrepreneurs de mobilisations. Néanmoins, plus de la moitié de ces organisations n’organisent qu’une seule protestation par an. Et moins d’une cinquantaine d’organisations ont recours à la « politique dans la rue » plus de dix fois par an. L’étude des archives policières confirme par ailleurs que la moitié des organisations les plus présentes dans les manifestations sont des organisations syndicales. De fait, les syndicats de salariés ont toujours eu une importance majeure dans la configuration des actions protestataires en Turquie. Cette primauté des manifestations de salariés sur celles dites des « nouveaux mouvements sociaux » montre à quel point la politique dans les rues turques se forme dans les manifestations dites classiques.

La concordance entre le calendrier des manifestations et l’agenda politique gouvernemental révèle une autre caractéristique importante des actions protestataires turques : leur caractère réactif (Uysal, 2007). Autrement dit, en Turquie, les protestations sont fondées sur le caractère primordial de la défense des droits acquis au détriment de la revendication de droits nouveaux. Les politiques suivies par les gouvernements donnent lieu à des conflits, voire à des chocs politiques, qui entraînent la réaction de certains groupes sociaux. Le nombre des protestations s’accroît ou diminue donc généralement en fonction des politiques gouvernementales. L’analyse des archives policières dévoile par exemple le fait que le nombre des manifestations augmente en juillet, mois au cours duquel le gouvernement fixe le salaire minimum et le niveau d’augmentation du salaire des fonctionnaires.

Conditions d’émergence et de développement des mouvements

Nous avons récemment dévoilé deux propriétés importantes des mobilisations turques des années 1990 (Uysal, 2006, 2007). D’une part, les manifestations de rue ne constituent pas un moyen de participation politique « normalisé » (Barnes et Kaase, 1979 ; Filleule, 2001), comme c’est le cas dans les démocraties occidentales. Les raisons de cette situation résident dans la perception étatique et policière des manifestations. Les actions protestataires ont leurs « propres représentations » (Hirschman, 1993) plutôt qu’une fonction dans l’évolution des politiques publiques. Les manifestations turques ont des significations politiques différentes de leurs homologues européennes (organiser une manifestation pour « braver l’Etat », comme accomplissement d’une « mission », par exemple) face à une conception de gouverner qui persiste à ignorer les revendications des groupes manifestants.

D’autre part, c’est l’approche répressive qui a historiquement dominé la politique de l’État turc face aux actions de rue. L’interdiction des organisations, des manifestations, l’élimination physique ou la mise en prison des leaders des mouvements, les descentes dans les sièges des organisations, les saisies des archives organisationnelles, etc. constituent le répertoire de cette politique répressive de maintien de l’ordre. Nous avons qualifié cette politique d’Etat d’« aléatoire » et de « dissuasive » (Uysal, 2006). Elle consiste à interrompre le fonctionnement normal de la politique dans la rue en ayant recours à l’ « endiguement » des organisations et en empêchant l’accumulation des savoir-faire.

Stratégies de survie organisationnelle

Quatre des stratégies suivies par les organisations de la « société civile » pour perdurer face à la répression de l’État méritent d’être mentionnées. Tout d’abord, « les entrepreneurs des mouvements » inventent des nouvelles formes d’action pour échapper à la rigidité de la législation stricte concernant les réunions et les manifestations. Les militants ont par exemple inventé les « conférences de presse en plein air » pour contourner cette loi. Ce répertoire d’action est le plus usité en Turquie, du fait du vide juridique qui caractérise la conférence de presse, qui permet d’organiser des manifestations publiques sans déclaration préalable auprès de la préfecture.

Face à la répression policière, les entrepreneurs d’actions protestataires mobilisent différents secteurs en vue d’obtenir leur soutien pour peser sur l’Etat turc. Le recours aux médias, l’appel à l’international (l’Union européenne et les autres organisations supranationales) et le recrutement de personnalités connues ont une place importante dans leur répertoire d’action. Les mouvements sociaux utilisent les médias pour mobiliser les groupes concernés, pour se faire entendre, pour toucher le « grand public » et pour réduire les coûts de la mobilisation. Néanmoins, la structuration des médias turcs [2] influence leurs rapports avec les mouvements sociaux et limite leurs apports (Uysal, 2005).

L’international constitue une sorte de « groupe de pression » activé pour peser sur les gouvernements turcs de manière à ce qu’il permette aux entrepreneurs de mouvements de développer leurs activités en évitant la répression, du moins dans ses formes extrêmes. De la même manière, les célébrités jouent un rôle dans les représentations que l’on peut avoir d’une mobilisation. Ils forment la « vitrine » des mouvements. Ces personnalités participent ainsi à la conquête de l’opinion publique et à la légitimation de la cause auprès du grand public. Leur présence sert également à montrer que les risques liés à la mobilisation sont minimes.

Bibliographie

Barnes H.S. et Kaase M. (1979), Political Action. Mass Participation in Five Western Democracies, London, Sage Publications.

Bazin Marcel (1986), « Les disparités régionales en Turquie », in Altan Gökalp (dir.), La Turquie en Transition. Disparités, identités, pouvoirs, Paris, Maisonneuve Larose.

Fillieule O. (2001), « Voter avec les pieds. La transformation des usages politiques de la rue », Trace, n° 39.

Gönel Aydın (1998), Önde Gelen STK’lar, Türkiye Ekonomik ve Toplumsal Tarih Vakfı Yayınları, Istanbul.

Hirschman A. O. (1993), « Exit, Voice, and the Fate of the German Democratic Republic : An Essay in Conceptual History », World Politics, vol. 45, n° 2, January 1993.

Uysal Aysen (2007), « Configuration des manifestations dans les rues turques », Les Cahiers de l’Orient, no. 86, juin 2007, 73-75.

Uysal Aysen (2006), « Maintien de l’ordre et répression policière en Turquie », in Della Porta D. & Fillieule O. (dir.), Police et manifestants. Maintien de l’ordre et gestion des conflits, Paris, Presses de Sciences Po.

Uysal Aysen (2005), Le répertoire d’action de la politique dans la rue. Les actions protestataires de rue et leur gestion étatique en Turquie dans les années 1990, thèse de doctorat soutenue à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, sous la direction de M. Offerlé, juin 2005.


Notes

[1D’après l’enquête de Aydın Gönel (1998), qui visait l’ensemble des associations, des fondations, des syndicats, des chambres, des coopératives et des initiatives citoyennes.

[2On pense en particulier à la forte concentration de la propriété des télévisions et des journaux.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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