Tunisie : des luttes renouvelées pour des droits inextinguibles

Malgré la violence exercée depuis le centre de l’Etat contre tout type d’opposition sociale ou politique trop explicite, des formes de résistance multiples germent et se développent au sein de la société tunisienne. Au-delà des divers actes de résistance des militants démocratiques, les événements récents du bassin minier de Gafsa témoignent du potentiel de mobilisation des groupes les plus exposés à la précarité socio-économique.

Les rapports des grandes organisations internationales de défense des droits humains se succèdent depuis près de 20 ans pour dénoncer l’aggravation continue des pratiques répressives du régime du président Ben Ali. Au pouvoir depuis 1987 suite à un « coup d’Etat médical », ce dernier briguait fin octobre 2009 son cinquième mandat dans un jeu électoral contrôlé de bout en bout.

Contexte répressif étouffant

Depuis les années 1990, les vagues d’arrestations ont étouffé les principales voix de l’opposition démocratique et, de manière systématique, des islamistes du principal mouvement politique interdit « Ennahda » ainsi que de leurs soutiens, condamnant ceux-ci à la prison, à l’exil, au silence ou encore à des stratégies alternatives comme l’investissement dans la culture ou la défense des droits de l’homme.

Plus globalement, le pouvoir poursuit son entreprise de verrouillage policier de la société dans toutes ses composantes et déploie un arsenal toujours plus étoffé de mesures répressives : harcèlements, humiliations, interruption des communications, agents postés devant les domiciles ou les locaux afin d’intimider, surveiller, voire bloquer les allées et venues, agressions, sanctions administratives, sociales et économiques, y compris à l’encontre de l’entourage familial, emprisonnements par une justice aux ordres (CNLT, 2007). Les arrestations sont couramment accompagnées de torture, au nom de la préservation du régime ou de la lutte contre le terrorisme [1]. La monopolisation du pouvoir repose sur un jeu continu d’allégeances, à la fois partisan et clanique, via l’intérêt ou la contrainte, de la base au sommet de la société (Hibou, 2006 ; Beau et Graciet, 2009).

Parallèlement, le pouvoir manœuvre ces dernières années pour accroître son contrôle sur les rares lieux civils ayant pu s’aménager une marge d’autonomie : « putschs intérieurs » orchestrés par des membres du parti-Etat - le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) - contre les directions des syndicats de la magistrature et du journalisme (respectivement en 2006 et 2009) ; offensives contre les activités culturelles portant un esprit de liberté ; enchaînement ubuesque et dramatique d’une trentaine de procès à l’encontre de la Ligue tunisienne des droits humains (LTDH [2]).

Fait notable et inédit, le braquage des projecteurs internationaux sur la campagne présidentielle, même jouée d’avance, n’a en rien adouci le climat, en témoigne l’intensification des harcèlements, les bastonnades de voix critiques et les nouveaux épisodes judiciaires. Quant à l’opposition politique historique (autorisée ou non), ses tentatives avortées pour faire valider ses candidats à la présidentielle ou pour présenter des listes aux législatives ont pris des allures de mascarade administrative. Ces évènements alourdissent le bilan d’un Etat tunisien qui, s’il possédait déjà une forte tradition répressive, entrouvrait régulièrement jusqu’il y a peu d’opportunistes fenêtres d’accalmie [3]. Le pouvoir de Ben Ali est-il entré dans une nouvelle phase ?

Enfin, le pouvoir tunisien exerce une emprise tentaculaire sur les médias, par le jeu multiforme des agréments, pressions, interdictions, harcèlements et procès, et sur la diffusion des informations en provenance de l’extérieur, à laquelle s’ajoutent de somptuaires campagnes de communication à destination des médias étrangers et une tradition de refoulement de journalistes dans ses aéroports. Le régime censure aussi intensément les télécommunications et internet, au point de disposer aujourd’hui d’un des meilleurs services au monde concernant le contrôle des technologies.

Gafsa, un événement social révélateur

Et pourtant, de plus en plus de Tunisiens et de Tunisiennes, toutes catégories sociales et âges confondus, s’intéressent à la chose publique. Un intérêt compréhensible quand ont sait que la population est quasi intégralement alphabétisée et très éduquée, possède un revenu par tête plus élevé que ses voisins maghrébins et a un meilleur accès aux services sociaux et au logement. Le « miracle économique » vendu par la Tunisie à l’international doit toutefois être manié avec circonspection : sa réalité statistique est l’objet de manipulations (Saïdi, 2002). Qui plus est, il ne dit rien du creusement visible des inégalités sociales [4] et territoriales, toile de fond des événements de Gafsa (Hibou, 2009).
La révolte du bassin minier de Gafsa a marqué le cours récent de l’histoire sociale et politique tunisienne : de janvier à juin 2008, la population du bastion ouvrier historique du gouvernorat de Gafsa s’est soulevée suite à la publication de résultats jugés frauduleux au concours d’embauche de la compagnie phosphatière locale, unique moteur économique de la région (Seddik & Gantin, 2008). Ouvriers, chômeurs, veuves de mineurs, étudiants, commerçants, mères de famille ont multiplié les actions, des mois durant, dans le calme et la dignité : occupations, grèves, marches, rassemblements quotidiens, rondes nocturnes par les plus jeunes…

Sur fond de grande pauvreté et de flambée des prix, la population s’est élevée contre la corruption du système local, toujours plus népotique, en faveur d’investissements publics et de meilleures infrastructures, pour la justice sociale enfin et le respect du droit à la vie, à la dignité et au travail. Les rebelles se sont dotés d’un collectif de représentants choisis d’abord parmi les syndicalistes locaux de l’enseignement primaire, et ont réclamé l’ouverture de négociations avec le pouvoir central, malgré le siège des villes par la police puis l’armée.

La stratégie répressive fut implacable : rupture des communications avec l’extérieur, puis rafles, tirs à balle réelle, quadrillage des quartiers par les chars et enfin arrestation définitive des leaders et des jeunes. Des procès iniques se sont soldés par des peines sévères et des emprisonnements aux quatre coins du pays. La rébellion des villes minières du gouvernorat de Gafsa, auto-organisée, pacifique, à caractère à la fois social et politique, quoique à distance de tous les partis d’opposition qui vinrent la soutenir, a peut-être été écrasée, mais n’a pas disparu des esprits. Elle n’a pas fait tâche d’huile dans le pays, mais a dérouté le pouvoir et l’UGTT (centrale syndicale officielle) et brisé le mur du silence.

Résistances diverses et renouvelées

En matière d’information, la population tente d’abord de s’alimenter à d’autres sources : plus que les chaînes françaises et italiennes, c’est la chaîne critique tunisienne émettant via l’Italie Al Hiwar Ettounsi et les diverses chaînes arabes régionales dont Al Jazeera qui ont le vent satellitaire en poupe. Le site internet Facebook est également plébiscité depuis que le pouvoir a tenté de l’interdire en 2008 pendant les évènements de Gafsa : l’épisode s’est soldé par une pétition éclair de près de 20 000 signatures, le recul du pouvoir… et l’élargissement social de l’audience tunisienne du site. Quant aux conversations quotidiennes, elles témoignent d’une appréhension ironique des médias et communiqués qui évoquent le bloc de l’Est durant la Guerre froide : la sphère privée, même apparemment « dépolitisée » par prudence ou par usure, s’aménage de fait des sphères d’existence et d’expression critiques à distance des pouvoirs (Chouika, 2002).

La jeune génération quant à elle, pratique tant bien que mal un contournement de la censure d’internet pour accéder aux nombreux sites internationaux interdits, parmi lesquels figurent depuis 2008 les sites web de partage vidéo dailymotion et youtube. Elle produit même à l’occasion sa propre contre-information en ligne, dans une société où les élites elles-mêmes publient leurs lettres anonymes sur la toile pour dénoncer les pratiques de l’Etat ou de ses clans (Beau et Graciet, 2009). Au point de faire du « web anonyme » une pratique certes plus discrète, mais désormais aussi symptomatique de la résistance tunisienne que les grèves de la faim désespérées qui accompagnent si fréquemment les contestations tunisiennes.

Parmi cette jeune génération toujours, le secteur étudiant, vivier exceptionnel de contestation de gauche et d’extrême-gauche et de créativité intellectuelle dans les années 1960, est resté actif sur le plan syndical. Un syndicalisme étudiant dominé par les courants concurrents de la gauche et de l’islamisme [5]. Entre arrestations et grèves de la faim, il évolue toutefois dans un contexte de plus en plus complexe : scolarisation universitaire en augmentation exponentielle (un tiers des 19-24 ans d’après les chiffres officiels récents) ; rapidité de la refonte des politiques de l’enseignement suite à cette massification de l’enseignement supérieur ; appauvrissement des étudiants, foyers délabrés, voire insalubres, ou bien privatisés et plus chers, bourses maigres et non réévaluées ; perspectives de croissance du chômage [6] et rêves de départ pour l’étranger, à l’instar des non diplômés qui tentent leur chance sur une Méditerranée cimetière. Comme ailleurs au Maghreb et en Afrique, on constate aussi l’apparition de comités de jeunes diplômés chômeurs qui réclament l’attention des pouvoirs ou dénoncent les recrutements truqués.

Pour sa part, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), centrale syndicale unique grevée depuis sa naissance par ses liens avec le pouvoir, est chahutée dans certaines fédérations de sa base (dans la santé, l’enseignement, les télécommunications…). Diverses régions (comités de Ben Arous, Mahdia, Kairouan, Jendouba, Sfax…) mènent des actions autonomes originales, imposent des grèves dans leur aire sectorielle ou géographique ou sur des enjeux externes (soutien à Gaza assiégé, appel à la libération des prisonniers syndicaux…) et constituent de ce fait des lieux potentiels de résistance sociale.

Quant au secteur des avocats, il fournit la majorité des directions d’organisations de la société civile autonome et de défense des droits humains. Lors du procès à rebondissements des leaders syndicaux du mouvement de Gafsa, une centaine d’avocats, hommes et femmes, dont de nombreux jeunes venus de tout le pays, ont bravé le pouvoir en se mettant au service des accusés, dans un procès pourtant quasi perdu d’avance, mais qu’ils contribuèrent à rendre historique (Gantin, 2009).

Le mouvement des artistes n’est pas en reste. Depuis le début des années 1980, la culture, tout comme les droits humains, est un investissement refuge pour les militants de tous bords, suite notamment à la mise au pas violente du monde syndical en 1978. Une structure fédérative autonome commune a été récemment créée, dénommée « Alternative culturelle », qui n’a pas été validée administrativement par les autorités à ce jour. Concernant les journalistes, si leur syndicat a fait l’objet en 2009 d’un putsch interne au profit des tenants du pouvoir, une poignée d’entre eux a aussitôt annoncé la création d’un syndicat autonome depuis les locaux de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), qui les a hébergés pour l’occasion.

Dotée d’une culture féministe et démocratique forte qui la soude en interne par-delà les dissensions, cette même ATFD est une des rares associations militantes autonomes qui soit administrativement reconnue, quoique constamment harcelée et entravée. Infatigable, elle est de tous les combats, et oscille entre une indépendance sourcilleuse, la concertation continue avec les autres organisations civiles et les syndicats, l’interpellation récurrente à la fois des pouvoirs, de la société et de l’opposition politique, enfin des tentatives de coopération ponctuelles sur des projets concrets avec tous, régime compris.

Le postulat central de l’ATFD est qu’on ne peut parler de démocratie sans égalité des droits entre les sexes. Mais un second postulat sous-jacent fait pâlir un régime soucieux de vendre à l’international son propre féminisme étatique [7] : pour l’ATFD, on ne peut être féministe sans défendre la laïcité, la démocratie et les droits humains et sociaux.

L’ATFD voit émerger à ses côtés, tentant éventuellement la jonction avec elle, de plus en plus d’actions menées par des jeunes travailleuses confrontées au contexte actuel de privatisations, restructurations et baisse du pouvoir d’achat. Ces femmes qui pratiquent, seules ou aux côtés de leurs collègues masculins, le sit-in, voire la grève de la faim, revendiquent leur droit à des indemnités de licenciement, à la transformation des procédures de recrutement, à leur dignité au travail, etc. Plus que l’instauration même de droits nouveaux, ces Tunisiennes revendiquent le respect de leurs droits existants, inscrits dans les textes mais contrés en pratique par des arguties administratives et juridiques contraires. Au départ de questions socio-économiques, elles participent d’un mouvement global vers la prise de conscience d’une citoyenneté pleine à défendre.

Ces nouvelles luttes restent cependant difficiles à recenser. En outre, la privatisation débridée des services d’Etat et la captation des ressources publiques qui l’accompagne (Beau et Graciet, 2009) sont sources d’inquiétude pour le devenir politique tunisien, mais plus spécifiquement ici pour le traitement politique à venir de ces revendications nouvelles.

Dans un autre registre, il est encore plus malaisé d’effectuer l’état des lieux de l’islamisme en tant que force sociale ou politique en Tunisie. On peut cependant faire l’hypothèse que le démantèlement radical de l’appareil politique d’Ennahda depuis les années 1990, la surveillance étroite de la fréquentation des mosquées et la répression drastique de nombreux jeunes musulmans et de leurs familles (CRLDHT, 2008 ; Amnesty International, 2008) ont réussi à éradiquer la base populaire islamiste ancienne, mais alimenteraient en retour autant de pratiques discrètes dominées par l’idéologie salafiste.

On constate également un enlisement de la dynamique du 18 octobre [8] et une tendance de la part d’intellectuels et politiques issus de la gauche à faire de la critique de l’impérialisme occidental face au monde arabe, un axe majeur de leur analyse, en privilégiant un engagement politique au centre, avec les islamistes modérés. Mais le repli populaire sur les valeurs religieuses est sans doute sous-évalué, dans une société starisant le succès économique tout en produisant beaucoup de chômeurs et d’exclus, face à un Etat politiquement autoritaire capitalisant historiquement sur une modernité ralliée à l’Occident, malgré les ambivalences entretenues vis-à-vis de l’Islam (Lamloum & Ravenel, 2002).

Bibliographie

Amnesty international (2008), « Au nom de la sécurité, atteintes aux droits humains en Tunisie », rapport Amnesty international.

Beau N. et Tuquoi J.-P. (1999), Notre ami Ben Ali, l’envers du miracle tunisien, Paris, La Découverte.

Beau N. et Graciet C. (2009), La régente de Carthage, main basse sur la Tunisie, Paris, La Découverte.

Bessis S. (1999), « Le féminisme institutionnel en Tunisie », Clio, n°9.

Chouika L. (2002), « Autoritarisme étatique et débrouillardise individuelle » » in Lamloum O., Ravenel B. (dir.), La Tunisie de Ben Ali, la société contre le régime, L’Harmattan.

CNLT, « Justice préventive et instrumentalisation politique, juin 2005-mars 2007 » (2007), Conseil national pour les libertés en Tunisie.

CRLDHT (2008), « La torture en Tunisie et la loi ‘antiterroriste’ du 10 décembre 2003 », rapport.

Gantin K. (2009), « Une mobilisation sans précédent », in Profession avocat, septembre.

Hibou B. (2006), La Force de l’obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie, Paris, La Découverte.

Hibou B. (2009), « Il n’y a pas de miracle tunisien » in Beau N. et Graciet C., La régente de Carthage, main basse sur la Tunisie, Paris, La Découverte.

Lamloum O., Ravenel B. (dir.), La Tunisie de Ben Ali, la société contre le régime, L’Harmattan.

Saïdi R. (2002), « La pauvreté en Tunisie : présentation critique », in Lamloum O., Ravenel B. (dir.), La Tunisie de Ben Ali, la société contre le régime, L’Harmattan.

Seddik O., Gantin K. (2008), « La révolte du peuple des mines », Le Monde diplomatique, juillet.


Notes

[1Un nouvel argument apparu dès 1989 suite au résultat des « listes indépendantes » proches des islamistes d’Ennahda (officiellement de 17%, officieusement de 30%), aisément renforcé à partir de 1992 à la faveur de la guerre civile en Algérie, et trouvant matière à un nouvel habillage discursif et légal après le 11 septembre 2001, notamment avec la loi antiterroriste de 2003.

[2La plus ancienne ligue de défense des droits humains du monde arabe, aujourd’hui exsangue et à l’avenir incertain.

[3Notons au passage que le cadre des relations bilatérales entre la Tunisie et l’Union européenne ou ses Etats membres, de même que celui des relations régionales euro-méditerranéennes, jouent de façon à peu près nulle leur rôle contraignant déclaré au profit des droits humains.

[4D’après les chiffres officiels, le taux de chômage tunisien était de 14,2% en 2008. Le double selon d’autres estimations. L’économie parallèle est en pleine croissance : elle représenterait entre 38% et plus de 50% du PIB selon les sources.

[5Notons aussi l’existence d’une organisation officielle étudiante liée au RCD. Un quart des adultes tunisiens serait encarté au parti-Etat, dans un pays où il est quasi impossible de faire carrière ou de mener des affaires autrement.

[6D’après une enquête conjointe de l’Etat tunisien et de la Banque mondiale de 2008, 46% des jeunes actifs sont sans emploi 18 mois après avoir quitté l’enseignement supérieur (Beau et Graciet, 2009).

[7Inscrit dans des textes relativement modernes pour le monde arabo-musulman, quoique hérités d’abord de Bourguiba (Bessis, 1999).

[8Le groupe du 18 octobre pour les droits et les libertés » est une coordination créée en 2005 suite à la grève de la faim menée par huit militants, pour attirer l’attention internationale sur la situation réelle des libertés publiques dans le pays, alors que s’y déroulait le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), vaste opération de communication officielle.

Etat des résistances dans le Sud - Monde arabe

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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