Tourisme rural en Afrique : concilier « authenticité », « qualité » et « rentabilité » ?

La double contrainte économico-culturelle contradictoire - « rentabilité » vs « authenticité » ; « adopter la norme » vs « figer la différence »... - à laquelle est effectivement soumis le « tourisme rural » en Afrique est à la fois caricaturale et délétère pour les dynamiques locales, dans chacune de ses deux dimensions. Les néotouristes, ces « anti-touristes » à la mode, en provenance des pays riches et qui entendent se distinguer du tourisme de masse, troquent périodiquement, moyennant finances, leur cadre de vie citadin, moralement stressant et matériellement confortable, contre des valeurs et des modes de vie apaisants, à savoir la simplicité d’une paysannerie agropastorale « archaïque ». Le besoin devenant marché, l’hôte rural du tiers-monde est tenu de s’adapter s’il espère en bénéficier : il sera sécurisant, propre et accueillant côté cour, traditionnel et dépaysant côté jardin. Le dogme libéral s’impose : « la qualité » (normes et méthodes) améliore la productivité et la productivité réduit la pauvreté. A quelles conditions le tourisme rural dans le Sud peut-il être autre chose qu’un créneau porteur à rentabiliser par les opérateurs du secteur ?

Dans les pays développés, en principe riches et démocratiques, le mot d’ordre pour la continuité et l’amélioration de la qualité ressemble au slogan du Comité olympique international (CIO) : « plus vite, plus haut, plus fort ». Ceci étant, est-ce bien une raison pour chercher à imposer ce souci propre au progrès, certes productif mais porteur de mutations profondes, à des milieux traditionnels qui évoluent lentement et même imperturbablement ? Des milieux connus pour leurs félicités sociales et leurs turbulences tribales. Il s’agit de sociétés qui prennent le temps de vivre et de vivre autrement. Elles jouissent imperturbablement (ou inconsciemment) de ces lenteurs dans leur façon d’agir et de faire, des lenteurs certes improductives au sens libéral du terme, mais garantes d’aménités et de cohésions sociales (cf. évolution socioéconomique de dimension humaine).

Alors, en quoi ce décalage différentiel ou existentiel, décrié constamment par les adeptes de la productivité lucrative, dérange-t-il ? La réponse habituelle a souvent une connotation de reproches ; elle accuse la tradition de freiner le mouvement de propagation de la mondialisation, avec ce que cette dernière suppose comme liberté personnelle et confort matériel. Et c’est là le hic ! Qui a dit que tout ce qui est bon pour la mondialisation l’est aussi pour l’humanité, toute l’humanité sans exception ? Personne, sauf la pensée unique qui cherche, après sa victoire sur le parti unique, à s’imposer en imposant sa propre vision du monde au monde entier.

Est-ce à dire que l’Homme du tiers-monde est dorénavant acculé par le triomphe relatif du libre-échange, label ou marque déposée des « grandes démocraties », à agir ou à réagir en dehors de ses valeurs socioculturelles ancestrales, considérées à tort ou à raison comme de sérieux obstacles au développement ? Parmi les dispositifs mis en avant pour soutenir et stimuler le rendement dans le domaine des biens et services figurent en bonne place la qualité avec son lot de normes : standards, labels, marques…

Que sont les normes ?

Les normes sont des énoncés qui décrivent les connaissances et les habiletés nécessaires à la compétence professionnelle d’une personne. L’apprentissage et la maîtrise des normes de compétence font en sorte qu’une personne est en mesure de répondre aux exigences de l’industrie en matière de connaissances et d’habiletés.

Pourquoi établir des normes ?

L’élaboration de normes est l’un des moyens qui permet de sensibiliser les travailleurs de l’industrie et le public en général au large éventail de compétences que doit posséder le personnel qui œuvre au sein de l’industrie. Les normes de compétence contribuent à rehausser l’image des services d’accueil au sein du public et de l’industrie touristique.

Comment établir des normes ?

Les normes de compétence sont établies par des professionnels de l’industrie touristique provenant de toutes les régions d’un pays. Ces personnes accordent généralement leur temps et leur expertise afin de définir les habiletés, les connaissances et les attitudes nécessaires à l’exercice de cette fonction. Tous leurs commentaires entendus et, lorsqu’un consensus s’est dégagé quant au contenu définitif, sont consignés dans un document.

Qui bénéficie de l’adoption de normes ?

En définitive, tous bénéficient des normes de compétence établies. Des normes reconnues permettent aux professionnels de l’industrie de se perfectionner et de voir ainsi leur compétence reconnue à sa juste valeur. Par le fait même, la satisfaction au travail augmente chez les travailleurs de l’industrie touristique.
Source : OMT – Organisation mondiale du tourisme

Cependant, une catégorie de touristes apprécie socialement et humainement le retard économique du monde rural. Autre paradoxe, plus ce retard est profond, plus la satisfaction des amateurs de l’« authenticité » patrimoniale (nature et culture) est grande. Et l’on comprend cet engouement récent ou naissant pour la ruralité des pays en développement : ces contrées procurent au visiteur, a priori citadin, des moments de dépaysement relaxant et de ressourcement réconfortant.

Mais là où la démarche dévie de son idéal écotouristique, c’est quand la rentabilité s’en mêle ; incontestablement, celle-ci cherche à tout prix, au sens propre comme au sens figuré, à prendre ces activités « touristico–rurales » en main sous couvert de lutte contre l’inaptitude ou l’amateurisme ! Dans certains cas, le tourisme rural est considéré comme l’ultime recours de lutte contre la pauvreté et l’enclavement. Malheureusement, et souvent sous couvert d’un développement [1] biaisé, bien des dérapages sont observés ici et là. L’argument de taille pour faire passer la pilule est soigneusement mis en avant de manière implicite : la qualité améliore la productivité et la productivité réduit la pauvreté.

Il faut dire que les décideurs et les acteurs du tourisme y voient, eux, un créneau porteur bon à presser pour rentabiliser sans état d’âme quelques poches de dénuement traditionnel. Le sous-développement est fréquentable pour la bonne cause ! Il est même bon de le côtoyer quand il peut servir d’échappatoire aux citoyens et travailleurs exténués par le stress urbain doublé de tensions d’origine professionnelle, résultat du labeur productiviste.

Mais que deviendra ce monde rural accueillant et dépaysant, le jour où la contagion productiviste s’y propagera de façon démesurée au risque de le déstabiliser généralement sans le rentabiliser localement ? D’un autre côté, est-il raisonnable de vouloir mettre à l’abri du progrès ces peuples hospitaliers ou ces sociétés débonnaires, au nom d’une sauvegarde surannée, et là aussi, au risque d’en faire des « réserves touristiques » ? C’est le dilemme.

Partant de ce constat, le lecteur est chaleureusement invité à faire une lecture extrapolative mais indulgente du présent texte. Il comprendra, en parcourant cet écrit, qu’en optant pour l’analyse de la qualité dans le cas du tourisme rural des pays en développement (qualité souvent brandie au nom de la rentabilité), le choix porte délibérément sur une donne touristique délicate, voire insolite, observée sur le terrain ; le tourisme rural, du moins en Afrique, met en scène des acteurs que tout oppose à première vue : modes et niveaux de vie, systèmes et modes de pensées, échelles et critères de valeurs.

Quelle qualité pour quel développement touristique rural en Afrique ?

Comment parler de la qualité dans les pays en développement, où la cohabitation entre activités traditionnelles et secteurs modernes s’érige en dualisme socioéconomique à la fois conflictuel et complémentaire, le tout étant structurellement inscrit dans un retard socioéconomique chronique ? Comment aborder cette coexistence structurée et structurante, qui évolue lentement, ou qui n’évolue pas du tout, depuis l’antagonisme idéologique de la guerre froide, pour arriver au monologue économique de la mondialisation ?

Encore faut-il trouver des mots « neutres » qui expriment la percée d’un monde en avance sur son temps, le Nord, et d’un autre, le Sud, en retard sur tous les temps, sans déformer la réalité et sans écorcher la dignité des uns et des autres. A vrai dire, la situation n’est pas aussi simple qu’elle pourrait paraître. Comme dans toute activité émergente, les exceptions qui confirment la règle se trouvent des deux côtés : chez les visiteurs comme chez les populations locales.

C’est pourquoi le choix de ce thème se positionne délibérément sur la première marche de l’abécédaire périphérique (tourisme rural) de la périphérie du tourisme mondial (le tiers-monde). Autrement dit, il se situe à l’angle mort du tourisme classique, donc à l’antipode de la célèbre et sophistiquée qualité propre au tertiaire supérieur, dont fait partie le tourisme rôdé aux pratiques qualifiantes et aux méthodes récurrentes de la qualité (ISO 9 000).

Il faut dire que face à la pensée classique qui reproche à la société traditionnelle son immobilisme, et donc son retard, une éminente idée de la durabilité se propage et attribue à la tradition et au patrimoine ancien des valeurs inestimables. A ce propos, est-il nécessaire de rappeler que les conditions et les traditions rurales des « pays en voie de développement » (PVD), rehaussées par une authenticité quelque peu figée, offrent aux touristes écologiques issus des pays avancés un contexte attrayant, aux touristes ordinaires un exotisme récréatif et aux surmenés du progrès un espace rassurant et apaisant.

De nos jours, le tourisme rural des pays en développement (PVD) semble servir d’exutoire social, spatial et bien entendu commercial au tourisme novateur ; il s’adresse apparemment aux touristes ennuyés par le confort matériel du quotidien ou rebutés par le reflet routinier des « styles » touristiques simulés des lieux renommés. Une panoplie de postures aux airs souvent surfaits ou affadis par la routine des prestations parfois apprêtées à l’emporte-pièce commence à produire l’effet inverse des visées d’un marketing dit agressif. L’on assiste à l’émergence d’une catégorie de touristes las des démonstrations d’accueil feint, des aspects de bienséance du boire, des convenances maniérées du manger et des démonstrations rituelles du servir.

C’est probablement cet excès de progrès « téléguidés » qui est à l’origine de l’apparition du touriste « anti-touriste » : une nouvelle race de voyageurs qui rêvent, dans la plus grande contradiction tolérée, de conquêtes solitaires de lieux reculés. Armés d’une bonne dose d’égoïsme, d’utopie ou d’idéalisme, ces néotouristes récusent tout ce qui leur ressemble. Alors, ils se mettent inlassablement à la quête d’un dépaysement qui oscille entre exotisme et réalisme. On peut objecter que l’écotouriste voyage par amour de la nature et non par contrainte. Soit. « Je réponds ordinairement, à ceux qui me demandent raison de mes voyages que je sais ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche » (Michel de Montaigne, écrivain français, 1533–1572).

De ce fait, certains touristes optent pour une destination rurale afin de fuir, momentanément, leur agglomération de résidence ou leurs conditions de travail, mais en même temps des espaces touristiques classiques qui leur rappellent, par leur promiscuité, les conditions de leur vie quotidienne. Cette catégorie de voyageurs est, semble-t-il, prête à adhérer de plein gré aux conditions qui prévalent dans les milieux ruraux du Sud ; ils troquent périodiquement, moyennant finances, leur cadre de vie citadin, moralement stressant et matériellement confortable, contre des valeurs et des modes de vie apaisants, à savoir la simplicité d’une paysannerie agro-pastorale « archaïque ». En s’isolant, à la recherche de lieux et de milieux où le tourisme est encore balbutiant ou à peine naissant, à défaut de lieux vierges de tout signe touristique, ils se veulent pionniers d’une nouvelle ère de voyages.

Il est vrai qu’en cherchant à discerner de près la nature des flux grandissants de « ruralo-touristes », on se rend compte que l’importance des revenus individuels (ou du PIB par habitant) et du confort matériel n’est pas, loin s’en faut, synonymes de bien-être. Et c’est, à juste titre, à travers la recherche d’un bien-être moral contextuel, difficile à définir du fait qu’il s’échelonne entre culturel, cultuel et spirituel, que le tourisme rural apporte un plus par rapport au tourisme classique ; en proposant une qualité « d’être en vacances autrement » qui n’est pas exempte de la nostalgie du retour à la terre, il éveille une aspiration de renouement avec les racines chez le voyageur.

Ce retour aux sources, prôné sous la bienveillance des incitations publicitaires à connotations écologiques, fait que l’élan émancipateur de certains touristes se transforme, consciemment ou inconsciemment, en ardeur démonstrative audacieuse : le voyeurisme euphorique incontrôlé peut à tout moment s’exprimer par des relents de manifestations de supériorité ! Dans la série des contrastes « tolérés », il arrive que le touriste, saisi de la prétention éducative veille ostentatoirement à répandre les bonnes manières ou le savoir-vivre au nom de l’émancipation ou d’une certaine liberté. Il oublie que la civilisation, au sens de la glorification, est quelque peu répulsive, puisqu’elle est à l’origine de toute recherche de l’originalité, de l’authenticité ou de la rusticité.

Ce reflux de sentiments vagues oscillant entre supériorité instinctive et civilité sédative poussent bon nombre de visiteurs à solliciter, dans la plus grande contradiction qui soit, une distinction des rôles chez la même personne rurale : une qualité avenante des services au gîte et une authenticité de brocante des actes au travail ! Et, fait paradoxal, plus ces traditions se rapprochent de l’archaïsme plus le « ruralo-touriste » ou le « géotouriste » ordinaire y trouve les conditions nécessaires à son épanouissement. Cette ardeur semble a priori tenir d’une contradiction avérée entre, d’une part, la volonté de vouloir figer la tradition, autant que faire se peut (notion de sauvegarde), pour le plus grand plaisir de ceux qui ont consommé leur mutation sociale à la sauce du progrès, et, d’autre part, la hardiesse qui vise à créer au sein desdites traditions rurales des îlots de « qualité de services », là aussi pour le bien du touriste censé fuir les sentiers battus du tourisme classique ou de masse !

Ce constat semble exiger des gîteurs et des aubergistes des campagnes africaines, paysans ou éleveurs traditionnels, de ne pas évoluer dans leurs méthodes de travailler, mais de progresser dans leur attitude de servir, pour ne pas transgresser les bonnes manières de recevoir, conçues et normées par les fondateurs du savoir-vivre ! A croire que le mode de vie moderne se doit de prouver sa primauté au style de vie traditionnel. Autrement dit, il est bon de rester antique dans sa bergerie ou dans son champ pour les besoins de « la photo souvenir », mais il est plus policé de servir dans les règles de l’art le touriste, hôte de passage ou de présage moderne !

Qualité matérielle ou qualité spirituelle : modernité ou aménité ?

Se pose alors le problème de la définition de la qualité du tourisme rural. Faut-il lui appliquer les normes du tourisme classique ou, au contraire, est-il plus prudent d’admettre l’existence de vertus propres à ce type de tourisme, des vertus qui seraient à la base de son existence et de son épanouissement ? Ces valeurs relèvent du domaine de l’intangible et sont difficiles à quantifier matériellement. Elles se manifestent par un épanouissement ambiant et intangible du vécu rural, ou alors, elles sont décelables grâce à la perception sensorielle en phase, avec certains actes ou produits locaux.

Contrairement au tourisme classique (balnéaire, culturel, événementiel ou d’affaires), la valeur du tourisme rural déborde le cadre du service normé, du produit labellisé ou du contexte normalisé. Elle est par essence inscrite dans la quintessence des milieux ruraux concernés et se nourrit de « continuités–discontinuités », elles-mêmes alimentées par des productions et reproductions dans le temps (pérennité) et dans l’espace (authenticité). A cet effet, il va falloir rappeler que la possibilité de modernisation des pays du tiers-monde diffère d’une nation à l’autre, tout comme le concept de qualité des biens et services. La qualité ne fait d’ailleurs que commencer dans les pays du Sud sous diverses contraintes [2] ou opportunités (délocalisation, mondialisation, mise à niveau, concurrence…).

Dans ces pays où la grande majorité des populations lutte pour sa survie, la qualité est à peine naissante, balbutiante ou carrément en phase de gestation. Elle dépend des positions géographiques, des conditions économiques et des orientations politiques propres à chaque pays. Autrement dit, à l’heure où dans les pays développés la qualité relève déjà de la culture agissante de l’entreprise et de l’approche marchande du producteur, elle peine encore à prendre forme dans les sociétés où les économies souterraines n’en finissent jamais de disqualifier les économies officielles. Le comble est de s’obstiner à vouloir introduire la qualité dans les milieux ruraux africains, alors qu’elle peine à prendre racines dans les rares villes du continent, où l’impact de l’école et de la modernité se contente souvent de frôler des seuils où l’espoir d’une formation ou d’une qualification débouche sur la compétence !

Généralement, le tourisme rural est animé, dans les PVD, par des acteurs locaux sans grande formation, et alimenté par des touristes d’origine citadine en provenance des pays développés. Ce fait offre la particularité d’introduire dans des milieux traditionnels des pratiques et des comportements issus des pays postmodernes du Nord, sans préparation préalable ni sensibilisation suffisante. Car le tourisme, quelle que soit sa nature dans les pays du Sud, y est communément perçu comme un pourvoyeur de devises et un générateur d’emplois. Autrement dit, il fait toujours office de secteur palliatif qui rapporte matériellement et non socioculturellement, pour ce qui est des sociétés d’accueil.

Cette situation tend à s’aggraver lorsque les décideurs et les acteurs du tourisme, motivés par la seule préoccupation de la rentabilité (et dans le pire des cas par le gain facile), poussent les populations locales, malgré les miettes qu’on leur offre en guise de récompense, à brader leur culture (folklorisation, improvisation, gadgets…). Le marketing vendeur accorde sa bénédiction à ces déviations maquillées en émancipation, ce qui paraît relever de l’incitation à la falsification des traditions (chants, danses, rites…) et des produits qui perpétuent les savoir-faire locaux (tissage, poterie, sculpture…).

Au nom de la lutte contre la pauvreté, l’identité et la dignité des accueillants sont souvent réduites à une image touristique bon marché pour les touristes mais très onéreuse, en termes de sociabilité et d’authenticité, pour les autochtones. Et pour cause, le confort moral doublé d’une satisfaction corporelle est le propre de ceux qui voyagent librement, par agrément ou par besoin. Inutile de se demander qui doit se soumettre ou à qui revient la frustration, la soumission et, plus tard la mutation tant il est patent dans tout rapport de force quelconque, celui qui possède les moyens de payer a toujours le dernier mot !

Il faut dire aussi que dans les pays développés, le tourisme rural est animé à hauteur de 60 à 70% par des nationaux, c’est-à-dire que le contact se réalise entre touristes et populations locales issues de la même aire géographique, de la même sphère culturelle ou de la même conviction religieuse, et souvent aussi, de la même langue et du même mode de vie (ce qui ne veut pas dire du même niveau de vie). Cela contribue, sans doute, à réduire les incompréhensions, à minimiser les chocs et à prévenir les conflits.

Dans les pays dits en retard, la qualité, dans son acception professionnelle, n’est pas transférable d’un secteur à un autre, ni d’un milieu à un autre, et, dans des cas extrêmes, elle n’est même pas à l’ordre du jour sous sa forme dite certifiée (cf. ISO 9 000). Vu sous cet angle, elle risque de s’opposer par moment à l’authenticité des produits et des actes (cf. le litige des fromages non pasteurisés en France : cas du Roquefort), parce qu’elle ne fait pas partie des valeurs socioculturelles assimilées économiquement et socialement par les locaux, contrairement à ceux qui rêvent d’une planète marchande (directeurs et producteurs des normes de qualification).

Cependant, la qualité peut être appréciée de manières différentes, surtout lorsqu’elle s’exprime sous forme de valeurs utiles ou éthiques, de considérations artistiques ou esthétiques. Cela revient à dire qu’il existe mille et une façons de qualifier un secteur, à commencer par des qualités conventionnelles localement utiles, jaugées à l’aune des paramètres eux aussi locaux, d’où la nécessité de faire une distinction osée entre la qualité techniquement maîtrisable et transférable par l’instruction, et la qualité sociologiquement et socialement identifiable et transmissible par la tradition. On pourra objecter que le client est roi. Certes, mais cette souveraineté fondée royalement sur des injonctions et des consommations outrancières a souvent besoin d’un état de gaspillage pour régner.

Si la qualité a ses règles de base et ses normes d’application, elle a aussi ses souplesses d’adaptation. La qualité, dans l’industrie et le commerce, est généralement, tangible. Elle prend en considération les attentes réelles, mais aussi, ou surtout, les aspirations psychologiques du client, y compris « les désirs ‘subjectifs’ qui surdéterminent les besoins ‘objectifs’ d’une concurrence ‘aux couteaux’ » (Reboul, 2003, 3-10).

Contrairement au tourisme balnéaire et même au tourisme culturel classique, le tourisme rural a ses propres qualités ; celles-ci déterminent la valeur de ses biens et services. Cette vertu particulière revêt un triple aspect : écologique, économique et éthique. Etant donné que le géotouriste, l’écotouriste ou le touriste rural, est a priori un voyageur consciencieux et scrupuleux, voire humaniste, il est censé adhérer par tacite approbation aux conditions de la ruralité de l’espace d’accueil. Et si ce n’est pas le cas, le producteur ou l’acteur du tourisme rural (gîteur, organisateur, accompagnateur…) se doit de s’opposer, souvent au prix d’un manque à gagner, aux débordements irresponsables qui portent atteinte à la culture, à la nature ou à l’environnement sachant que l’authenticité des produits ruraux et l’éthique des actes qui les produisent forment le fondement des propriétés sûres de l’offre originelle du tourisme rural. Elles constituent, par moments et par endroits, les meilleurs garants de la réussite et de la rentabilité de certaines activités touristiques à long terme pour les populations locales.

Ce raisonnement n’exclut pas définitivement le contrôle de gestion qui constitue le moyen indiqué pour affûter les méthodes de vente par lesquelles, les responsables d’une entreprise s’assurent que « les ressources sont obtenues et utilisées avec efficience, efficacité et pertinence, pour réaliser les objectifs de l’organisation » (Reboul, 2003), afin d’éviter le gaspillage, car il est aussi dangereux de rejeter en bloc la qualité que de l’appliquer aveuglément.

Quelle qualité pour quel tourisme rural : aménité ou modernité ?

A vrai dire, il n’existe pas de méthodes matériellement quantifiables qui permettent de mesurer, indépendamment du feed-back exprimé par le client, le degré de qualité d’un service touristique rural. De ce fait, la qualité des produits et services acquiert des propriétés et caractéristiques révélées par les appréciations de la clientèle. De ce fait, la notion de « besoins exprimés ou implicites » suggère deux notions relatives à la qualité et à sa gestion. La première relève de la vision classique, où le promoteur d’un service est à l’écoute de la clientèle et du personnel pour améliorer constamment ses prestations (biens et services) en appliquant les critères de qualité qui permettent d’aboutir à une certification.

La deuxième notion pose le problème du choix par sa nouveauté : améliorer dans quel sens et sur quel critère ? S’il fallait se poser la question autrement, il faudrait alors choisir entre la qualité dans sa conception endogène (authenticité) ou dans sa normalisation internationale (modernité). Dans le cas du tourisme rural, la valeur authentique, et non l’aptitude au sens mécanique du terme, est inscrite dans le produit : elle est intrinsèque au patrimoine.

De ce fait, la qualité du tourisme rural ne rime pas avec grand confort, encore moins avec grand tapage. Elle repose, pour ce type de tourisme, sur cinq éléments basiques.

a) L’accueil : une bonne réception, toute de chaleur humaine et de simplicité saine, participe du bon accueil. Un accueil est chaleureux lorsqu’il est bien dosé (ni distant ni surfait). Accueillir convenablement relève de l’art de la simplicité attachante. Savoir « se mettre au service du client sans être son serviteur » (Seydou, 1983 et 1984) nécessite plus qu’une technique ; il relève sûrement d’un tempérament lucide. Le bon accueil a ceci de particulier : le visiteur arrive en client et repart en ami.

b) L’information : elle fait partie du bon accueil. Elle se base sur l’efficacité du renseignement, la transparence de l’échange et la fluidité de l’information. Ce sont là les données basiques et les exigences élémentaires d’une bonne communication. L’information est d’abord interne et transversale au sein de la société d’accueil (échanges d’expériences, dialogue, concertation). Elle est ensuite externe et s’inscrit dans un va-et-vient où le bouche-à-oreille à encore un rôle promotionnel à jouer (renseignement, indication, réputation). Se pose le problème du recours aux techniques d’information et de communication (TIC) modernes.

Les Tic constituent certes un atout de taille et méritent d’être citées : les principales clientèles du tourisme à destination des PVD sont originaires des pays développés (Europe, Asie et Amérique du Nord) et sont donc joignables par tous les moyens mis à la disposition des opérateurs touristiques et économiques par les nouvelles technologies de l’information et de la communication. A ce il faut rappeler que l’Afrique connaît un retard flagrant au sein des continents ou régions qui représentent 90 % des 630 millions d’internautes recensés au niveau mondial en 2001 : 32 % en Asie, 30 % en Europe, 28 % en Amérique du Nord, 7 % en Amérique latine, 1,5 % en Afrique. Ce constat montre, une fois de plus, que le problème de la promotion et de la commercialisation de la destination touristique du Sud ne se situe pas toujours du côté de la demande, et qu’une partie de l’offre de ces pays est ignorée parce qu’elle ignore elle-même les marchés qui lui conviennent et les moyens à mettre en œuvre pour les atteindre ! (Hillali, 2005).

c) L’hygiène : ce facteur vital et vitalisant pour toute unité touristique en milieu rural pose encore de sérieux problèmes en Afrique. Alors que l’hygiène frôle l’obsession dans les pays développés, elle demeure à un niveau rudimentaire dans certains pays du tiers-monde. La formation et la sensibilisation peuvent l’améliorer mais elles n’arrivent pas à la pérenniser sans le recours à une éduction de base généralisée. C’est donc au niveau d’une nation (école, instruction, télévision, campagne ciblée…) qu’il faut agir. Sûre et visible à tous les niveaux, l’hygiène participe de manière incontestable à la fidélisation de la clientèle et peut, à elle seule, assurer l’essentiel des taux de retour. Dans ce cas précis, les clients peuvent devenir des vecteurs bénévoles d’une publicité courtoise pour la destination en question.

d) La sécurité : elle est, dans notre monde en perpétuelle effervescence, la clé de voûte de la réussite d’un voyage. Elle doit être agissante (rassurer), discrète (ne pas affoler) et efficace (prévenir). La sécurité est, à la fois, protection et encadrement, assistance et sauvegarde, sans porter atteinte à la liberté ou à l’intimité du client, ni d’ailleurs à celle de la région ou de la société d’accueil.

e) L’animation : elle est tout sauf artificielle (plagiat ou folklorisation de la culture du terroir). Dans le cas du tourisme rural, l’animation est douce, discrète et naturelle. Elle s’appuie sur l’existant, sans provocation ni altération. L’animation se perçoit ou se sent dans tous les gestes sans que les acteurs versent dans des comédies enjouées, parce que conçues d’avances. Le geste naturel lié à une activité rurale quotidienne est dans son essence un acte d’animation, ce qui rend tout excès en vue de la monétarisation d’une action ordinaire porteur d’acculturation. Et c’est là toute la difficulté.

En guise de conclusion

La bataille qui préconise le zéro défaut d’un produit ou d’un service touristique semble pour le moment relever, pour le tiers-monde, du domaine de l’impossible. Et même en rêvant d’un possible abordable à coup de capitaux, à plus ou moins long terme, il est permis de se questionner sur son utilité dans le cas du tourisme rural, car ce qui fait le charme de telles destinations, aux yeux des néotouristes, est souvent leur aspect « archaïque et rustique ». Du coup, le tourisme rural serait au tourisme habituel ce que l’art naïf est à la peinture classique : une expression affranchie, expressive et spontanée parce que dépourvue d’artificialités ou de techniques savantes.

Il n’y a pas à vrai dire pire moyen pour tuer l’âme d’une destination rurale, et partant l’essence de son potentiel touristique de base, qu’une application aveugle de « normes de qualité » requises pour le tourisme de masse. Quant aux normes de qualité imposées par et pour le tourisme de luxe, elles ne tuent pas seulement le tourisme rural d’une région, mais l’ensemble de la ruralité d’un pays. Heureusement pour l’Afrique, ces normes se tuent à vouloir s’imposer d’elles-mêmes et s’estampent à l’orée des vides improductifs de quelques campagnes africaines : « chassez le naturel, il revient au galop ». Viendra sûrement un jour où l’Afrique sera mûre pour s’engager sur la voie de la modernité : ce jour-là, personne ne pourra s’y opposer !

Les normes de qualité forceront-elles un jour les portes des marchés du Sud ? Apparemment oui. Ce jour-là, inévitablement possible, d’autres normes apparaîtront et serviront, à n’en pas douter, de verrous de protection pour exclure des marchés du Nord l’arrivée des produits en provenance du tiers-monde, pour cause d’absence de qualité, de sécurité ou de conformité… Il faut dire que dans les sociétés développées (ou sociétés dites de consommation) la chasse au « toujours plus » est partout perceptible et semble tendre vers une insatisfaction vorace et chronique.

A l’aune de l’exigence boulimique fondée sur ce « toujours plus », la rentabilité se réduit à une série d’équations où le calcul conjoncturel l’emporte largement sur le comportement naturel : plus de vente = plus de production ; plus de production = plus de qualité ; plus de qualité = plus de consommation ; plus de consommation = plus de gaspillage. De ce fait le consommateur se trouve face à deux valeurs contradictoires : la qualité vue sous l’angle de la durabilité éthique et la qualité perçue sous forme de rentabilité économique. Face à cette diversité de valeurs ou de « vertus » de la qualité, le « nouveau paradigme » du tourisme rural consiste à faire mieux et plus avec moins : moins de gaspillage, d’énergie, de déchets, de pollution. C’est du domaine du possible.

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Notes

[1Le vrai développement passe d’abord par la mise en place des infrastructures de base (routes, pistes…) et par la mise à niveau des secteurs sociaux (écoles, dispensaires…).

[2Il est plus réaliste de parler de contraintes et non de volontés pour diverses raisons. Les régimes en place (constitués ou soutenus par des élites habituées à vivre de rentes), voient d’un mauvais œil tout ce qui touche à leurs intérêts particuliers. Il y a lieu même de penser qu’ils s’opposent à toute initiative qui peut entraîner une prise de conscience collective. C’est d’ailleurs à ce niveau que des intellectuels africains, déçus par les luttes classiques, se déclarent favorables aux mutations imposées par la mondialisation, y compris celles qualifiées de brutales, du moment qu’elles sont porteuses de changements ou capables de secouer l’immobilisme.

Expansion du tourisme : gagnants et perdants

Expansion du tourisme : gagnants et perdants

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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