Tourisme, mondialisation, consumérisme et développement durable en Asie du Sud-Est

Face au poids de la dette et au durcissement des conditions du commerce, de nombreux pays en développement se sont tournés vers le tourisme pour attirer devises et investissements. Des institutions multilatérales telles que la Banque mondiale et des organisations commerciales comme le Conseil mondial du voyage et du tourisme se sont donné pour mission de faire du tourisme une industrie planétaire. En Asie du Sud-Est comme ailleurs, son développement s’appuie sur la libéralisation du commerce international, la privatisation des patrimoines publics et la marchandisation des sociétés. La concentration du secteur et de ses bénéfices au sein d’entreprises transnationales, l’instrumentalisation et la détérioration de l’environnement et le développement d’une culture matérialiste hyperconsumériste au sein des nouvelles classes moyennes du Sud-Est asiatique en constituent les principaux corollaires. Les possibilités qu’a le tourisme de s’orienter réellement vers le développement durable dans le contexte économique et politique actuel n’ont de chance d’aboutir qu’à la condition que des changements structurels profonds soient réalisés dans le système mondial.

« Les humains que nous sommes ne peuvent pas vivre dans la jungle, parce que nous ne sommes pas des animaux. Contrairement à nous, les animaux peuvent s’adapter de manière naturelle à n’importe quel environnement », a déclaré récemment le responsable thaïlandais des forêts dans une tentative de justifier les projets gouvernementaux de déplacer des régions protégées où ils se trouvent, des milliers d’habitants des montagnes et des campagnes. En même temps, cet homme, qui a donc en charge la conservation des forêts, encourage l’ouverture des 81 parcs nationaux du pays aux investisseurs et aux visiteurs étrangers au nom de l’« écotourisme ». Faut-il donc en déduire qu’il considère les investisseurs et les touristes comme des animaux capables de s’adapter à la forêt ?

Tandis que les autorités tentent d’interdire l’accès des locaux aux zones forestières et à d’autres ressources naturelles, les investisseurs et les touristes y obtiennent des laissez-passer. En d’autres termes, tout en considérant que les communautés qui ont vécu dans ces régions pendant des générations ne sont pas capables de gérer et de conserver leur terre et leurs ressources, les autorités s’estiment tout à fait capables de le faire, en coopération avec l’industrie touristique et selon un projet d’écotourisme national. On serait pour le moins tenté de faire remarquer qu’il y a une marge entre les droits de l’homme et les droits des animaux.

Mais quel est le lien entre cet événement et la mondialisation ? Tout d’abord, la Thaïlande n’a pas le monopole de l’idée selon laquelle les être humains ne peuvent pas vivre dans la forêt : elle s’inspire des conceptions occidentales de la conservation, elles-mêmes en lien avec la mondialisation. Tout comme s’est mondialisée l’idée selon laquelle un écotourisme bien géré est bénéfique pour les populations locales et l’environnement naturel. En fait, le responsable thaïlandais des forêts a une pensée mondiale, mais il exerce une action locale. On peut donc en déduire que le mot d’ordre « Pensons à l’échelon mondial, agissons à l’échelon local » défendu par les mouvements écologistes n’a pas toujours servi la cause de l’environnement et les droits des communautés locales, mais qu’il a été dévoyé par des organismes officiels et des industries privées soucieuses d’augmenter leurs profits. L’industrie touristique en est l’exemple parfait.

Face au poids de la dette et au durcissement des conditions du commerce, de nombreux pays en développement se sont tournés vers le tourisme pour attirer des devises et des investissements. Au même moment, des institutions multilatérales telles que la Banque mondiale ainsi que des agences de l’Organisation des Nations unies (ONU) et des organisations commerciales comme le Conseil mondial du voyage et du tourisme se sont donné pour mission de faire du tourisme une industrie mondiale au sens plein du terme.

Toutefois, nombre de détracteurs considèrent à raison que le tourisme dans les pays en développement reproduit la situation des anciennes colonies, car, depuis le début, il s’appuie sur les relations économiques internationales que favorisent de manière structurelle les pays industrialisés du Nord. L’iniquité du commerce, la dépendance à l’égard des intérêts étrangers et la division du travail ont transformé les pays pauvres du Sud en pays cibles pour les visiteurs, et les pays riches du Nord en pays sources générant un tourisme dont la clientèle n’a jamais à payer le prix des dommages qu’elle cause dans les endroits qu’elle visite.

Entreprises transnationales et libéralisation des marchés

Le tourisme est devenu une des industries les plus centralisées et les plus compétitives ; pratiquement aucun autre secteur économique n’offre de modèle aussi évident de l’entrée dans la mondialisation des entreprises transnationales. Ces dernières années, l’industrie a fait pression sur les gouvernements du monde entier pour qu’ils libéralisent le commerce des services ainsi que les investissements qui y sont liés et elle ne manquera pas de réaliser des profits énormes grâce à l’Accord général sur le commerce des services (AGCS), un accord multilatéral élaboré au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

L’accord tend à abolir les restrictions à la propriété étrangère ainsi que d’autres mesures qui jusqu’à présent protégeaient, dans chacun des pays, le secteur des services. Dans le secteur hôtelier, par exemple, l’accord simplifie les franchises, les concessions et les contrats de gestion. En outre, il offre aux entreprises étrangères de tourisme les mêmes facilités qu’aux entreprises locales, il leur permet de faire circuler à leur gré du personnel par-delà les frontières, d’ouvrir des filiales dans d’autres pays et d’effectuer des paiements internationaux sans aucune restriction.

Les investissements étrangers seront également soumis à une dérégulation au sein du système de l’OMC. L’accord sur les mesures d’investissement liées au commerce établit que les entreprises étrangères ne seront plus dans l’obligation de recourir à des facteurs de production locaux. L’accord multilatéral sur les investissements proposé par l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) allait plus loin encore en proposant que les sociétés étrangères puissent s’établir sans aucune restriction, bénéficier d’un régime national, rapatrier leurs bénéfices, effectuer des transferts de technologie, etc.

Ainsi, le Conseil mondial du voyage et du tourisme a présenté sa « vision du millénaire » sur l’industrie. Celle-ci inclut les priorités suivantes : l’incitation à ce que les gouvernements considèrent le secteur des voyages et du tourisme comme stratégique et prioritaire en termes d’emploi ; la promotion de marchés ouverts et compétitifs à travers l’application de l’accord sur le commerce des services, la libéralisation du transport aérien et la dérégulation des télécommunications sur les marchés internationaux ; la suppression des obstacles au développement du tourisme, ce qui implique l’extension et l’amélioration des infrastructures : la construction de nouveaux aéroports, la modernisation et l’augmentation de la capacité des aéroports déjà en service, la construction et l’amélioration des voies de communication et des installations touristiques…

Au cours d’une tournée dans le Sud-Est asiatique en février 1998, le président du Conseil mondial du voyage et du tourisme, Geoffrey Lipman, a cautionné la privatisation d’entreprises publiques, en particulier des compagnies aériennes et des aéroports. Sa visite en Thaïlande, par exemple, a coïncidé avec l’annonce de British Airways (par ailleurs membre influent du Conseil) de son intérêt pour l’acquisition de 25% de parts dans le capital de Thai Airways International. Et l’Autorité britannique des aéroports lui a emboîté le pas en faisant une proposition de rachat d’une majorité des parts dans le capital des aéroports provinciaux de Chiang Mai, Phuket et Hat Yai, tous situés à proximité des destinations touristiques les plus populaires. Toutefois, la vente d’entreprises publiques à des étrangers a rencontré une forte opposition de l’opinion publique en Thaïlande, au point que les privatisations n’évoluent pas comme cela était prévu.

Parallèlement, des représentants de l’industrie touristique asiatique insistent eux-mêmes sur la nécessité d’envisager avec prudence la mondialisation. Imtiaz Muqbil, un expert en tourisme résidant à Bangkok, met en garde contre les menaces pesant sur « l’indépendance de milliers de petites et moyennes entreprises, parmi lesquelles des hôtels et des opérateurs touristiques », dès lors qu’il leur est impossible d’affronter la concurrence des compagnies étrangères. Muqbil ajoute qu’en raison de la mondialisation, les pays asiatiques pourraient bien se trouver confrontés à une grande fuite de devises. Pour conclure, il estime que « la restructuration radicale de l’industrie des voyages et du tourisme pourrait avoir des répercussions sur les fondements même des économies nationales ».

Il est prouvé que, dans certains pays en développement, plus des deux tiers des revenus générés par le tourisme international ne sont pas redistribués à l’échelon local en raison d’une importante fuite de devises. Aujourd’hui, de nouveaux accords portant sur la libéralisation du commerce et des investissements pourraient aggraver encore leur situation, car les profits rapatriés par les firmes étrangères ont tendance à dépasser l’entrée de capitaux. Cela conduit à remettre sérieusement en question l’affirmation selon laquelle la mondialisation et la libéralisation du tourisme génèrent de la richesse et du progrès social tout en contribuant à la protection de l’environnement.

Un document de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) insiste sur le fait que les pays d’Asie et du Pacifique doivent d’urgence chercher à se positionner de manière plus avantageuse dans les négociations concernant le secteur des services, de façon à obtenir de meilleures conditions en échange de l’ouverture de leurs marchés. Toutefois, étant donné que les gouvernements ont eu à peine le temps d’étudier l’impact potentiel de la mondialisation et que de nombreuses compagnies touristiques de la région rencontrent déjà des problèmes financiers, il est peu probable qu’elles puissent renforcer leur pouvoir de négociation. Même les grandes compagnies aériennes asiatiques ont du mal à garder la tête hors de l’eau.

La mondialisation économique est également accusée d’affaiblir le pouvoir des gouvernements. Ses détracteurs arguent du fait que les institutions locales ne pourront plus mener à bien leurs missions dans des domaines tels que les services sociaux, la préservation de l’environnement et l’application de programmes de développement durable. En réalité, les accords multilatéraux qui rendent possible la mondialisation ne se sont guère préoccupés des problèmes sociaux et écologiques.

En ce qui concerne l’environnement, l’OMC a débattu de propositions de création par des organismes internationaux de « normes environnementales » et d’« écolabels », mais certains critiquent ces projets dans la mesure où ils leur semblent répondre aux intérêts des multinationales, qui essaient de s’approprier l’agenda environnemental et de mettre en place l’autorégulation. Dans le même temps, les lois environnementales déjà en vigueur et adoptées par des gouvernements élus démocratiquement perdront leur force. Par exemple, le Conseil mondial du voyage et du tourisme s’engage à « promouvoir la durabilité » du secteur via son programme « Planète verte », mais, comme il le signale dans son document « Vision du Millénaire », il estime que les politiques environnementales doivent se baser sur les avancées de l’industrie, sur une politique d’incitants et sur une régulation minimale.

Développement et tourisme durables ?

L’influence croissante des intérêts du secteur privé dans les négociations internationales concernant la gestion de l’environnement a ravivé les inquiétudes au sujet des obstacles à l’établissement d’un cadre de régulation plus strict pour l’industrie du tourisme. Dans ce contexte, il faut signaler que la septième session de la Commission des Nations unies sur le développement durable a été le lieu de discussions importantes sur le thème du tourisme durable. Rappelons que l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution sur le tourisme durable dans le cadre de son « programme pour l’application de l’Agenda 21 », le plan d’action adopté au Sommet de la Terre qui eut lieu à Río de Janeiro en 1992. Cette résolution reconnaît la nécessité de prendre en compte l’importance du tourisme dans le contexte de l’Agenda 21.

Elle établit, entre autres, que « pour un modèle durable de consommation et de production dans le secteur du tourisme, il est essentiel de renforcer les politiques nationales et d’accroître le potentiel en matière de planification physique, d’évaluation de l’impact et de l’utilisation des outils économiques et régulateurs, mais aussi en matière d’information, d’éducation et de marketing ». En outre, la résolution en appelle à la participation de tous les acteurs concernés par le développement de politiques et l’application de programmes de tourisme durable. Il est important de signaler que cette résolution de l’ONU insiste sur la nécessité d’une régulation démocratique dans le cadre du développement touristique, en contraste avec les processus de dérégulation générés par les agents de la mondialisation de l’industrie.

Les programmes et les accords soumis à la discussion et adoptés par les défenseurs du tourisme durable à l’échelon international utilisent généralement la langue de bois. Ils regorgent d’euphémismes, de lieux communs et de termes vagues tels que « renforcement des capacités des communautés locales », « participation et contrôle au niveau local », « distribution équitable des revenus », « conservation de la nature et protection de la biodiversité », etc. Les projets touristiques basés sur ce modèle sont voués à l’échec, tout simplement parce qu’il est impossible de les appliquer à des situations aussi hétérogènes, affirme Nick Kontogeorgopoulos, chercheur en tourisme de l’Université de Colombie britannique. « Si ces principes altruistes sont théoriquement très louables, l’absence de contextes spécifiques leur enlève toute évidence empirique », observe-t-il. En conclusion, ce ne sont pas les conditions à l’échelon mondial, mais bien les circonstances locales qui contribuent au succès du développement durable.

En Asie, des militants impliqués dans l’action sociale et environnementale invoquent le fait que les politiques touristiques inflationnistes liées à la mondialisation ont largement été responsables de la crise de la fin des années 1990. A l’époque de ce qu’on a appelé la bulle économique, les investissements effectués sans discrimination et visant le profit à court terme ont mené à la transformation rapide de surfaces cultivables en énormes complexes touristiques comprenant des hôtels de luxe, des terrains de golf et des casinos, auxquels s’ajoutent des infrastructures connexes tels que des aéroports, des routes et des barrages hydroélectriques. La libéralisation économique a permis un développement rapide du tourisme, de l’immobilier et de l’industrie de la construction, avec l’appui des banques locales et de la finance mondiale.

«  La spéculation agraire s’est transformée en une pratique nationale qui frappe tous les beaux villages, même les plus éloignés. Les prix des terrains ont explosé. Les villageois ont vendu aux spéculateurs des terres fertiles qui, pratiquement du jour au lendemain, se sont transformées en chantiers. Le mal a continué à se répandre : la corruption est devenue incontrôlable », affirme dans un essai la militante thaïlandaise Ing K. « Ils sont nombreux à être devenus millionnaires en un clin d’œil, le plus souvent sans que l’argent nouvellement gagné soit réinvesti dans des projets rentables, mais bien dans des services et des produits de luxe, à la recherche d’un style de vie ayant pour seul objectif la consommation à tout prix. Parmi ces personnes, beaucoup ne faisaient qu’imiter les touristes, laissant libre cours à leur frénésie de dépense. C’est ainsi que l’ambition et la consommation ont détruit des communautés entières en Thaïlande, (...) laissant la place à des carcasses de bâtiments, de magasins, de terrains de golf et autres installations invendables ».
A présent, l’ensemble des discussions et des programmes liés au développement durable et à l’application de l’Agenda 21 tant à l’échelon international que local semblent de plus en plus s’éloigner de la réalité au vu de la crise économique asiatique, véritable catastrophe humaine qui s’est soldée par des millions de chômeurs et de paysans sans terre qui ont basculé dans la pauvreté. Selon les chiffres de l’ONU, la région compte plus de cent millions de nouveaux pauvres. A cela s’ajoute la crainte de plus en plus vive de voir les manœuvres spéculatives détruire non seulement les économies asiatiques mais aussi celles du reste du monde.

Dans ce contexte, une question s’impose : d’où viendra l’argent nécessaire à des projets de développement et de tourisme durables ? En Thaïlande, par exemple, la Banque mondiale et l’OECF du Japon se sont mises d’accord pour accorder des prêts destinés à l’amélioration et à l’expansion du tourisme dans le cadre d’un programme d’investissement social de lutte contre le chômage et la perte de revenus engendrés par la crise économique, en partant du principe que le développement du tourisme est essentiel si on veut remettre le pays sur pied.

Classes moyennes asiatiques et développement du consumérisme

La promotion du tourisme international est conforme aux lois de l’offre et de la demande dans une économie de marché et ce système dicte ses règles aux sociétés qui génèrent des touristes comme à celles qui les accueillent. Dans la société capitaliste moderne, le temps et l’espace consacrés au travail et aux loisirs peuvent être envisagés avec une précision mathématique, et les activités touristiques sont vues comme une façon d’occuper le temps libre des consommateurs. Ceux qui possèdent le pouvoir politique et économique d’inculquer le matérialisme aux sociétés peuvent aussi façonner les valeurs et les goûts des touristes.

Le tourisme de masse peut être perçu comme une rapport de pouvoir. Il est sujet à la standardisation et à l’homogénéisation de toutes les pratiques de masse, y compris dans ses aspects idéologiques et consuméristes. Cela entraîne l’anéantissement de la pensée, du choix et de l’action individuels. Le développement du tourisme dans le Sud-Est asiatique est une illustration parfaite du processus de commercialisation de ce secteur. Les produits de l’industrie forment un ensemble composé de différents éléments proposés à la consommation tels que les sites, les services (transport, logement, repas, activités récréatives), la nature, la culture et l’hospitalité. Ce système voué à la consommation passe donc par la mise vente de sociétés humaines tout entières, de leur culture, de leur environnement, de leur identité.

Une journaliste thaï décrivait déjà en 1987 la campagne promotionnelle de «  l’année pour visiter la Thaïlande », comme une commercialisation éhontée de tout ce qui fait la Thaïlande, « des plages immaculées aux forêts luxuriantes, des pittoresques événements culturels aux jolies autochtones ». Une modernisation basée sur les valeurs occidentales est en train d’envahir les sociétés asiatiques et de modifier le comportement des gens. Mohamed Idris, président de l’Association des consommateurs de Penang, décrit ainsi la situation en Malaisie : « La société s’est fortement marchandisée. La publicité incite les gens, les jeunes en particulier, à s’adonner à des divertissements éphémères et à calquer leur apparence sur la mode ».

Le jugement exprimé par Idris suggère que les activités récréatives des Asiatiques ne diffèrent guère de celles des Occidentaux, mais il faut rappeler que dans de nombreux pays d’Asie, la modernisation de la société traditionnelle – accompagnée par l’urbanisation, l’industrialisation, le développement scientifique et technologique, les déplacements massifs de personnes et les nouvelles possibilités d’ascension sociale et personnelle – s’est réalisée en moins de 20 ans, sous l’impulsion de forces extérieures.

L’imposition de valeurs modernes aux sociétés asiatiques en développement rapide semble avoir eu des effets particulièrement dévastateurs et avoir créé un sentiment de désordre, d’aliénation, d’éclatement et d’incertitude. Le processus de commercialisation et d’homogénéisation ainsi que la circulation massive d’idées, d’images et d’informations nouvelles ont laissé peu de place aux traditions, aux manifestations culturelles, aux valeurs familiales et communautaires. La consigne « Le consommateur, la seule personne qui compte », adoptée en 1977 par l’Association des voyages Asie-Pacifique, semble être devenue une réalité dans les pays asiatiques récemment industrialisés, qui ont opté pour la civilisation de l’hyperconsommation et le mode de vie occidental.

Dans son ouvrage « Megatrends Asia », John Naisbitt décrit ce changement et pointe l’apparition de la classe moyenne comme le moteur de l’hyperconsommation : « A la suite de l’augmentation des revenus (...) la classe moyenne d’Asie, sans prendre en compte celle du Japon, pourrait compter entre 800 millions et un milliard de personnes en 2010, ce qui signifie un pouvoir d’achat de 8 000 à 10 000 milliards de dollars, soit l’équivalent de la moitié de l’économie américaine. » L’auteur fait observer que la classe moyenne d’Asie est en train de modifier le paysage économique, social et politique de la région. « Ses membres disposent d’une meilleure formation, se marient plus tard et ont moins d’enfants. Dans les villes, les jeunes issus de la classe moyenne ont adopté, comme dans beaucoup d’autres endroits du monde, des modes de vie plus sophistiqués et ils aspirent également à des produits et des services sophistiqués. »

Selon Naisbitt, l’apparition d’un tourisme régional est une des principales caractéristiques de la révolution asiatique en matière de consommation : «  D’un seul coup, les Asiatiques peuvent voyager et le fait de recevoir la télévision par satellite attise leur curiosité à l’égard de contrées plus ou moins éloignées (...). Il y a 10 ans, la classe business des avions et les salles de réunion des hôtels cinq étoiles étaient l’apanage des Caucasiens en vacances et des cadres occidentaux travaillant pour des multinationales asiatiques. Aujourd’hui, les Asiatiques qui, pour leurs voyages d’affaires, utilisaient la classe économique et logeaient dans des hôtels de catégorie moyenne ont de plus en plus recours à la classe business et aux meilleurs hôtels de la région (...), tandis qu’une nouvelle génération d’Asiatiques issus de la classe moyenne qui souhaitent rendre visite à des amis et à des membres de leur famille représente une clientèle cible considérable pour les hôtels de catégorie moyenne. Le créneau en plus forte croissance est celui des Asiatiques qui se rendent dans d’autres pays du continent. »

Bien que cette description ne prenne pas en compte les différences historiques, socioéconomiques et culturelles entre les pays asiatiques, elle explique en partie comment la croissance économique rapide de la dernière décennie a fait grimper le niveau de consommation et pourquoi le tourisme s’est transformé en une pratique courante de la classe moyenne. Traditionnellement, une grande partie de la classe moyenne du Sud-Est asiatique était composée de Chinois qui produisaient de la richesse par le biais de petits commerces de détail de type familial, mais au cours de la dernière décennie, des professionnels, des cadres supérieurs ou des dirigeants d’entreprises moyennes ont bénéficié d’une grande mobilité sociale à Singapour, en Malaisie et en Thaïlande. La catégorie des yuppies (jeunes cadres et dirigeants d’entreprises) asiatiques dont le pouvoir d’achat est jusqu’à 20 fois supérieur à celui du citoyen moyen, a connu une croissance remarquable.

Un nombre considérable de personnes ont fait fortune facilement grâce au marché des valeurs et à la spéculation sur les terres et les biens immobiliers. Ce à quoi aspirent le plus ces nouveaux riches, c’est au succès, qu’ils évaluent en termes de biens matériels et qu’ils affichent par une manière de vivre vouée à la consommation, dont fait partie l’activité touristique. Selon les estimations de l’Office du tourisme thaïlandais, par exemple, en 1996, il y eut déjà plus de cinq millions de touristes nationaux et deux millions de Thaïlandais voyagèrent à l’étranger. Ces chiffres représentent une hausse de 500% par rapport à 1978.

La télévision et la publicité sont devenues des outils très performants en matière de propagation des valeurs matérialistes. Ces dernières années ont vu augmenter considérablement le nombre de messages publicitaires, écrits ou électroniques, liés au tourisme et aux activités de loisir. La possession d’une voiture n’est pas seulement considérée comme un symbole de richesse et de prospérité en Asie, mais elle augmente aussi la mobilité individuelle et facilite les voyages d’agrément. La hausse accélérée du parc automobile a cependant eu d’autres conséquences, car il n’y a pas d’infrastructure routière adéquate et la voiture provoque de graves problèmes environnementaux.

Ces dernières années, la publicité massive pour les véhicules 4X4 a fait de la circulation tout-terrain un passe-temps très prisé. Pour promouvoir de nouvelles destinations touristiques, l’office du tourisme thaïlandais, en accord avec les grands constructeurs automobiles, a parrainé des raids et des rallyes dans des réserves naturelles, soulevant les protestations des militants écologistes.

Un autre ressort important de l’augmentation du tourisme intérieur, c’est la pollution, les problèmes de mobilité et la baisse de la qualité de la vie dans les grandes villes. Les week-ends et les jours fériés, des personnes de tous âges et de toutes classes sociales cherchent à fuir vers les plages, les réserves naturelles et les régions rurales ou à visiter des sites religieux et culturels de l’intérieur. La combinaison du travail et du plaisir est devenue une habitude pour les administrations de l’Etat, les entreprises privées et même les organisations non gouvernementales qui programment leurs réunions et leurs séminaires dans des hôtels et des complexes de l’intérieur du pays. Les habitants des villes qui disposent d’un pouvoir d’achat supérieur parcourent leur pays en avion ou en voiture, logent dans des hôtels de catégorie internationale et s’achètent de coûteuses maisons de campagne.

Consommation et privatisation

Tandis que prolifèrent les hôtels, les résidences secondaires, les terrains de golf, les parcs à thème et les complexes, l’augmentation du prix de la terre, des logements et des aliments pèse sur les groupes sociaux les moins privilégiés. Ceux-ci ont besoin de logements de bas de gamme, mais on n’en construit presque pas. Le développement d’installations commerciales de tourisme et de loisirs s’est aussi soldé par davantage de privatisation des zones naturelles, ce qui a provoqué des conflits concernant l’utilisation des terres et la destruction de l’environnement. Si les activités récréatives étaient gratuites au départ, beaucoup sont devenues payantes, ce qui en limite l’accès.

Les grands centres commerciaux qui prolifèrent dans les villes d’Asie sont aussi des monuments spectaculaires de la civilisation de la consommation et ils ont acquis un rôle social important pour la population urbaine. Bien qu’il manque d’espaces verts pour les activités de plein air, les promoteurs, toujours soucieux d’attirer les consommateurs, construisent de plus en plus de centres commerciaux abritant une grande variété de boutiques, restaurants, cinémas, piscines et autres lieux de divertissement. Les week-ends et les jours féries, les centres sont remplis de jeunes et de familles qui y font leur promenade « économique ».

Pour les consommateurs nantis, « faire les courses » est devenu une activité récréative, que ce soit dans leur pays ou à l’étranger. Une étude de l’Office du tourisme thaïlandais datant de 1994 a révélé une augmentation de 37,4% des dépenses des Thaïlandais ayant voyagé à l’étranger l’année précédente. En 1995, les deux principales destinations étrangères pour les touristes thaïlandais ont été Hongkong et Singapour, les deux centres d’achats les plus importants de la région, et près de la moitié de leurs emplettes consistaient en souvenirs. Il y a aussi de plus en plus de personnes qui s’inscrivent à des shoppings tours européens pour venir acheter des produits spécifiques.

«  Voyager à l’étranger peut être bénéfique en termes de formation et d’expérience, mais il y a des gens prêts à dilapider leur argent en vêtements de marque pour le plaisir de les montrer ou de faire parler d’eux. Finalement, ces personnes créent une ambiance de concurrence par leur seule façon de consommer », observait un journal thaïlandais. La technologie et la prospérité croissante ont également entraîné la multiplication des cartes de crédit en Asie. La cible la plus rentable est formée par la classe moyenne et les étudiants, dont le cursus garantit la future solvabilité. L’« argent en plastic » offre une certaine flexibilité financière et de nombreux messages publicitaires pour le secteur touristique s’en servent pour rappeler qu’on peut partir en vacances sans devoir tout payer en espèces. Certaines sociétés de cartes de crédit proposent des services particuliers pour attirer le client : réductions dans certains hôtels, programmes de fidélité pour les vols d’avions et assistance à l’étranger.

Une grande partie de la population s’est habituée à consommer à crédit et les plus défavorisés se font prendre au piège de l’endettement après avoir acheté des biens et des services dont il n’avait pas vraiment besoin dans leur vie de tous les jours. Nombreux sont aussi ceux qui cherchent une manière rapide, et souvent inadéquate, de s’enrichir. De plus en plus d’adolescentes thaïlandaises se tournent vers la prostitution, non pas par pauvreté, mais pour pouvoir mener la vie dont elles rêvent, d’un point de vue matériel. Certains pays voisins, parmi lesquels le Japon lui-même, connaissent des problèmes semblables, avec des milliers de jeunes qui se livrent au commerce sexuel dans le seul objectif d’acquérir les produits à la mode.

Crise, environnement et échec du système

On peut penser que la crise qu’a traversée l’Asie fin des années 1990 débouchera sur un tourisme plus durable à long terme, tout au moins sur le plan environnemental. La hausse du nombre de voyageurs représente un obstacle fondamental au tourisme durable, même si cette hausse s’est ralentie avec la crise. Le Conseil mondial du voyage et du tourisme qui, en 1998, tablait sur une croissance moyenne annuelle de 7% jusqu’en 2008, prévoit à présent pour les prochaines années un tassement du marché touristique. Une telle évolution risque de nuire à l’économie, mais d’être favorable à l’environnement.

La réduction du nombre de voyageurs a également eu des répercussions sur la stratégie de nombreuses compagnies aériennes qui ont tenté de se maintenir à flot en supprimant les vols peu rentables, en vendant des avions et en annulant les commandes de nouveaux avions. De même, les gouvernements se sont vus obligés de réduire les projets d’agrandissement ou de construction d’aéroports. Tout cela a cependant eu pour effet de réduire la pollution ainsi que les projets nuisibles pour l’environnement.

Les industries de la construction et le secteur de l’immobilier en lien étroit avec le tourisme ont été les premiers à s’effondrer après l’explosion de la bulle économique en Asie. Cela a entraîné l’abandon de nombreux projets de construction de complexes touristiques et un fort ralentissement de la construction de nouvelles installations, ce qui fut tout bénéfice pour l’environnement. Par ailleurs, il faut reconnaître que la crise financière a eu pour effet de réduire l’investissement public et privé dans des projets de protection de l’environnement. En outre, la crise a engendré une augmentation de la criminalité, de la prostitution, de la consommation de drogues et d’autres dommages sociaux liés au tourisme.

Ce qui importe le plus, c’est que les sociétés asiatiques commencent à prendre conscience de ce que l’actuel système capitaliste mondial n’a pas apporté les progrès attendus. Les populations ne croient plus en l’économie mondialisée, dès lors qu’il leur faut supporter non seulement les coûts qu’ont entraînés les pratiques de spéculateurs sans scrupules mais aussi les programmes d’ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international. De plus, la crise a entraîné un vaste débat public concernant les effets engendrés par une civilisation mondialisée qui opte pour la consommation à tout prix et le gaspillage des ressources. Dans de nombreux pays asiatiques comme la Corée, la Thaïlande et la Malaisie, le tourisme a offert l’image d’un secteur en crise, miné par le constat selon lequel il contribuait à une balance des paiements déficitaire.

La démocratie et les droits humains ont fait l’objet dans cette région d’un réinvestissement. La population entend aujourd’hui faire valoir ses droits et exige de la transparence et des outils démocratiques pour éliminer la corruption et s’opposer à des politiques néfastes. L’opposition grandissante des militants écologistes et des habitants des villages thaïlandais à l’ouverture des « aires protégées » à l’écotourisme de masse n’est qu’un exemple parmi d’autres de ce combat.

En résumé, la crise asiatique a représenté un défi capital et une occasion extraordinaire de s’interroger sur la mondialisation et sur le développement et le tourisme durables. A mesure que les sociétés asiatiques prennent conscience de ce que toute croissance rapide dans le contexte de l’économie mondialisée a des effets dévastateurs sur la vie des habitants et sur l’environnement, elles comprennent qu’une régulation stricte du tourisme – qui limiterait le nombre de touristes et les espaces consacrés aux zones d’activités touristiques – est préférable à une recherche de croissance à tout prix de cette industrie dont il est illusoire d’espérer qu’elle soit soumise à une gestion saine.

Ce que la crise asiatique a, semble-t-il, bien confirmé, c’est que l’industrie touristique mondialisée ne peut accéder à un développement durable par le biais de structures économiques et politiques conventionnelles. Cela signifie que les efforts pour appliquer des programmes sociaux, environnementaux et touristiques dans la perspective du développement durable n’auront guère de chances d’aboutir sans que soient réalisés des changements structurels profonds dans le système mondial.

Traduction de l’espagnol : Christian Pirlet

Expansion du tourisme : gagnants et perdants

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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