Tourisme dans les petits Etats insulaires en développement : quelle durabilité ?

Si la part du tourisme dans les économies des petits Etats insulaires en développement (PEID) des Caraïbes, de l’Océan indien et du Pacifique reste aujourd’hui très variable, elle croît partout rapidement.
L’environnement économique mondial pousse la majorité d’entre eux à le considérer comme le moteur de leur développement, capable de doper la croissance économique, de créer de l’emploi et d’attirer des devises étrangères. Mais le « tout au tourisme » est loin d’être une panacée. Paradoxalement, ses retombées économiques dépendent grandement du développement d’autres secteurs d’activités, qui doit permettre d’éviter les fuites de devises et de limiter la dépendance à un marché extrêmement sensible aux changements d’humeurs de l’économie mondiale. Ses effets peuvent aussi être négatifs pour la population locale si rien n’est fait contre les pressions inflationnistes, l’exploitation de la main-d’oeuvre, la marchandisation des cultures... En négligeant les dégâts environnementaux de l’expansion du tourisme, les PEID scient la branche sur laquelle ils sont assis. Il est urgent de s’attaquer à la mise en place de politiques de développement durable et équitable du tourisme.

Contexte

Le tourisme est souvent présenté comme un secteur de croissance prometteur pour le développement des petits Etats insulaires. Dans les très petites îles, il offre l’une des rares opportunités de diversification économique. Le tourisme a de nombreux liens avec plusieurs autres secteurs de l’économie et si cette interdépendance est correctement intégrée dans les plan nationaux de développement, il peut contribuer à la progression de toutes les activités liées au tourisme dans les principaux secteurs de l’économie : l’agriculture, la pêche, l’industrie et les services. A l’heure actuelle, le développement des activités touristiques dans les petits Etats insulaires en développement (PEID) varie beaucoup d’une région à l’autre, voire d’un pays à l’autre dans une même région. Et les valeurs économiques qu’elles génèrent sont inégales : dans certains PEID le tourisme constitue l’essentiel du PIB, alors que dans d’autres il commence seulement à se développer.

Les PEID ont généralement un potentiel de diversification économique et de croissance limité. Les principaux obstacles auxquels ils sont confrontés sont l’exiguïté de leur superficie et la petite taille de leur population. Si les plus grands ont des ressources humaines qui leur permettent de viabiliser de nombreux secteurs économiques, et donc de bénéficier des liens entre ces secteurs et celui du tourisme, les plus petits ne disposent pas de ce potentiel et dépendent donc plus étroitement des importations pour répondre aux demandes matérielles du secteur touristique. Toutes choses égales par ailleurs, le bénéfice net, c’est-à-dire la valeur ajoutée de chaque visiteur en termes de PIB, sera relativement moindre dans les plus petites îles.

Apport économique du tourisme aux PEID 

Secteur de croissance

Les principaux objectifs de la promotion du tourisme comme secteur de croissance sont la croissance du PIB, la création d’emplois rentables, l’obtention de devises étrangères et la perception de recettes fiscales. Mais le manque de données empêche d’évaluer de manière systématique la contribution du tourisme au développement des PEID en fonction de ces paramètres. Un échantillon de 29 PEID pour lesquels ces données sont disponibles indique que les revenus liés au tourisme pour la période 1989-1993 varient d’un petit 1% à 88% du PIB. Dans cet échantillon, les pays où le tourisme et ses activités connexes sont le principal pilier de l’économie sont Antigua et Barbuda, Aruba, Barbade, Sainte Lucie, les Bahamas, Saint-Kitts-et-Nevis et les Seychelles, soit des petites îles des Caraïbes principalement.

A l’opposé, c’est dans les PEID d’Afrique et du Pacifique que la contribution du tourisme au PIB est la plus faible, à quelques exceptions près. Cependant, pratiquement tous les PEID ont réalisé une croissance rapide, bien qu’inégale, de leurs revenus touristiques ces dernières années. Les difficultés des PEID à faire décoller leurs exportations dans un contexte économique international concurrentiel et changeant les ont amenés à accorder une importance grandissante au tourisme comme source de devises étrangères. Les données disponibles montrent que durant la période 1980-1992, sur un échantillon de 26 PEID, le ratio moyen revenus touristiques / totalité des recettes d’exportation est passé de 2% à 45,3%. Dans dix d’entre eux, ce ratio excédait 50%. Cette tendance n’a fait que s’accentuer durant la décennie suivante.

Tourisme et emploi

Le potentiel du secteur touristique en termes de création d’emplois suscite un grand intérêt dans les pays qui souffrent d’un taux de chômage important. Les « avantages » sont doubles : d’une part il s’agit d’une industrie à haute intensité de main-d’œuvre, d’autre part ces emplois sont généralement peu qualifiés. Par conséquent, un même investissement crée rapidement plus d’emplois quand il est réalisé dans le secteur du tourisme que dans tout autre secteur d’activité. Il crée des emplois directs, mais aussi dans les industries qui fournissent biens et services à ce secteur.

Bien que les données sur l’emploi direct dans l’industrie du tourisme sont rares, on peut sans se tromper affirmer que, dans les PEID où le secteur représente une part importante du PIB, l’impact sur l’emploi est considérable. Si l’on considère 15 destinations touristiques aux Caraïbes totalisant 77 319 chambres d’hôtel, le secteur touristique y assure 88 697 emplois, soit 1,15 emploi par chambre. Et le récent déclin du secteur agricole, en particulier du sucre et de la banane, n’a fait qu’augmenter la part de l’emploi liée au tourisme. Dans les dix pays membres du Tourism Council of South Pacific (TCSP), dont la population s’élève à environ cinq millions d’habitants, le tourisme a généré 40 000 emplois directs en une seule année, dont 30% pour les seules îles Fidji.

Salaires bas

Le niveau de salaire des nombreux emplois créés dans l’industrie du tourisme a aussi son importance. A cet égard, les informations disponibles indiquent que la plupart des emplois créés sont peu rémunérateurs. Ceci est surtout vrai dans les pays connaissant un taux de chômage élevé, en particulier lorsque les emplois créés sont peu qualifiés. Dans les pays où le taux d’emploi est élevé, la création d’emplois peu rémunérateurs dans le secteur du tourisme s’explique par l’attraction que ces professions, moins dures physiquement, exercent sur les populations rurales. S’ils veulent survivre à cette disparition de la force de travail, les producteurs agricoles sont obligés de se moderniser et d’augmenter l’intensité en capital de leur exploitation. Ce déplacement risque cependant de marginaliser des activités productives importantes, comme l’agriculture et la pêche, et de limiter les bénéfices du tourisme en fragilisant les liens qu’il entretient avec les autres secteurs d’activités.

Nécessité d’une approche intersectorielle

Le tourisme pourrait jouer un rôle plus important encore dans la croissance et le développement des PEID si des mesures appropriées était prises pour dynamiser les autres secteurs, en particulier l’agriculture et la pêche, afin qu’ils profitent au maximum de la demande en produits locaux générée par le tourisme. Les PEID, à l’exception des toutes petites îles, pourraient soutenir la viabilité d’activités complémentaires au tourisme, comme l’agriculture, la pêche ou l’industrie légère, à l’aide d’une planification judicieuse et du soutien financier à la mécanisation, à la modernisation et à la diversification. La compétition intersectorielle, en réduisant l’offre de travail dans le secteur touristique, relève logiquement le niveau des salaires et des revenus. L’accent peut alors être mis sur le tourisme haut de gamme, qui a un taux de croissance inférieur mais capte des visiteurs ayant un plus grand pouvoir d’achat.

Tourisme, revenu national et fuites des devises

Dans l’évaluation de la contribution directe du tourisme au revenu national, il faut tenir compte du fait que ce n’est pas tant le niveau de revenu brut qui compte que le bénéfice net, une fois déduites les dépenses en devises étrangères nécessaires à l’industrie du tourisme. L’essentiel des « fuites » de devises étrangères issues des dépenses touristiques directes sont dues à :

(a) l’importation de matériaux et d’équipements pour la construction ;
(b) l’importation de biens de consommation, en particulier de nourriture et de boissons ;
(c) le rapatriement des bénéfices réalisés par les investisseurs étrangers ;
(d) les frais de promotion à l’étranger ; (e) l’amortissement de la dette externe contractée lors du développement des hôtels et des stations.

L’impact de ces fuites varie grandement d’un pays à l’autre, suivant leur capacité à produire les biens et services nécessaires à l’industrie du tourisme. Les estimations disponibles pour les 17 pays ou territoires présentés plus loin montrent que ce sont les économies des plus petites îles qui subissent les fuites les plus importantes. Les recettes directes du tourisme ne donnent qu’une idée partielle de la contribution du tourisme au revenu national. Un tableau complet doit également évaluer les « multiplicateurs » des recettes du tourisme dans chaque PEID. Dans la mesure où les dépenses des touristes génèrent des revenus additionnels dans toute l’économie, les revenus et les emplois induits peuvent être considérables. Outre la propension des populations locales à l’épargne, l’importance de ce multiplicateur dans un PEID donné dépend de l’ampleur des fuites dues aux importations. Moins ces fuites seront grandes, plus le multiplicateur des revenus du tourisme sera élevé.

Perspectives à l’échelle régionale

Le degré de développement du tourisme et sa contribution au développement économique sont généralement bien plus bas dans les PEID d’Asie-Pacifique que dans ceux de la Méditerranée et des Caraïbes. Le niveau de développement économique général y est aussi bien plus bas. Six d’entre eux – les Maldives, Samoa, Vanuatu, Tuvalu, Kiribati et les Iles Salomon – sont même rangés dans la catégorie des pays les moins avancés (PMA). Les activités touristiques se concentrent dans un petit nombre d’îles. La contribution du tourisme au revenu national n’est significative qu’à Fiji, Vanuatu, Samoa, aux Iles Cook et aux Maldives.

Dans les autres PEID de la région, ce sont les activités agricoles qui continuent très nettement à prédominer. La lenteur du développement touristique dans la région s’explique par le faible niveau de développement des infrastructures et des ressources humaines, en particulier dans les plus petites îles, par l’isolement, par les problèmes de propriété communale, par l’absence de liaisons aériennes et autres, par la forte dépendance vis-à-vis d’investisseurs extérieurs qui se concentrent sur les destinations les plus profitables. Mais cette situation est en train d’évoluer rapidement, car de plus en plus de gouvernements sont en compétition pour l’espace touristique.

Le développement futur du tourisme dans les PEID sera affecté par deux grandes tendances globales contemporaines. Tout d’abord, les voyages et le tourisme internationaux devraient continuer à augmenter dans les prochaines années, et rester au-dessus de la croissance de l’économie mondiale. On estime qu’entre 1995 et 2005, les voyages et le tourisme ont augmenté en moyenne de quelque 5 % en termes réels chaque année, et qu’ils ont créé annuellement environ 12,5 millions de nouveaux emplois directs et indirects.

Dans l’ensemble du Pacifique, les activités touristiques ont progressé entre 1995 et 2005 à un rythme impressionnant (8% annuellement en moyenne) et suscité la création de plusieurs millions d’emplois. On s’attend à ce que le Pacifique Sud participe à cette croissance à travers un accroissement de ses destinations traditionnelles et le développement de nouvelles destinations. Cette croissance du tourisme exigera cependant des PEID du Pacifique Sud l’élimination de plusieurs obstacles internes importants : la pénurie de personnel qualifié ; la rareté des liaisons aériennes ; le faible niveau des infrastructures aéroportuaires, des tours-opérateurs et de l’hôtellerie ; la pauvreté du marketing et de la promotion ; le manque d’investissement en capital et les restrictions en termes de propriété foncière.

Un autre enjeu important pour ces pays réside dans la prévention et la diffusion de médicaments pour lutter contre la propagation de maladies telles que le virus du sida, dont les répercussions sur des populations déjà faibles numériquement peuvent être catastrophiques. Le principal défi des PEID du Pacifique Sud décidés à développer leur tourisme sera l’amélioration de leur compétitivité à l’échelle internationale.

La deuxième tendance dont les effets se font déjà sentir et qui modèlera le tourisme dans les années à venir est celle de la demande croissante de formules touristiques spéciales. Cette tendance est alimentée par l’apparition d’une conscience environnementale globale et l’émergence d’une préférence pour des expériences touristiques « naturelles ». Conscients de cette tendance, nombre de PEID se sont lancés dans une politique de diversification des formules touristiques en vue de les ouvrir à des richesses naturelles autres que les plages et la mer. Cette diversification reflète la conscience, dans le chef des autorités des PEID, qu’il faut innover pour demeurer compétitif…

Risques économiques, sociaux et culturels liés au tourisme

Trop grande dépendance du tourisme

Une dépendance excessive du tourisme, en particulier du tourisme de masse, comporte aussi des risques importants. Des phénomènes aussi différents que les récessions économiques dans les pays industrialisés, principales sources de touristes, ou les cyclones et autres tempêtes tropicales ont des effets dévastateurs sur le secteur, et donc sur les économies insulaires qui en dépendent excessivement. Le tourisme de masse, contrairement au tourisme haut de gamme, se caractérise par une grande élasticité de la demande, ce qui le rend particulièrement sensible aux soubresauts économiques des marchés émetteurs, a fortiori si le pays receveur dépend d’un seul pays émetteur.

Dans les petites îles, la croissance soutenue du tourisme s’accompagne généralement de pressions inflationnistes. Les prix de l’immobilier explosent, en particulier ceux des terrains à bâtir, et deviennent rapidement hors de portée pour la population locale. Ces pressions inflationnistes se font sentir dans toute l’économie puisque les prix des matériaux de construction produits localement et des biens de consommation augmentent. Bien que ce processus suppose des marges bénéficiaires plus élevées dans les secteurs encombrés qui peuvent stimuler les investissements internes, une politique monétaire trop passive pourrait généraliser l’inflation, avec des conséquences nuisibles sur la compétitivité internationale et les investissements futurs.

Nouvelles pressions sociales

Le développement rapide du tourisme peut également créer des désordres sociaux importants dans les PEID. Les augmentations du prix de la terre, de l’alimentation et des biens de consommation courante constituent autant de pressions supplémentaires sur les ménages et les communautés. Sur le long terme, elles peuvent entraîner une dégradation du niveau de vie d’une portion importante de la population et générer un douloureux sentiment d’exclusion. Sentiment d’autant plus vif que la majorité de la population des petites îles est privée de l’accès aux plages et aux espaces de loisir du fait des droits exclusifs accordés aux promoteurs. Ce phénomène se traduit aussi par des pertes de revenus pour les pêcheurs et les autres exploitants privés de l’accès aux plages. Par ailleurs, l’omniprésence des étrangers peut également être mal vécue par une partie de la population, qui peut être tentée de leur faire porter la responsabilité des problèmes locaux.

Marchandisation des cultures

Le tourisme est systématiquement centré sur le soleil, la mer et le sable. Toutefois, dans la mesure où il suscite des interactions avec les traditions et coutumes locales, on estime parfois qu’il a des conséquences socioculturelles négatives dans les PEID. L’artisanat et l’art locaux ainsi que les pratiques culturelles sont parfois adaptées pour répondre aux goûts des étrangers, ce qui mène à la création de produits culturels artificiels. Pourtant, des études montrent que le tourisme peut aussi aider à préserver des coutumes et des cultures, car il fournit des incitants à leur promotion. Si elle est correctement gérée, la présence de touristes peut constituer une impulsion pour les cultures locales. La popularisation du reggae jamaïcain et des carnavals de Trinidad et Tobago, par exemple, sont le résultat direct de l’influence du tourisme.

Impacts sur l’environnement

La durabilité du tourisme dans les PEID dépend avant tout de la « capacité de charge touristique » de ces sociétés, en termes sociaux et environnementaux. Dans plusieurs des plus petites îles, le nombre des visiteurs dépasse largement celui des nationaux durant les pics saisonniers. Dans les îles plus grandes, comme celles de Fidji par exemple, la concentration du tourisme dans un petit nombre de lieux crée des problèmes de « surcharge » localisés : plages surpeuplées, encombrements de la circulation, pollution sonore, incidence accrue de crimes et de problèmes de drogue, propagation de maladies apportées de l’extérieur, etc.

Le développement intensif du tourisme et des activités touristiques a généralement des effets négatifs sur les ressources naturelles. La fragilité des écosystèmes dans les PEID et le manque d’alternatives de développement donnent encore plus d’acuité aux problèmes environnementaux liés au tourisme. D’autant que ce secteur, qui dépend presque exclusivement de la qualité de l’environnement naturel, est considéré par nombre de PEID comme « la » voie rapide vers le développement économique et social.

Ressources foncières et diversité biologique

Les impacts environnementaux du tourisme sont imputables aux infrastructures comme aux activités touristiques. Dans les petites îles plus qu’ailleurs, la concurrence entre le tourisme et les autres activités humaines pour l’utilisation des terres est féroce. L’augmentation du prix des terrains à bâtir accroît la pression sur les terres agricoles. La déforestation et l’usage intensif ou inadapté des terres sont causes d’érosion et de perte de la diversité biologique. Dans de nombreux PEID, le développement du tourisme et l’intensification des interférences humaines avec la flore et la faune qu’il entraîne, font planer de lourdes menaces sur les écosystèmes et les activités traditionnelles qui en dépendent.

Gestion des déchets

Le traitement des déchets constitue un problème majeur pour les PEID. Leur capacité en la matière est limitée par la dimension de leurs infrastructures physiques. Et les déchets générés par les activités touristiques exacerbent ce problème. Les exemples abondent, de dommages causés par l’évacuation d’effluents non traités dans les zones terrestres ou marines environnantes. Citons, sans être exhaustif, la pollution des (maigres) réserves naturelles d’eau douce, la disparition d’espèces marines, la destruction des récifs coralliens, ainsi que l’envasement et l’érosion des plages dont le tourisme des îles est hautement dépendant.

La pollution marine et côtière générée par les déchets des bateaux est une autre source de préoccupation environnementale pour les PEID. Cette pollution prend la forme de dégazage, d’évacuation des eaux usées, des ordures et des restes de cargaisons par les navires marchands. Elle peut aussi être le fait des navires de croisières, qui sillonnent les mers de régions telles que les Caraïbes et génèrent un volume important de déchets solides et liquides qu’ils déversent dans les ports d’escale.

Les obstacles à la mise en place de mesure de correction sont nombreux : inadéquation des infrastructures, faible capacité institutionnelle et législative, absence de consensus régional sur les normes environnementales et incapacité des PEID à obliger les navires de passage à se conformer aux dispositions de la Convention internationale pour la prévention de la pollution par les navires.

Dégradation des zones côtières

C’est sur les côtes des PEID que les dommages environnementaux liés aux activités touristiques sont les plus importants. Dans beaucoup d’îles, la prolifération sauvage des installations le long des côtes a ravagé la beauté originelle des lieux. Ce n’est que récemment que les gouvernements se sont attaqués à ce phénomène, en prenant des mesures législatives visant à limiter et contrôler la construction sur les côtes. Des normes concernant la taille des bâtiments, la délimitation des terrains à bâtir et les matériaux de construction ont été adoptées en vue de corriger les erreurs du passé et d’assurer une plus grande harmonie avec le milieu naturel.

Les plages laminées par l’extraction de sable destiné aux constructions touristiques peinent à se reconstituer suite à la destruction des récifs coralliens par les eaux usées et autres polluants. L’érosion due aux équipements et infrastructures touristiques construits trop près des côtes constituent un autre facteur de destruction des plages et de dégradation des côtes. Ce à quoi il faut ajouter la destruction des forêts de mangroves, qui servent à la fois de barrière naturelle contre la progression de la mer et d’habitat pour une grande variété d’animaux. Les activités touristiques de plongée et de pêche ainsi que les sports nautiques aggravent ces perturbations.

Ressources en eau douce

C’est dans les atolls situés sous le niveau de la mer que le problème de l’approvisionnement en eau douce est le plus vif, car ils offrent moins de possibilité de captage et de stockage. Plusieurs PEID souffrent également de sécheresses récurrentes et d’une pénurie chronique en eau douce. Sur les îles volcaniques, les pluies sont souvent abondantes, mais l’accès à l’eau potable est limité par l’absence d’infrastructure de stockage et de distribution adaptée. La croissance de la demande en eau potable de la part de l’agriculture, de l’industrie et des ménages, à laquelle il faut ajouter la concurrence croissante du tourisme, grand consommateur d’eau, pose un défi de première importance au Etats insulaires.

Changement climatique et élévation du niveau de la mer

Le tourisme insulaire est une industrie hautement dépendante du climat car, dans la mesure où elle se concentre sur les côtes, elle est particulièrement exposée à l’élévation du niveau de la mer. Les études sur le changement climatique ont confirmé la tendance au réchauffement global, avec des augmentations de température de l’ordre de 0,3 à 0,6 degré centigrade depuis la fin du dix-neuvième siècle. Ce phénomène, particulièrement perceptible ces quarante dernières années, a pour effet d’entraîner une élévation moyenne du niveau de la mer qui menace d’inondation les zones les plus exposées des petites îles et des zones côtières en général. La progression de la mer met en danger les systèmes d’assainissement et d’approvisionnement en eau douce, car l’eau salée infiltre les nappes phréatiques. Et l’érosion qu’elle entraîne constitue un puissant facteur de dégradation des environnements naturels et bâtis, avec les conséquences que l’on imagine sur le développement touristique.

Autre impact négatif du changement climatique : les dommages causés par les tempêtes tropicales qui en sont la conséquence ont augmenté ces dernières années. Les PEID les plus exposés à ces phénomènes ont aujourd’hui beaucoup de difficultés à trouver des assureurs pour couvrir ce type de risque. L’ensoleillement lui-même, principal atout touristique des petites îles tropicales, pourrait évoluer sous l’effet des changements climatiques et devenir plus dangereux pour la santé.

Mettre en place un développement durable du tourisme : défis

Cadre politique

Dans le Pacifique Sud, de nombreux PEID ont élaboré leurs propres politiques de développement touristique. Mais le degré d’engagement politique pour un développement durable diffère cependant beaucoup d’un pays à l’autre, ce qui, d’après une étude réalisée par la Commission économique et sociale pour l’Asie et le Pacifique (CESAP), risque d’entraver la promotion du développement durable à l’échelle régionale. Les politiques publiques restent généralement centrées sur : (a) la création et l’amélioration des conditions qui attirent les investissements étrangers dans le tourisme ; (b) un marketing et une promotion pour augmenter au maximum le nombre de visites ; et (c) l’élaboration d’un cadre législatif susceptible de servir ces objectifs. La prévalence de cette situation témoigne de l’urgence de la mise en place d’un cadre politique pour le développement durable du tourisme dans la plupart des PEID.

Cadre législatif

L’adoption d’un cadre législatif efficace est une condition indispensable à la mise en oeuvre d’un développement durable du tourisme. Suite à la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement (Rio 1992), de nombreuses lois ont été votées dans les petites îles, en vue d’établir des normes quant à l’usage des terres pour le développement du tourisme. Les effets de l’adoption de cette législation environnementale sont malheureusement limités par la faiblesse du cadre institutionnel qui devrait permettre leur mise en application, ainsi que par l’absence d’harmonisation des lois et le manque de clarté de la réglementation. Par conséquent, le degré d’application de la réglementation reste aujourd’hui insuffisant pour assurer un tourisme durable dans les PEID.

Application des normes

La majorité des PEID souffre du manque de capitaux d’investissement locaux et de l’absence d’une classe d’entrepreneurs locaux. Le financement du développement du secteur touristique dépend largement des investissements extérieurs. Les autorités des PEID font donc des efforts extraordinaires pour attirer les capitaux étrangers, en leur octroyant des allègements fiscaux, des exemptions d’impôts, des concessions de terrains, etc. La concurrence entre PEID pour attirer les capitaux étrangers conduit souvent à accorder aux investisseurs étrangers des incitations financières trop généreuses, qui privent tous ces pays d’une partie des recettes du tourisme.

Qui plus est, cette dépendance rend les PEID incapables d’imposer aux investisseurs étrangers le respect des normes d’un développement durable. Pour tirer le maximum de bénéfices des activités liées au tourisme tout en limitant au maximum leurs coûts environnementaux, les PEID devraient adopter des politiques fiscales et environnementales harmonisées, au moins à l’échelle régionale.

Promotion des investissements locaux

Les efforts des PEID pour encourager les investissements et la participation des autochtones au secteur ont augmenté, mais ils doivent encore être considérablement accentués. Ces efforts sont souvent freinés par l’incapacité du secteur privé local à rassembler le capital nécessaire. Au-delà de l’investissement direct étranger, c’est également la masse des services liés au tourisme qui est sous contrôle étranger. La vente, le marketing et la promotion de formules touristiques à destination des PEID sont réalisés par des agences étrangères. Une façon d’assurer la présence des capitaux nécessaires tout en garantissant une meilleure participation des autochtones, serait de combiner les investissements locaux et étrangers et d’encourager la création de joint-ventures.

Parallèlement, une plus grande coopération entre les ONG et les gouvernements pourrait être développée en vue de compléter les efforts du secteur privé pour assurer la durabilité du secteur du tourisme. De tels partenariats pourraient assurer la conservation et la rentabilité des sites culturels et historiques en assurant la prise en charge de leur restauration, de leur développement et de leur entretien. Le financement de ces activités pourrait reposer sur des mécanismes tels que l’augmentation des taxes d’aéroport (dans la mesure où elle ne contrevient pas aux stipulations de l’Organisation de l’aviation civile internationale, OACI), ou du prix d’entrée des sites touristiques.

Capacités humaines et institutionnelles

La plupart des PEID souffre d’un manque chronique de main-d’œuvre formée, en particulier dans les administrations nationales responsables de la mise en œuvre et du suivi des normes environnementales dans le secteur du tourisme. Dans certains Etats, cette pénurie de ressources humaines compétentes est le résultat de la dispersion des rôles et des responsabilités entre les différentes administrations. Pour remédier à ces faiblesses, les PEID doivent impérativement adopter une approche intégrée de la planification du tourisme et de la protection de l’environnement et mettre l’accent sur la formation à tous les niveaux. Cette approche intégrée doit être assortie d’un système de suivi de la mise en œuvre des politiques de tourisme durable. Une plus grande coopération régionale pourrait également contribuer à résoudre le problème du manque de ressources humaines qualifiées.

Infrastructures

En termes d’infrastructures physiques, le développement touristique exige des équipements de transport en ordre de marche (en ce compris les liaisons aériennes et maritimes), un réseau routier suffisamment étendu, des systèmes de télécommunication, de fourniture d’énergie et d’approvisionnement en eau douce opérationnels, des capacités d’hébergement et de restauration satisfaisantes et des sites de loisir. Beaucoup de petites îles pâtissent de l’inadaptation de leurs infrastructures, bien que certaines fassent actuellement beaucoup d’efforts pour se doter d’un aéroport. Cette inadaptation réside souvent dans le fait que la capacité des infrastructures est dépassée par la croissance rapide du tourisme.

La diversification des produits touristiques à travers le développement du tourisme environnemental et culturel accroît cette demande en infrastructures. Certains sites récemment exploités sont isolés et leur développement exigerait de nouveaux accès routiers, d’autres infrastructures d’approvisionnement en eau et en électricité ou d’avantage d’offre d’hébergement. Ces exigences sont particulièrement lourdes dans le cas des archipels. Mais le développement d’infrastructures dans une destination donnée doit avant tout tenir compte de sa « capacité de charge » sociale et environnementale.

Usage des technologies

Les besoins technologiques spécifiques des PEID exigent des entreprises touristiques et des gouvernements qu’ils appuient l’introduction ou la diffusion de certaines technologies. Citons en guise d’exemple :

(1) la technologie solaire, pour la climatisation des hôtels et le réchauffement de l’eau ;
(2) les technologies écologiques qui assurent le traitement, le recyclage et l’évacuation des déchets solides générés par les installations touristiques ou apportés dans les ports par les bateaux de croisière ;
(3) les technologies de la communication, pour intégrer davantage les PEID au réseau mondial de télécommunications et favoriser les opérations de promotion et de marketing ;
(4) les technologies de l’information, pour améliorer la réalisation de certaines opérations quotidiennes (réservations, etc.).

ONG et implication de la population locale

A l’échelle locale, la participation des ONG, des organisations communautaires et des autorités locales à la promotion et au développement de politiques pour un tourisme durable ne fait que commencer. Voici quelques exemples d’initiatives récentes : à Matura Beach (Trinidad et Tobago), un projet de formation de la jeunesse locale à la profession de guide touristique a été mis en place en vue de prévenir le braconnage des grandes tortues de mer et d’autres espèces menacées ; en Jamaïque, des conseils (resort boards) composés de représentants d’ONG, de la communauté locale et des entreprises touristiques ont été mis en place dans les principaux sites touristiques (Ocho Rios, Montego Bay, Negril et Port Antonio) afin de superviser les politiques et les pratiques du tourisme sous tous les angles ; à l’île Maurice, les autorités ont publié le Mauritian Code of Ethics for Tourism : For Mauritians . Ce code, portant essentiellement sur les aspects sociaux et culturels du tourisme, contient des conseils à l’usage des communautés locales dans leurs relations avec les touristes.

Défi de la coopération régionale

Il est aujourd’hui admis qu’une plus grande collaboration entre les PEID sur les problèmes liés au développement d’un tourisme durable est nécessaire. Sur le long terme, cette collaboration a beaucoup d’avantages en termes environnementaux et économiques, en particulier dans le cadre d’un environnement global de plus en plus concurrentiel. Il est donc nécessaire d’harmoniser les normes, les réglementations et les lois pour atteindre une meilleure gouvernance du secteur.
Ces dernières années, des efforts de ce type ont été réalisés dans deux grandes régions - le Pacifique et les Caraïbes. Un cadre institutionnel ad hoc y a été créé, sous la forme du « Tourism council of the South Pacific » d’une part et de la « Caribbean tourism organization » d’autre part. Ces institutions, qui ont pour mandat de développer, de planifier et de promouvoir le tourisme, sont des émanations de forums politiques déjà existants : le South Pacific Forum et la Caribbean Community (CARICOM) respectivement.

Agences des Nations unies

De nombreuses agences et organisations des Nations unies sont actives dans le domaine du tourisme. Le programme d’assistance du PNUD pour le Pacifique Sud, par exemple, aborde les questions relatives au développement d’un tourisme durable dans les pays de la région. L’Université des Nations unies mène actuellement une étude afin de déterminer des indicateurs de durabilité du tourisme dans les petites îles, en parallèle à un projet sur l’écotourisme. Ces deux initiatives devraient générer des données utiles aux PEID.

Conclusions

Le tourisme contribue d’ores et déjà substantiellement à la croissance économique, à l’emploi et aux rentrées de devises étrangères dans la majorité des PEID. Il offre des possibilités de diversification économique à la plupart d’entre eux. Deux tendances globales actuelles seront déterminantes dans le développement futur du tourisme dans les PEID. La première renvoie à l’accélération de la croissance du tourisme mondial, qui surpasse celle de l’économie mondiale. Cette évolution va immanquablement renforcer les tendances actuellement à l’oeuvre dans les PEID. La deuxième réside dans l’augmentation de l’intérêt pour des formules touristiques spécialisées, et dans la montée en puissance de l’écotourisme. A ces deux tendances il faut sans doute en ajouter une troisième, celle du réchauffement planétaire et de l’élévation du niveau de la mer, dont la poursuite pourrait avoir des effets dévastateurs sur le tourisme insulaire.

Si nous nous tournons vers l’avenir, certaines réflexions sur les dimensions économiques, sociales et environnementales du tourisme dans les petites îles en développement méritent toute notre attention :

a) Les fuites des revenus du tourisme dues aux importations destinées à satisfaire les besoins de ce même tourisme sont extrêmement importantes.
b) Les dépenses journalières « hors station » par touriste varient d’un pays à l’autre, mais reste généralement basses.
c) La dépendance excessive du tourisme comporte plusieurs risques : en particulier une grande vulnérabilité aux chocs économiques mondiaux et un délaissement des autres secteurs d’activité qui réduit les bénéfices potentiels.
d) Le développement rapide du tourisme, en particulier du tourisme de masse, peut avoir des impacts sociaux négatifs dans les petites îles :
- les pressions inflationnistes aggravent la répartition du revenu entre les ménages ;
- dans les plus petites îles, la croissance du nombre de visiteurs excède rapidement la « capacité de charge » des territoires et entraîne une surpopulation des plages, de la pollution sonore, des encombrements de circulation, etc. ;
- l’augmentation du tourisme de masse peut s’accompagner d’une augmentation de la criminalité et d’une propagation des drogues et des maladies comme le sida.
e) Les aspects environnementaux. Le développement intensif du tourisme et des activités qui y sont liées peut rapidement causer des dégâts à l’environnement des PEID, surtout s’il n’est pas correctement planifié et géré. Les impacts les plus notoires sont :
- la dégradation des terres et de la biodiversité terrestre et marine ;
- l’accroissement des niveaux de pollution suite au déversement, sur terre et en mer, de déchets solides et liquides générés par les activités touristiques ;
- la dégradation des zones côtières suite à l’extraction intensive de sable, l’arrachage des mangroves, la destruction des récifs coralliens, l’érosion et les nuisances causées par les infrastructures touristiques ;
- la pénurie d’eau douce aggravée par la forte demande de l’industrie du tourisme et le pompage excessif des nappes phréatiques.

Dans les petites îles, le tourisme peut être envisagé comme une option de développement pertinente, à la condition qu’il soit adapté aux besoins et aux réalités du pays, qu’il soit démocratisé de manière à ce que les communautés locales de bases – les hôtes – déterminent son étendue et ses limites et que ses fruits soient équitablement distribués. Des dispositions légales et sociales doivent donc être adoptées de manière à ce que les activités touristiques ne soient pas régulées par des facteurs externes à la réalité de ces pays.


P.-S.

Traduction de l’anglais : Annie Vonesch et François Polet.

Expansion du tourisme : gagnants et perdants

Expansion du tourisme : gagnants et perdants

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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