Tour d’horizon de l’exploitation du pétrole en Amérique latine. Un puits sans fond pour l’économie du continent ?

Le rôle de l’Amérique latine dans la géopolitique mondiale du pétrole est appelé à gagner en importance dans les prochaines années. Producteur « intermédiaire » actuellement (13,5% de la production mondiale, quatrième derrière les géants du Moyen-Orient, l’Europe et l’Amérique du Nord), le sous-continent recèle en effet dans ses sous-sols un quart (25,5%) des « réserves prouvées » de l’ensemble de la planète. Ce qui en fait, toujours assez loin derrière le Moyen-Orient (49% des réserves mondiales), la deuxième région du monde la plus riche en ressources pétrolières encore à extraire.

L’essentiel de ces réserves latino-américaines se concentrent au Venezuela (23% des réserves mondiales, premier pays juste devant l’Arabie saoudite) et, dans une nettement moindre mesure, au Brésil (0,9%, quatorzième mondial), au Mexique (0,7%, seizième mondial) et enfin en Equateur qui, malgré l’étroitesse relative de son territoire, possède 0,6% des réserves mondiales et s’impose ainsi à la dix-huitième position des pays riches en pétrole. Ces quatre nations, ajoutées à l’Argentine et à la Colombie, constituent donc de loin les six principaux pays pétroliers d’Amérique latine, avec 98% de la production du continent et 99% de ses réserves.

Majors du Nord, États pétroliers du Sud, compagnies « émergentes »…

Jusqu’au début des années 1970, il était difficile de parler de réelles politiques pétrolières propres à l’Amérique latine ou à l’un de ses six principaux producteurs nationaux, tant les priorités et l’agir des grandes compagnies internationales de l’époque, toutes occidentales – Standard Oil of New Jersey, Mobil (regroupées aujourd’hui au sein d’ExxonMobil), Texaco, Gulf et Standard Oil of California (regroupées aujourd’hui au sein de Chevron), British Petroleum, Royal Dutch-Shell –, dominaient le panorama.

Pour la plupart, les États du Sud – en situation coloniale de droit ou de fait – ne pouvaient intervenir dans un jeu qui se déroulait à l’échelle planétaire. Les États producteurs d’Amérique latine en particulier subissaient le bon vouloir des acteurs dominants et des investisseurs extérieurs et se contentaient de recevoir les royalties que les compagnies – les « majors » – consentaient à leur accorder (cf. www.universalis.fr).

La donne a changé. Le « protagonisme » tiers-mondiste et les nationalisations des années 1970 d’abord, la montée en puissance des économies émergentes du Sud ensuite, mais aussi les crises pétrolières, énergétiques et environnementales successives, ont bousculé les privilèges des grandes compagnies pétrolières occidentales.

Trois forces au moins, aux politiques et aux intérêts souvent divergents, s’exercent désormais : les transnationales pétrolières (toujours en position de force, mais majoritairement du Sud [1]), les grands États consommateurs de produits pétroliers (producteurs eux-mêmes ou pas du tout) et les États producteurs du Sud, en partie regroupés, à partir des années 1960-1970, au sein de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), pour peser sur le partage des profits, sur les prix et les flux [2]. En Amérique latine, seuls le Venezuela et l’Équateur sont membres de l’OPEP.

Aujourd’hui donc, les rapports de force sont très différents d’il y a quarante ans. Non seulement les grands États pétroliers ont repris la main par le biais de leur société nationale («  En 1960, les sept plus grandes compagnies internationales contrôlaient environ 90% de la production pétrolière mondiale. A présent, les sociétés nationales des pays producteurs en détiennent 93% » [3]), mais depuis le tournant du millénaire les grandes compagnies « émergentes » d’États importateurs nets d’hydrocarbures (Chine, Inde, Brésil…) qui doivent approvisionner leur marché interne, contestent aussi le leadership historique des compagnies occidentales.

Hausse de la demande et du prix du pétrole

En hausse tendancielle depuis plus d’une décennie, la demande mondiale en matières premières (produits agricoles, miniers, pétroliers…), dont les cours se sont sensiblement renchéris dans le même temps, a directement « profité » au sous-continent latino-américain :

 > D’une part, en confirmant la « re-primarisation » de l’économie latino-américaine, c’est-à-dire en consolidant son caractère producteur et exportateur de matières premières (agricoles, minières, gazières et pétrolières) vers les pays riches et les pays émergents (en 2010, trois quarts des exportations d’Amérique latine étaient des matières premières, destinées aux Etats-Unis, à l’Europe…, mais aussi à la Chine ; les importations chinoises en provenance d’Amérique latine ont été multipliées par dix entre 2001 et 2009 [4]).

 > D’autre part, en augmentant directement et significativement les revenus des pays producteurs latino-américains, en particulier ceux qui ont réussi à accroître leur contrôle sur les industries exportatrices (ou plutôt à le récupérer, après la vague de libéralisations et de privatisations des années 1980-1990), par le biais de nationalisations ou de renégociations des contrats de concession.

Plus précisément, la forte hausse, quasi continue, du prix du pétrole sur les marchés internationaux depuis la fin du 20e siècle (de 18 dollars le baril en 1998 à 112 dollars en 2013, alors qu’il était orienté à la baisse depuis 1980) a donné les moyens aux États latino-américains producteurs d’hydrocarbures, administrés pour la plupart par des gouvernements progressistes depuis le début des années 2000, de financer de nouvelles dépenses publiques, ambitieuses sur le plan social [5]. A des degrés et selon des modalités variables, c’est le cas au Venezuela, au Brésil, en Argentine, en Équateur et en Bolivie (riche en gaz), où les taux de pauvreté sont en baisse…

Ce l’est moins au Mexique qui, à l’inverse des autres pays cités, privatise aujourd’hui son secteur pétrolier (l’entreprise nationale Pemex) qui était pourtant le seul en Amérique latine à être resté sous contrôle public durant les deux dernières décennies du 20e siècle, à savoir la période néolibérale des « ajustements structurels » [6] . Ce l’est moins également en Colombie où le marché énergétique (investissements et approvisionnement) reste totalement libéralisé.

Entre dépendance et volonté redistributive

La dépendance à l’égard des hydrocarbures (pétrole et gaz) – souvent appelée la « malédiction des ressources naturelles » – est particulièrement forte au Venezuela bien sûr (1ères réserves mondiales), mais aussi en Équateur et en Bolivie [7], tant en matière de revenus extérieurs (en valeurs absolues et relatives) qu’en matière de consommation interne. Ainsi, si ces ressources représentent 90% du total des exportations au Venezuela, 56% en Équateur et 51% en Bolivie, elles y alimentent aussi 90% de la consommation d’énergie de chacun de ces pays, et ce, en décalage frappant avec la tendance dominante à l’échelle mondiale, mais aussi latino-américaine, «  orientée vers la substitution du pétrole et du charbon par d’autres sources d’énergie, renouvelables ou non » [8].

Cela étant, les gouvernements progressistes de ces trois pays andins (Venezuela, Équateur, Bolivie), ainsi que ceux d’Argentine et du Brésil, ont donc partagé une même volonté ces dernières années : celle de s’assurer un contrôle plus étendu sur l’industrie pétrolière, de se réapproprier une part plus importante de la rente dans leur bras de fer avec les multinationales du secteur et d’en faire bénéficier un certain nombre de politiques sociales volontaristes, aux effets positifs réels. Bien sûr cette volonté s’est exprimée et concrétisée selon des modalités nationalisatrices et des degrés de radicalité variables d’un pays à l’autre, en fonction de leurs marges de manœuvre politiques respectives, et de leurs atouts et faiblesses propres en matière technologique, énergétique, économique, commerciale et diplomatique.

Le rôle à l’échelle du continent du Venezuela d’Hugo Chavez (président de 1999 à 2013) est à souligner. Grand bénéficiaire de la hausse continue du prix du pétrole (sextuplé en quinze ans), il a multiplié les initiatives « bolivariennes » solidaires à l’égard de ses voisins latino-américains : approvisionnement préférentiel en pétrole des pays d’Amérique centrale et des Caraïbes, alliances stratégiques entre entreprises pétrolières nationales du sous-continent (Bolivie, Équateur, Argentine…), projets d’infrastructures continentales (oléoducs, raffineries), et au-delà, mise sur pied d’instances d’intégration alternative de l’Amérique latine et des Caraïbes, non subordonnées aux États-Unis [9] .

Pour autant, les États-Unis sont toujours aujourd’hui le principal importateur du pétrole du Venezuela et l’un de ses principaux partenaires commerciaux. Au-delà, la dépendance à l’égard de l’or noir, de sa viabilité limitée et de ses « externalités » problématiques, notamment sur le plan environnemental, reste maximale. Ailleurs sur le continent latino-américain, la transition énergétique est en marche – lente – et s’oriente progressivement vers des ressources non fossiles, moins polluantes et renouvelables (éolien, solaire, hydroélectricité, agrocraburants…), qui ne vont pas pour autant sans poser, elles aussi, de lourdes questions sur les impacts sociaux et environnementaux de leur exploitation. [10]

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Bernard Duterme, CETRI
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Notes

[1Sur les cinq premières compagnies pétrolières mondiales, une seule désormais est occidentale.

[2CETRI, Économie et géopolitique du pétrole, 2003.

[3Jean-Pierre Séréni dans l’Atlas 2013 du Monde diplomatique.

[4Lire La Revue Nouvelle, Dossier « Amérique latine : avatars de l’État démocratique », décembre 2013.

[5Lire notamment : CETRI, État des résistances en Amérique latine, 2011.

[6Lire notamment : John Mill Ackerman, « Le Mexique privatise son pétrole », Le Monde diplomatique, mars 2014.

[7Guillaume Fontaine, « Gouvernance énergétique et nationalisme pétrolier dans les pays andins », La Revue Nouvelle, décembre 2013.

[8Ibid.

[9Lire notamment : Nueva Sociedad, Dossier « La integracion fragmentada », janvier-février 2009 ; América Latina Hoy, Dossier « Cooperacion internacional para el desarrollo », avril 2013.

[10CETRI, Agrocarburants : impacts au Sud ?, 2011


P.-S.

Article publié dans le dossier pédagogique d’Annoncer la Couleur (Bruxelles, CTB, 2014) : « Les Indiens contre les géants du pétrole ».


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