Thaïlande : hausse du prix du riz, beaucoup en pâtissent, certains en profitent

Economistes, gouvernement et secteur privé se sont échinés à convaincre la population thaïe que l’augmentation des prix alimentaires était une bénédiction pour le pays, la Thaïlande étant le plus gros exportateur de riz au monde. La prolifération des manifestations de mécontentement parmi les pauvres des villes comme des campagnes aura ruiné cette stratégie de communication.

En matière de « riz », la Thaïlande se considère comme un acteur de premier rang à l’échelle mondiale. Avec entre 9 et 10 millions de tonnes de riz usiné qui quittent ses ports chaque année, soit 30% du commerce international, le pays est en effet le premier exportateur de riz au monde. Il est suivi par le Vietnam et les Etats-Unis, qui ont respectivement exporté 5 et 3,5 millions de tonnes de riz en 2007/2008. L’envol du prix du riz sur les marchés internationaux à la fin de l’année 2007 a donc ravi le gouvernement thaï, convaincu que cette hausse doperait sa popularité parmi l’électorat rural. Le gouvernement et l’industrie agroalimentaire n’ont d’ailleurs pas ménagé leurs efforts de relations publiques dans le but de persuader la population que les agriculteurs profiteraient amplement de cette hausse. Pour les dirigeants, après des années de misère, les petits producteurs ruraux avaient enfin l’opportunité de se libérer du cercle vicieux de l’endettement et de la pauvreté.

Il est vrai que le prix au producteur moyen du riz non décortiqué est passé à environ 14 000 bahts (470 dollars) par tonne en avril 2008, contre 7 000 bahts (235 dollars) l’année précédente. Mais cela signifie-t-il que les paysans thaïlandais ont engrangé un bénéfice de 100% ? En y regardant de plus près, on se rend compte que c’est loin d’être le cas. En effet, 84% de la production de riz thaïlandais se trouve dans les zones pluvieuses, où une seule récolte par an est possible. Fin 2007, bien avant la hausse subite du prix du riz, la plupart de ces paysans avaient déjà vendu leur production. La majorité d’entre eux n’a donc tiré aucun profit de cette augmentation.

Les autres, qui cultivent dans les régions irriguées concentrées autour de la plaine centrale, où 2 à 3 récoltes annuelles sont possibles, ont bien vendu leur production à des prix élevés durant les quatre premiers mois de l’année 2008. Mais ils ne se sont pas pour autant enrichis du jour au lendemain. L’augmentation de leur revenu a été au mieux marginale, car les coûts de production ont énormément augmenté eux aussi. En moyenne, ces derniers ont subi une hausse de quasi 100% : le loyer de la terre a augmenté de 220%, la main-d’œuvre de 60%, les graines de 110%, les fertilisants de 150%, les pesticides de 100%, etc. Le scénario le plus catastrophique verrait le prix du riz diminuer à la prochaine récolte sans que les coûts de production ne se réduisent. Dans ce cas de figure, les paysans, qui ont consenti des investissements fort coûteux dans les zones irriguées comme dans les zones pluvieuses, seraient menacés de surendettement et pourraient perdre les terres qui leur restent.

Mais si cette hausse fulgurante ne bénéficie pas aux cultivateurs, qui donc en profite ? Il y a trois autres acteurs importants dans la filière nationale du riz : les meuniers, les distributeurs locaux et les exportateurs. Des recherches récentes révèlent que le meunier moyen est parvenu à accroître ses bénéfices de 400 à 1200 bahts par tonne, soit de 200%, alors que les coûts opérationnels n’ont quasi pas bougé sur la même période. Ce chiffre ne tient pas compte du fait que les meuniers ont la possibilité de stocker le riz, ce qui signifie qu’une grande partie du riz contenu dans leurs silos avait été acquise à un prix beaucoup plus bas.

En ce qui concerne les principaux distributeurs locaux, l’information disponible est limitée. Néanmoins, vu leur capacité de stockage et la pratique habituelle de l’avance sur approvisionnement, il est certain que leurs opérations récentes ont été tout aussi juteuses. Les exportateurs, quant à eux, n’ont pas pour habitude de stocker le riz. Ils ne l’achètent qu’après avoir officialisé l’ordre d’exportation. Ceci les a empêchés de spéculer durant les premières semaines d’augmentation des prix, et a même fait perdre de l’argent à certains d’entre eux. Néanmoins, après une courte période d’ajustement, la majorité des exportateurs tirent eux aussi leur épingle du jeu : leur marge bénéficiaire par tonne est passée de 2% à 7%. Si l’on tient également compte de l’augmentation du prix par tonne, on devine qu’une bonne part des gains est tombée dans les mains des exportateurs.

Alors que les acteurs commerciaux se partagent le gâteau, la population pauvre des villes lutte pour trouver du riz à un prix abordable. Les habitants ont vu le prix de leur denrée principale tripler en cinq mois, alors que leur revenu n’a pas changé, avec les conséquences qu’on imagine sur le plan de l’alimentation et de la pauvreté. La majorité des paysans n’est pas épargnée : ayant vendu toute leur production, ils ont été contraints d’acheter du riz à un prix exorbitant pour pouvoir se nourrir.

Il n’est dès lors pas étonnant que la façon dont le gouvernement aborde le problème suscite un mécontentement grandissant. Les protestations se sont multipliées courant 2008, impliquant d’abord les habitants pauvres des villes pour ensuite s’étendre aux régions rurales, où le prix des produits agricoles, et plus particulièrement du riz de la nouvelle moisson, ne parvient pas à suivre l’augmentation du coût des intrants. Toutefois, la pression exercée sur le gouvernement n’a donné lieu qu’à des mesures populistes de court terme, telles que l’injection de prêts dans les villages ruraux et l’organisation de points de vente au rabais dans certaines régions urbaines, sans aucun changement structurel.

Le secteur privé et les économistes du courant dominant ressassent le même refrain, à savoir qu’il faut « laisser les mécanismes du marché faire leur travail ». Le gouvernement n’est donc pratiquement pas intervenu sur le marché afin de calmer la situation. Il s’est juste contenté de prélever une petite part des 2,1 millions de tonnes de réserve pour la vendre à un prix plus bas à la population. Néanmoins, en plus d’être tardive (début mai 2008), cette mesure a été de peu d’utilité. La majorité des pauvres des villes n’ont pu en profiter en raison des faibles quantités et de la distance qui les séparait des lieux où le riz était distribué.

En résumé, le souci majeur du secteur privé et des responsables du ministère du commerce n’est ni la structure inéquitable du marché, ni la faim de la population, mais la peur de perdre des clients sur le marché international du riz. Le pire des scénarios, à leurs yeux, serait que les décideurs des pays importateurs mettent en place des politiques visant à atteindre l’autosuffisance en riz. C’est pourquoi le gouvernement dans son ensemble subit de fortes pressions pour ne laisser filtrer aucun signal alarmant afin de continuer à faciliter l’exportation de riz.

Adaptation de l’article original : François Polet
Traduction de l’anglais : Valérie Infantino

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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