Syrie : entre contestation civile et politique

L’avortement des promesses d’ouverture faites par le jeune président syrien lors de son accession a délié les langues des militants démocratiques. Leur activisme est cependant limité par le climat répressif et le manque de connexion avec les milieux populaires. D’autres formes de contestation se développent parallèlement, sur des thèmes sociaux et culturels variés qui préoccupent de larges pans de la population.

La contestation sociopolitique n’est pas une nouveauté dans la région. Elle marque la scène publique syrienne depuis le début du 20e siècle. Pacifique et essentiellement littéraire durant les dernières décennies d’une domination ottomane (1516-1918) ne souffrant pas la moindre contradiction, elle se mue en mouvement populaire sous le mandat français (1920-1946), guidée par une élite politique et culturelle qui sait profiter de la souplesse relative du régime mandataire par rapport au despotisme ottoman. Dès cette époque, les revendications d’amélioration des conditions socio-économiques trouvent une place à côté de l’exigence principale d’émancipation nationale.

Histoire complexe

Après 1946, cette jeune société civile - associations caritatives, salons littéraires et mouvements sociaux parallèles aux mouvements politiques - joue un rôle de premier plan dans la création, le renforcement et la protection de l’Etat national. Jusqu’en 1958, malgré l’instabilité, la Syrie connaît un début de vie démocratique : activité parlementaire relativement libre, élections dignes de ce nom, presse dynamique. Mais cette évolution est interrompue par l’union de la Syrie avec l’Egypte (1958-1961) qui, bien qu’elle réponde initialement à un projet national ambitieux, bascule progressivement dans l’autoritarisme. La société civile est marginalisée ou neutralisée.

Après une courte parenthèse démocratique (1961-1962), le parti Baath [1] prend le pouvoir le 8 mars 1963. Il impose son contrôle sur la société civile en se donnant le droit de dissoudre les associations sans avis préalable et de révoquer les membres de ces dernières qu’il juge indésirables au nom de l’« intérêt national ». L’État investit progressivement toutes les institutions et nationalise les activités économiques et civiles. Dominée par le Baath, l’Assemblée du peuple (Parlement) n’est plus qu’une chambre d’enregistrement, tandis que le pouvoir judiciaire n’a plus l’indépendance qu’exige un Etat de droit. Un maillage de textes juridiques de plus en plus dense étouffe les activités associatives et syndicales.

Soulignons toutefois que les acteurs sociopolitiques sont en quelque sorte « coresponsables » de l’interruption du développement de la société civile syrienne. En basant leur stratégie sur la seule « légitimité révolutionnaire » et en privilégiant la démocratie sociale au détriment de la démocratie politique, ils ont préparé la confiscation de la vie politique par le pouvoir au nom de « la promotion du progrès et de l’émancipation des masses » [2] . Ces masses qui, aux yeux de beaucoup, n’étaient pas prêtes à vivre « normalement », sans parti « dirigeant », sans symbolique du « leader », à une époque où les interventions « impérialistes » étaient présentées comme des tentatives d’« intoxication » d’une population en quête d’« union, de liberté et de socialisme ».

Lorsque Hafez al-Assad accède au pouvoir, le 16 octobre 1970, il tente de se démarquer de ses prédécesseurs en élargissant l’espace de la société civile syrienne, notamment des associations [3] et des ordres professionnels. Les ouvriers et paysans, considérés par l’idéologie baathiste comme les piliers de la société, restent cependant sous le contrôle étroit du parti. La libéralisation de la vie intellectuelle est ainsi limitée.

Entre 1979 et 1982, des affrontements opposent le pouvoir aux radicaux du mouvement des Frères musulmans. Or un mouvement contestataire pacifique émerge à la même époque, emmené par des ordres professionnels, qui réclame la fin de l’état d’urgence, la libéralisation de l’expression publique et la démocratisation du système politique. La répression virulente réservée aux islamistes armés frappera également les contestataires pacifistes, avec des arrestations dans les milieux de l’opposition islamiste, mais aussi gauchiste et libérale, et la dissolution des ordres professionnels. De 1982 à 1991, tandis que le pays s’enfonce dans la crise économique, le pouvoir resserre son contrôle à tous les niveaux de la société. Il maintiendra son emprise la décennie suivante, quand bien même la fin de la guerre froide engendre une vague de démocratisation à l’échelle mondiale.

Le 25 juin 2000, Bachar al-Assad succède à son père, décédé deux semaines plus tôt. Ses premières mesures dans le sens de la réforme politique, bien que timides, suscitent l’espoir parmi les Syriens en quête de changement. C’est toutefois dans le domaine économique que le nouveau président investit l’essentiel de ses efforts de réforme. Au nom de la nécessaire hiérarchisation des priorités, la réforme politique est repoussée sine die.

Si le marché syrien devient un « eldorado » pour les investisseurs, dans les secteurs du tourisme et du bâtiment en particulier, les retombées de la croissance ne bénéficient pas à la majorité de la population. Les réformes néolibérales vont de pair avec la dégradation des politiques sociales, la réduction des subventions et l’augmentation des prix. Le taux de chômage réel avoisine les 20%, dans une société jeune, dont le taux de natalité reste élevé. Face aux conséquences sociales des réformes et aux carences de l’administration, les autorités détournent habilement l’attention de l’opinion publique sur l’immigration irakienne, la crise économique mondiale ou le boycott des nouvelles technologies que subit la Syrie. Ces éléments influent effectivement sur l’activité économique et le taux d’emploi, mais ils pèsent moins que les problèmes de gouvernance, de transparence et d’indépendance de la justice, qui eux sont passés sous silence.

Printemps de Damas

On peut diviser les organisations de la société civile syrienne en trois catégories. Il y a d’abord les organisations « vraiment » gouvernementales, qui bénéficient des subventions publiques et européennes. Elles s’intéressent aux secteurs du développement et de l’assistance. Vient ensuite la société civile « d’apparat », qui gravite autour des ambassades et des centres culturels étrangers. Sa capacité à séduire les bailleurs de fonds est inversement proportionnelle à sa représentativité. Il y a enfin la société civile véritable, qui peine à se faire une place au sein de ce paysage chargé.

Celle-ci s’est pourtant manifestée avec force au début du règne de Bachar al-Assad. La diffusion, au mois de septembre 2000, d’un manifeste signé par 99 intellectuels donne le coup d’envoi d’une vague d’activisme inédit des groupes opposés au statut quo politique : le « printemps de Damas ». Les contestataires exigent la fin de l’état d’urgence, l’amnistie des prisonniers politiques, l’instauration d’un Etat de droit, la promotion des libertés publiques et la reconnaissance du pluralisme politique. Des « comités pour la revitalisation de la société civile » sont créés dans la foulée du manifeste, dont l’objectif déclaré est de rendre à la société civile un rôle authentique sur la scène publique syrienne, de même que des muntadayat - des forums de débats formés autour d’intellectuels reconnus.

Après des décennies de mutisme ou de dialogue de sourds, la société, ou à tout le moins une partie de celle-ci, est arrivée à recréer un espace de débat, certes limité, sur une série de thèmes desquels elle est traditionnellement tenue a l’écart. A noter que les forums ne sont pas seulement des lieux d’expression de l’opposition, les représentants du pouvoir s’y exprimant également afin de trouver des solutions rassembleuses aux maux du pays. Cette période est aussi propice à l’apparition de plusieurs associations de défense des droits de l’homme. Elles n’ont pu obtenir d’autorisation officielle, mais une tolérance relative est de mise durant un temps.

Toute cette agitation pacifique finit par inquiéter les ennemis de la réforme, qui décident de passer à la contre-attaque. Les premiers à sortir du silence, sous la forme de prises de positions écrites publiées dans la presse officielle, sont les intellectuels de la nomenklatura syrienne, qui dénoncent les visées des mouvements de la société civile, accusés de défendre des intérêts étrangers et de vouloir détourner la Syrie de la voie de la construction nationale. Un discours sécuritaire s’impose dans l’entourage du jeune président.

Le centre de gravité politique bascule du côté des partisans de la répression lors du discours présidentiel du 18 mars 2001, qui rappelle les « lignes rouges » à ne pas franchir [4]. Dès ce moment, les attaques verbales s’intensifient et les intimidations se multiplient. Les premières arrestations des porte-parole du mouvement tombent au mois d’août 2001 et sonnent le repli des forces qui ont porté le « printemps de Damas ».

Pour autant, les activistes de la société civile émergente ne désarment pas. Malgré les obstacles, ils poursuivent leurs efforts et bénéficient d’une crédibilité grandissante dans les milieux élitistes et progressivement dans les milieux populaires. En témoigne notamment l’apparition entre 2004 et 2006 d’une nouvelle forme d’action collective en Syrie : le sit-in. Le premier a eu lieu devant l’Assemblé du peuple, le 8 mars 2004, pour commémorer le 41e anniversaire de l’état d’urgence. Cette forme de contestation pacifique n’a bien sûr pas été acceptée par les autorités, qui ont réagi dans un premier temps par la manière forte, avant d’opter pour une stratégie plus insidieuse d’infiltration des groupes contestataires.

Le 16 novembre 2005, des représentants de plusieurs partis de l’opposition, mais aussi des personnalités indépendantes ont promulgué la « Déclaration de Damas pour le changement démocratique ». Celle-ci appelle à une réforme politique et à un changement démocratique qui soit pacifique, progressif, fondé sur une concertation nationale, le dialogue et la reconnaissance de l’autre. Les signataires y expriment leur refus du totalitarisme, de l’exclusion et leur rejet de la violence politique. Cette déclaration a été suivie peu de temps après par la « Déclaration Beyrouth/Damas et Damas/Beyrouth » portée une fois encore par l’élite intellectuelle - mais dans ce cas à la fois syrienne et libanaise - pour revendiquer la révision des relations entre les deux pays dans le sens d’un plus grand respect mutuel et de la reconnaissance explicite des intérêts nationaux de chaque partie. La réaction immédiate des autorités a été de traîner les leaders de cette initiative devant la justice et de les incarcérer.

Entre les espaces civil et politique

Par ailleurs, une nouvelle forme de contestation a vu le jour en Syrie, qui vise davantage les questions de société et autres préoccupations de la vie quotidienne que les considérations politiques. Son champ d’action va de la défense du patrimoine ou de l’environnement à la protection de l’enfance, en passant par la refonte des lois de l’état civil. Parmi ces mouvements, le plus efficace est sans doute celui qui remet en cause le traitement du « crime d’honneur » [5] . Portée par de nombreuses associations et soutenue par des religieux et des députés, cette mobilisation a débouché sur l’adoption d’un décret présidentiel exigeant le durcissement des sanctions pénales à l’égard des criminels (sans pour autant les considérer comme des assassins comme les autres).

Dans un autre registre, le projet d’amendement de la loi sur le statut personnel, objet de discussions « secrètes », a suscité une vive émotion et une réaction des mouvements sociaux. Ce projet, révélé par des associations, marquait un retour en arrière important sur le plan des valeurs et constituait un danger pour le développement social du pays. Sa mise au jour a suscité des débats virulents ainsi que la publication d’une littérature abondante sur internet. Cette levée de boucliers a d’ores et déjà produit un premier effet : le projet devrait être retiré pour réexamen. Les réponses positives des autorités aux dernières revendications sociales ne peuvent être interprétées comme le seul résultat d’une manipulation politique visant à prévenir toute agitation sociale. Elles témoignent aussi de l’efficacité de ces mouvements.

On est donc face à une vague contestataire montante qui évite les débats politiques fondamentaux. Durant les mois de l’été 2009, on a ainsi assisté à la prolifération de revendications les plus variées, qui vont du boycott des opérateurs téléphoniques en raison des prix exorbitants, à des appels au respect de la propreté publique ou à de nouvelles règles de circulation. Ces actions prennent corps grâce à internet et notamment par le biais des blogs et de sites comme facebook ou twitter. Des sites officiellement interdits en Syrie.

Certains observateurs reprochent au mouvement contestataire syrien d’amalgamer action civile et politique, ce qui expliquerait la faiblesse de son développement. Mais cette confusion, si confusion il y a, n’est-elle pas inévitable dans une société ou la pratique politique est confisquée depuis des décennies ? Dans le cadre de la réémergence d’une société civile, comment éviter ce phénomène ? Il est trop tôt pour exiger une séparation entre les espaces politique et civil. Les protagonistes doivent exploiter les opportunités que recèlent ces deux espaces.

Il importe effectivement de s’investir dans le changement culturel avant de s’intéresser au changement politique, afin de préparer la société à l’utilisation des formes civiles et pacifiques de la protestation et de la contestation. Le rôle des mouvements sociaux est justement d’insister sur les préalables culturels et structurels à l’émergence d’une revendication politique explicite. C’est certainement cet ancrage qui a manqué aux forums de débats et aux initiatives politiques lancées au tournant des années 2000 par l’élite syrienne, qui a négligé les revendications sociales ordinaires des citoyens en se concentrant sur les questions du changement politique au sommet du pouvoir.


Notes

[1Le Baath – parti socialiste de la « renaissance » (pan)arabe – a été fondé en Syrie dans les années 1940. Au pouvoir en Syrie depuis 1963.

[2Exemple de slogan de la propagande officielle.

[3Cette période a surtout permis aux associations caritatives de se développer, notamment dans les milieux religieux.

[4Ces lignes rouges à ne pas franchir sont :

 les intérêts du peuple et ses objectifs nationaux : sous cet intitulé, il est possible d’insérer tout ce qui est perçu comme une menace par les « gardiens des intérêts » ;

 le parti Baath : ce qui signifie que toute révision de ce parti au pouvoir depuis 1963 est interdite ;

 l’unité nationale : ce qui retire toute légitimité aux revendications culturelles ou ethniques ;

 la voie que le président défunt a tracée pour le pays : ce qui met à l’abri à la fois les commanditaires et les exécuteurs des politiques économiques, sociales et sécuritaires qui ont amassé d’immenses fortunes ;

 les forces armées : ce qui entrave toute enquête sur l’implication de certaines unités dans des actions militaires qui ne visaient pas à défendre le pays mais à réprimer les insurrections.

[5En effet, la loi pénale syrienne accordait des circonstances atténuantes aux hommes qui tuaient leur femme, sœur ou mère en cas de flagrant délit d’adultère.

Etat des résistances dans le Sud - Monde arabe

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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