Sénégal : prise de conscience en faveur de l’autosuffisance alimentaire

Comme tous les pays africains, le Sénégal a été frappé de plein fouet par la hausse vertigineuse des prix des denrées de base. Si celle-ci a entraîné une détérioration des conditions de vie des populations, elle s’est également traduite par une résistance sociale multiforme et une percée des partisans de la souveraineté alimentaire.

La crise alimentaire qui frappe le Sénégal et une bonne partie de la planète est loin d’être un phénomène naturel, comme les inondations. Elle est le résultat de politiques délibérées, inspirées de l’idéologie néolibérale et véhiculées, entre autres, par la Banque mondiale, le FMI et l’Organisation mondiale du commerce (OMC). C’est pourquoi au Sénégal, comme ailleurs en Afrique, ces institutions portent une grande part de responsabilité dans la genèse et l’aggravation de la crise en cours (Destrait, 2007 ; Bretton Woods Update, 2008).
Au nom de l’idéologie du marché, elles ont démantelé les politiques d’assistance aux producteurs et d’appui à la production vivrière. A partir de 1985, le FMI et la Banque mondiale ont imposé à l’Etat sénégalais une nouvelle politique agricole, caractérisée par une forte réduction du soutien aux producteurs et la dissolution de nombre de sociétés publiques chargées de leur apporter des conseils (PNUD, 2001).

Délabrement des campagnes et hausse des prix

Au nom de la théorie surannée de « l’avantage comparatif », ces institutions ont donné la priorité aux cultures d’exportation – pour rembourser la dette extérieure illégitime – au détriment des cultures vivrières. La petite paysannerie s’est trouvée sans perspective, ce qui a conduit à un exode rural massif qui vide progressivement les campagnes de ses bras valides. A ces politiques imposées par les IFI se sont ajoutées les subventions massives des pays du Nord et des barrières tarifaires et techniques qui empêchent les exportations africaines d’accéder à leurs marchés. Au Sénégal, suite à la libéralisation forcée du commerce extérieur, plusieurs filières, comme celles de la volaille, de la tomate, de l’oignon ou du lait, ont été durement affectées par l’invasion de produits alimentaires subventionnés [1].

Toutefois, on ne peut occulter la responsabilité du gouvernement sénégalais, comme des autres gouvernements africains, qui a négligé l’agriculture en dépit du fait que plus de 60% de la population vit de ce secteur. Les investissements dans l’agriculture n’ont pas été à la hauteur de son rôle stratégique et de son importance dans le développement du pays. Si elle est sans doute due au recul imposé à l’Etat par la Banque mondiale et le FMI, comme une des conditions de leur soutien, cette négligence est aussi le résultat du manque de volonté politique et surtout de vision à long terme des pouvoirs publics sénégalais [2].

Les conséquences de la crise de l’agriculture sénégalaise peuvent être observées à plusieurs niveaux. Déjà en 2002, le Sénégal avait frôlé la famine dans le bassin arachidier (Dembélé, 2003). La migration rurale, déjà évoquée, est en grande partie le terreau de la migration dite « clandestine », avec ses drames quasi quotidiens. La crise de l’agriculture a accru la dépendance du Sénégal à l’égard des importations de produits alimentaires. Selon des sources officielles, le Sénégal produit moins de la moitié de ses besoins en céréales. En moyenne, le Sénégal importe quelque 600 000 tonnes de riz par an pour une valeur estimée à plus de 200 millions de dollars. A cela il faut ajouter les importations de lait et de produits laitiers, celles de maïs, de blé, de tomates, etc. Les importations de lait en poudre et de volaille ont asphyxié les filières correspondantes alors que le pays pourrait être autosuffisant dans celles-ci.

Dans ce contexte, la hausse brutale des prix internationaux des produits alimentaires s’est traduite par le doublement du prix du lait en poudre, l’augmentation de plus de 50% du prix du riz, une hausse vertigineuse du prix du mil, du maïs, de la viande, de celui de l’oignon, de la tomate et du poisson. La dépendance alimentaire du Sénégal résultant des politiques néolibérales a surtout de très graves conséquences sociales. Selon les organisations de producteurs, plus de deux millions de personnes sont menacées par l’insécurité alimentaire du fait de la hausse des prix (Walfadjri, 18 août). La levée des subventions de la part de l’Etat, confronté à une crise financière aiguë du fait d’une gestion laxiste des finances publiques aggrave la situation (Le Populaire, 19 août 2008).

Mobilisations et résistances

Les organisations de producteurs ont été les premières à tirer la sonnette d’alarme et à mobiliser contre la crise alimentaire, car le monde rural est le plus durement affecté par celle-ci. Dès le début d’avril 2008, le Conseil national de concertation des ruraux (CNCR), principale organisation de défense des intérêts des producteurs agricoles, attirait l’attention des pouvoirs publics sur les conséquences dramatiques de la hausse des prix des produits alimentaires. Suite à sa déclaration, les organisations de producteurs sont montées au créneau pour obliger le gouvernement à prendre des mesures d’assistance au monde rural. La somme débloquée – 10 milliards de francs cfa, soit environ 15,3 millions d’euros – a cependant été jugée insuffisante.

La mobilisation des producteurs a entraîné celle d’autres mouvements sociaux. Une marche des associations de consommateurs contre la vie chère a été durement réprimée et suivie d’arrestations. Après avoir organisé plusieurs marches de protestation à travers tout le pays entre le dernier trimestre 2007 et le premier trimestre 2008, les principales centrales syndicales ont décrété une grève générale de 24 heures contre la dégradation des conditions de vie, grève largement suivie qui a paralysé l’activité économique du pays durant la journée du 22 mai 2008.

Les partis politiques ne sont pas en reste. Les principaux partis d’opposition ont organisé une grande marche dans les principales artères de la capitale pour dénoncer à la fois la dégradation des conditions de vie et l’échec du gouvernement à faire face à la crise alimentaire (Le Quotidien, 9 juillet 2008). Toutes ces ripostes ont mis le régime libéral sur la défensive, obligeant le Président et le Premier ministre à annoncer un train de mesures visant à améliorer le pouvoir d’achat des ménages. Parmi ces mesures figurent la suspension des droits et taxes sur certains produits et même une ponction sur les salaires des ministres et députés sous la forme d’un « impôt de solidarité » (Le Populaire, 23 juillet 2008). Mais ces mesures ont suscité un grand scepticisme au sein de l’opinion.

Vers l’autosuffisance alimentaire ?

Les solutions durables à la crise alimentaire au Sénégal et ailleurs passent nécessairement par un rejet des formules imposées par les institutions financières internationales et la promotion de politiques menant vers la souveraineté alimentaire. A cet égard, la crise semble avoir favorisé un début de prise de conscience, de la part des dirigeants du Sénégal, de la nécessité de s’engager dans la voie de l’autosuffisance alimentaire. Cette stratégie est d’autant plus pertinente que des études ont démontré les immenses potentialités du pays dans ce domaine. Le gouvernement sénégalais a donc pris la décision de mettre en œuvre des politiques visant à atteindre l’autosuffisance alimentaire à l’horizon 2015. Déjà en 2008, les investissements publics dans l’agriculture ont été estimés à 106 millions de dollars, contre 59 millions l’année précédente (Walfadjri, 18 août).

Par delà le Sénégal, une prise de conscience est en train de s’opérer sur la nécessité de promouvoir la souveraineté alimentaire à l’échelle sous-régionale. Le Comité de lutte contre la sécheresse au Sahel, plus connu sous son sigle CILSS, appelle à une coordination au niveau des pays de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) afin d’organiser la production, de réguler les marchés de la sous-région et de les protéger au profit des producteurs locaux. Autrement dit, le CILSS appelle à un changement radical de politique pour que les pays du Sahel produisent eux-mêmes leur propre nourriture et permettent à leurs producteurs de contrôler leurs propres marchés.

C’est ce que le Réseau des organisations paysannes et de producteurs agricoles (ROPPA) a toujours préconisé. Lors d’un Forum sur la souveraineté alimentaire organisé à Niamey (Niger) en novembre 2006, le ROPPA exhortait les dirigeants et décideurs africains à coopérer avec les associations de producteurs pour réussir le pari de la souveraineté alimentaire. Le Forum avait lancé un Appel pour « l’élaboration et la mise en œuvre participatives d’une Charte sous-régionale de souveraineté alimentaire sous l’égide de la CEDEAO » Il appelait également à « la définition et à la mise en œuvre de politiques commerciales et de mesures de protection conformes aux objectifs de la souveraineté alimentaire » (ROPPA, 2006).

La réalisation d’un tel objectif repose également sur le changement des habitudes de consommation des populations du Sénégal et de la sous-région. Une prise de conscience à ce niveau semble également s’opérer, du moins pour certaines couches de la population.

En conclusion, la crise alimentaire en cours est un coup terrible porté aux politiques néolibérales. Elle donne entièrement raison aux organisations membres de Via Campesina et à toutes celles qui ont toujours combattu la marchandisation des produits agricoles et leur inclusion dans les négociations au sein de l’OMC. Il reste à espérer que les dirigeants du Sénégal et ceux des autres pays africains auront retenu la leçon et compris que des politiques menant à une véritable souveraineté alimentaire constituent la seule solution à long terme à la vulnérabilité du continent.

Bibliographie

Bretton Woods Project (2008), « Agribusiness vs. Food security : The food crisis and the IFIs », Bretton Woods Update, n°61, juin-juillet.

Destrait F. (2007), « Banque mondiale : un mea culpa bien tardif », Défis Sud, n°80, novembre-décembre.

PNUD (2001), Rapport national sur le développement humain au Sénégal 2001, PNUD, Dakar.

ROPPA (2006), Appel de Niamey pour la souveraineté alimentaire de l’Afrique de l’Ouest, Niamey, 10 novembre.


Notes

[1Dans le cas de la volaille, entre 1995 et 2002, les professionnels sénégalais ont perdu 73% de leurs parts de marché au profit de cuisses de poulets congelées venues d’Europe et bénéficiant de subventions massives. Ce qui a entraîné le quasi-effondrement de la filière (Dembélé, 2003).

[2Des experts agricoles sénégalais ont longtemps démontré que le Sénégal pouvait être autosuffisant en produits alimentaires s’il se décidait à investir de manière adéquate dans les 240 000 hectares aménagés dans la vallée du fleuve Sénégal. Mais ces experts n’ont jamais été écoutés par les pouvoirs publics successifs.

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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