Rohingyas de Birmanie : la politique de l’autruche

L’Union Européenne a prolongé son embargo sur les armes d’une année en Birmanie et les États-Unis ont clarifié leur position vis-à-vis de ce pays en pleine transition. Ils continueront de soutenir la Birmanie, notamment via les investissements étrangers, mais leur appui ne sera pas total tant que de véritables réformes ne seront pas mises en place en Birmanie. Le Secrétaire d’État américain, John Kerry, en visite sur place, a notamment émis des réserves quant au rôle toujours important de l’armée en politique, la mainmise des proches des militaires sur l’économie et surtout la persécution continue de la minorité musulmane des Rohingyas.

Barack Obama a décidé de prolonger les sanctions qui visent le pays pour une année supplémentaire, arguant que « l’ouverture politique est embryonnaire et que les problèmes persistent ». Les embargos sur le jade et les autres pierres précieuses ont été renouvelés et les individus ayant des liens privilégiés avec les militaires et les anciens responsables de la junte ont été maintenus sur la liste des « Ressortissants spécifiquement désignés », empêchant les hommes d’affaires américains d’être en lien avec ceux-ci.

Les États-Unis ont toutefois apporté quelques révisions aux sanctions pour faciliter les échanges économiques et financiers entre la Birmanie et les États-Unis : depuis le 17 mai, toutes les banques birmanes ont été retirées des listes de sanctions américaines.

Pour beaucoup, Aung San Suu Kyi ne s’opposait pas à ces sanctions qui permettraient de maintenir la pression sur les militaires et les institutions birmanes. Celle-ci a en effet déclaré, après l’annonce des États-Unis, que ces sanctions « ne feront pas de mal au pays ».

Pour le président Barack Obama, la Birmanie doit mettre fin, de toute urgence, à la persécution des Rohingyas, et notamment au déni de leur citoyenneté, de leur droits politiques et de leur libertés de déplacement. Toutefois malgré l’élection d’un gouvernement issu de l’opposition qui revendique le respect des droits humains depuis près de 30 ans, le débat autour de la minorité est toujours explosif et les autorités ne semblent toujours pas prendre les mesures nécessaires pour y remédier. Quatre ans après les violences qui ont conduit plus de 100 000 personnes à fuir leur foyer pour vivre dans des camps de déplacés aux conditions inhumaines, la situation n’a fait qu’empirer et des dizaines de milliers de personnes ont tenté de fuir le pays au péril de leur vie.

Au mois d’avril, suite à la mort d’une douzaine de personnes après le naufrage d’un bateau transportant une soixante de personnes dont une majorité issues de minorités musulmanes, les États-Unis ont publié un communiqué faisant part de leurs préoccupations. Leur utilisation du terme « Rohingya » dans le communiqué a aussitôt donné lieu à des manifestations de bouddhistes extrémistes devant l’ambassade des États-Unis à Rangoun, et ravivé la polémique sur le nom à utiliser pour désigner la minorité.

Ces moines nationalistes refusent en effet de reconnaître le terme « Rohingya », arguant que les près d’un million de personnes qui composent la minorité sont des « d’immigrés illégaux », majoritairement venus du Bangladesh. Les manifestants sont allés jusqu’à demander la démission de l’Ambassadeur américain, Scot Marciel.

Suite à ces manifestations, la conseillère d’État et ministre des Affaires étrangères Aung San Suu Kyi, a appelé les États-Unis à ne plus utiliser le terme controversé « Rohingya », « pour apaiser les tensions ». L’ambassadeur américain a réagi en déclarant que : « Les communautés, partout dans le monde, ont le droit et la possibilité de décider comment elles souhaitent être désignées. Et normalement, lorsque cela arrive, nous les appelons par le nom qu’elles ont choisi. Il ne s’agit pas d’une décision politique, mais juste d’une pratique normale ».

La représentante des Affaires étrangères a ensuite précisé que Marciel avait le droit d’appeler la minorité comme il le souhaitait mais que l’utilisation du terme « Rohingya » risquait d’enflammer les tensions communautaires en Birmanie.

Quoi qu’il en soit, après deux mois au pouvoir, la prix Nobel de la Paix n’a toujours pas pris de mesures pour venir en aide à la minorité persécutée et ne semble pas être réceptive aux pressions internationales. Bien qu’il ne soit pas évident d’aller à l’encontre des groupes extrémistes birmans et du mépris d’une partie importante de la population pour la minorité musulmane, prendre des mesures contre les discriminations des Rohingyas est essentiel sur le plan des Droits de l’Homme et de la situation humanitaire. Cela constitue également un enjeu politique phare puisque si le nouveau gouvernement ne met pas fin aux pratiques discriminatoires mises en place par les différents régimes militaires, son image de défenseur des droits de l’Homme sera forcément impactée et sa stabilité ébranlée. Le gouvernement de la LND bénéficie d’une majorité forte et d’un soutien populaire infaillible. Il est à même de supporter une controverse de court terme dont les mesures, bien qu’impopulaires, sont nécessaires. Il doit donc agir et vite en faveur des Rohingyas.


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