République démocratique du Congo : nouveaux fronts de résistance

De cette partie progressiste et autonome de la société civile congolaise non aspirée par la course aux postes politiques ni complètement absorbée par la survie quotidienne, émergent diverses initiatives de résistances. Trois méritent le détour : l’organisation du premier Forum social congolais, les luttes visant à récupérer une souveraineté sur les ressources naturelles et la revendication de parité entre les genres en politique.

Malgré une migration intensive (et fortement désirée) des acteurs sociaux vers la politique, le mouvement associatif congolais fait montre d’une remarquable capacité de régénérescence. Si les « éjectés » de la politique par les récentes élections se confinent dans le silence, méditant à coup sûr sur les stratégies de rebondissement et de repositionnement futur, quelques voix demeurées dans les organisations non gouvernementales se font entendre haut, sonnent l’alerte, dénoncent, font de la résistance. Dans ce sens, trois forces civiles majeures sont actives, sur trois nouveaux fronts, depuis les élections de 2006 qui ont forgé le passage à la troisième république, laquelle se veut démocratique, après quatre décennies de dictature.

Premier Forum social congolais

La première force est la résistance qui s’organise, dans la mouvance des Forums sociaux mondiaux, contre la philosophie cynique de la mondialisation. De fait, un sérieux signe de vitalité de la « société civile » congolaise apparaît avec l’organisation, en juin 2007, de son tout premier Forum social national, rassemblant des centaines de représentants des mouvements et associations des onze provinces du vaste Congo, aux côtés de sympathisants actifs venus de l’extérieur, congolais et étrangers. Cet ample et très enthousiaste mouvement associatif réalise tout au moins deux coups en un : il rejoint résolument le mouvement international altermondialiste en œuvre depuis 2000, et il fait un pas nouveau vers la possibilité d’intégration nationale pour une action globale vigoureuse.

Des préoccupations, revendications et dénonciations sont émises à partir de trois principaux « espaces » de réflexion : les droits sociaux autour d’un travail décent et d’une vie décente, la mondialisation néolibérale approfondissant la pauvreté des populations congolaises, le pillage des ressources naturelles à travers des contrats forestiers et miniers scélérats. Jeunes, paysans, syndicalistes et autres acteurs sociaux ont résolu de mener une action plus vigoureuse et coordonnée pour un impact palpable.

Souveraineté sur les ressources naturelles

La deuxième force est justement celle qui entend mener le combat en faveur de la bonne gouvernance et contre l’exploitation désordonnée des richesses naturelles de la République démocratique du Congo. La conviction est forte et totale dans le cœur des forces actives de la société civile congolaise : la démocratie ne peut s’instaurer que s’il y a une bonne gestion des richesses et ressources naturelles de la nation. La bonne gouvernance permet d’aboutir à l’enrichissement de la population, à la sortie de la pauvreté, à travers une juste redistribution des revenus provenant des richesses naturelles du pays. Particulièrement sensible et attentive à l’abjecte situation d’appauvrissement continu de la masse, la société civile de sensibilité catholique se place décidément à la tête du front de résistance contre la mauvaise gouvernance avec, pour site de bataille, les procédures de passation des contrats miniers et forestiers par les autorités publiques.

Sous-tendue par la mondialisation, la ruée des capitalistes occidentaux vers les richesses minières du Congo, jugées vacantes, a commencé en 1996, avec l’avancée conquérante de Laurent Désiré Kabila vers Kinshasa, la capitale de l’immense territoire congolais aux ressources scandaleuses. Dès que ce futur chef de l’Etat (du Katanga uniquement, comme d’aucuns le pensaient) est arrivé à Lubumbashi, des dizaines d’envoyés d’entreprises minières occidentales se sont précipitées vers lui, sur le territoire conquis, pour s’arracher des contrats d’exploration et d’exploitation des fabuleuses richesses abandonnées par la descendante de la vieille Union minière du Haut Katanga totalement essoufflée.

Quand, plus tard, Kabila se mettra à dénoncer unilatéralement ces contrats visiblement déséquilibrés, voire léonins, qui lui avaient été extorqués tandis qu’il se trouvait en position de faiblesse, une guerre sans merci lui sera menée, à travers Paul Kagame du Ruanda et Yoweri Museveni de l’Ouganda, commis à la tâche par les grandes multinationales minières. Kabila est froidement abattu, en guise de solution finale trouvée nécessaire pour s’assurer la mainmise sur les richesses du Katanga et du Congo. L’obstacle étant éliminé, la ruée a repris, sur les terres du Katanga, mais cette fois-ci avec une ampleur et un grouillement inédit de petits exploitants venus des pays asiatiques. Munis de contrats arrachés à grands coups de corruption à la montée exponentielle dans le pays, jusqu’au sommet de l’Etat, des centaines d’entreprises, vraies et factices, s’activent sur le sol et dans le sous-sol du Katanga, polluant airs, terres et rivières avec frénésie, et appauvrissant sans sourciller des masses d’hommes et de femmes exposés à des risques meurtriers.

Ce sont ces contrats miniers sauvages, aux conséquences désastreuses, déjà dénoncés en 2006 par la Commission parlementaire Lutundula, que le Réseau d’organisations des droits humains et d’éducation civique d’inspiration chrétienne (Rodhecic) a placés, depuis début 2007, au centre de son action sociale et civile. Cette organisation non gouvernementale, dirigée par le père jésuite Rigobert Minani, a entrepris la périlleuse et très délicate tâche de la « revisitation des contrats miniers ». Appuyé par le Centre d’études pour l’action sociale (Cepas), cet engagement qui se veut à la fois chrétien et patriotique prend de l’ampleur, récolte une sympathie croissante auprès d’autres acteurs sociaux, et est même accepté et soutenu par le gouvernement de la République, principalement par les ministères des Mines et du Plan. Des groupes de travail associant des experts (juristes, économistes, ingénieurs et acteurs sociaux) relisent une soixantaine de contrats suspectés d’opérer au détriment de la partie congolaise.

Parité entre les genres en politique

La troisième force, spécifique, est celle des femmes « civiles » et « semi-civiles » faisant de la résistance politique contre les injustices et l’exclusion dont elles sont victimes dans le nouveau système électoral libéral. L’accès au pouvoir est un enjeu et un objectif majeurs pour les femmes de la « société civile » congolaise. Elles sont soucieuses de se positionner dans les structures ou de s’y faire représenter davantage et avec efficacité. Hélas, les toutes premières élections pluralistes du pays, tenues en 2006, ont infligé une défaite extrêmement sévère à leurs ambitions. Les statistiques sont sans appel : 43 femmes ont pu se faire élire dans les Assemblées provinciales, contre 589 hommes (soit 6,8%) ; 42 femmes ont été élues à l’Assemblée nationale contre 458 hommes (soit 8,4%) ; et il y a à peine 5 femmes contre 103 hommes au Sénat (soit 4,6%).

La déception est d’autant plus grande que la Constitution reconnaît et recommande la parité entre les sexes dans les institutions publiques. Mais, elle est plus grande encore lorsqu’on prend la mesure du fait que les femmes candidates au pouvoir ont largement misé sur les nombreuses associations de femmes qui existent à travers le pays, auxquelles plusieurs d’entre elles appartiennent ou qu’elles soutiennent. Malheureusement, il apparaît que les femmes électrices ne se soucieraient pas outre mesure de voir une des leurs aux postes de commande…

Face à cette réalité, le Réseau des femmes anciennes parlementaires et ministres, présidé par Thérèse Olenga, entreprend de réfléchir sur les stratégies à mettre en œuvre pour les prochaines élections. C’est un combat que les femmes prennent au sérieux, avec l’appui des institutions internationales des droits de l’homme présentes à Kinshasa. Il y a toutefois visiblement une confusion d’identité entre le statut de femme politique et celui de femme civile pour la politique. Au pire, le mouvement associatif civil ne sert à rien de plus que de marchepied vers la politique. Mêmes illettrées, les électrices ne s’y trompent sans doute point. Cela ne paie pas d’être caméléon ou, à la fois, souris et oiseau chauve…

Ces trois dynamiques de résistance contre les injustices et les violences sexistes, contre l’inertie et l’isolement, et contre l’exploitation des populations à partir de l’extérieur comme de l’intérieur du pays, contiennent en elles les ingrédients d’un mouvement social potentiellement efficace politiquement. Pourvu qu’il en trouve les moyens, de l’intérieur, sans trop dépendre des aides étrangères, qu’elles émanent ou non d’organisations proches dans leur histoire et leurs orientations des organisations congolaises.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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