Rapports Bouddhisme-Etat au Vietnam

Le bouddhisme au Vietnam a été introduit vers le 2 siècle de notre ère. Il relève de la tradition du Grand véhicule(mahayana), c’est à dire du bouddhisme plus populaire, tel qu’il s’est répandu en Chine. Dans le Sud, cependant, une influence du petit véhicule (theravada), d’origine khmer, n’est pas absente. Dans le premier cas « l’illumination » (le bouddha signifie l’illuminé) est accessible à tous et dans le second réservée aux moines. Le bouddhisme réalisa une fusion avec de nombreux éléments des religions prébouddhiques, ce qui lui assura un ancrage populaire très profond.

Traditionnellement, le pouvoir royal était plus proche du confucianisme, à part certains monarques qui se rapprochèrent nettement du bouddhisme. Ce dernier exprima dans bien des cas une résistance populaire au pouvoir. Dans le théâtre classique, les moines étaient souvent ridiculisés (boisson, relations féminines), mais c’était une manière d’affirmer la sacralité de leur fonction, au delà de leur personne.

Sans avoir le caractère d’une religion d’Etat, le bouddhisme, entre le confucianisme des élites traditionnelles et le culte des génies des villages, le tout parfaitement imbriqué dans un ensemble sans aucune distinction cartésienne entre les divers éléments, était le porteur de la culture profonde du pays. L’introduction du christianisme fut ressentie comme une brèche dans la tradition, d’où les persécutions à certaines époques. Le passage vers une modernité occidentale s’exprima sur le plan religieux par la naissance de nouveaux mouvements religieux, tels que le Cao Dai, mélange de confucianisme, de bouddhisme, de catholicisme (il y a un pape et des cardinaux) et de spiritisme (Victor Hugo y est vénéré).

Lorsque dans le Sud, le pouvoir fut exercé par des catholiques, surtout Ngô Dinh Diêm, au pouvoir dictatorial, la résistance des pagodes bouddhistes devint très active. Le moine Thrich Don Hau, déjà solide opposant du colonialisme français, mena la lutte contre le nouveau régime, s’allia avec le maquis, devint conseiller du Gouvernement provisoire et après la réunification, député à l’Assemblée nationale. C’est cependant le vénérable Tri Quang qui mena la résistance la plus dure, lorsqu’en 1963, un certain nombre de moines s’immolèrent par le feu, en guise de protestation politique.

Le gouvernement du Nord Vietnam, dans le but de réaliser une hégémonie culturelle et idéologique pour mener le projet révolutionnaire, avait réduit les activités des groupes religieux, en particulier celles de l’Eglise catholique. Les bouddhistes en furent moins affectés, n’ayant pas le même poids institutionnel relatif que le catholicisme et n’ayant pas eu les mêmes liens avec le colonialisme français. Après la réunification du Sud, le monopole idéologique que désirait exercer le parti communiste pour réussir, non seulement une réunification nationale, mais aussi un changement de société et une transformation politique, eut pour effet une grande méfiance vis à vis des groupe religieux. Les catholiques en furent affectés par une forte réduction du recrutement des agents religieux et en 1975, un décret n’autorisait qu’un seul moine par pagode rurale. En 1977, le vénérable Thich Don Hau, très respecté pour ses positions antérieures, adopta une attitude critique vis à vis du gouvernement, qu’il conserva jusqu’à sa mort en 1992.

Le bouddhisme se divisa, les plus radicaux, opposés au gouvernement de Hanoï, au sein de l’Eglise bouddhiste unifiée, localisée dans le Sud et les autres, dans l’Eglise bouddhiste du Vietnam, existant au Nord comme au Sud, réunissant les partisans d’un dialogue avec les autorités et que ses adversaires qualifiaient d’inféodée. Les premiers trouvèrent dans le vénérable Thich Tri Tun, de la pagode Linh Mu à Hué, leur porte parole le plus attitré. En 1981, la pagode fut démantelée et le moine arrêté. Cela provoqua une émeute à Hué, ancienne capitale impériale et porteuse d’une opposition larvée, qui dépassait le cercle du bouddhisme. A cette occasion, le moine Tich Hayen Quang, revendiqua la reconnaissance par l’Etat la reconnaissance de ses « crimes antérieurs », la libération de tous les religieux internés, la restitution des biens confisqués et la cessation de l’exil de Thich Tri Tun. Quand on se rappelle le rôle traditionnel du bouddhisme dans la société vietnamienne et notamment sa contestation du pouvoir, on peut comprendre qu’il s’agissait de bien plus que quelques incidents.

L’Eglise bouddhiste unifiée disposait aussi de nombreux relais à l’extérieur, grâce à la diaspora vietnamienne et au grand exode du Sud entre 1974 et 1976. Des groupes d’appui furent créés en France, aux Etats-Unis, au Canada. L’Eglise reprochait au gouvernement de ne pas respecter la constitution qui prévoyait la liberté de religion et de ne tolérer aucun contre-pouvoir. De plus en plus des déçus du système la rejoignaient. Les arrestations se multiplièrent et l’on signala même la reprise de quelques immolations par le feu. La pagode Anh Quang de Cholon à Hochiminhville fut aussi le lieu d’accrochages sérieux.

Le vénérable Thich Minh Châu, recteur de l’université bouddhiste Van Hanh de Hochiminhville, savant de haute réputation et auteur de la traduction en vietnamien des textes palis de la tradition bouddhiste, rattaché à l’Eglise bouddhiste du Vietnam, déclara à cette époque que la fracture au sein du bouddhisme était inquiétante. Du côté gouvernemental, les reproches ne manquaient pas. Les moines des pagodes précitées étaient accusés d’être « de dangereux extrémistes, encouragés par des ressortissants vietnamiens de l’étranger, que le succès des réformes économiques forçait à changer la direction de leur campagne de dénigrement ». Il faut bien reconnaître que si de telles déclarations paraissent outrancières, le groupe religieux était aussi devenu un canal de contestation pour les plus farouches opposants au régime de l’exil, toujours persuadés qu’ils pourraient le renverser de l’extérieur.

En 1986, le 6e Congrès du Parti Communiste vietnamien établit la détente, mais celle-ci se manifesta surtout au Nord. Au Sud, les tensions avec l’Eglise bouddhique unie se poursuivirent. Cette dernière ne fut pas dissoute, mais le gouvernement favorisa le regroupement des diverses fractions du bouddhisme au sein de l’Eglise bouddhiste du Vietnam. Les protestations et le refus de la première de s’y joindre conduisit à l’éloignement des vénérables Thich Quang Dô et Thich Huyên Quang, à de nombreux incidents locaux et même à l’emprisonnement de certains moines. En 2001, des manifestations furent organisées à Hué pour demander le retour de Thich Huyên Quang, patriarche de l’Eglise bouddhique unifiée, mais elles n’eurent pas d’effet.

De façon inattendue, le 2 avril 2003, le vénérable Thich Huyên Quang fut reçu par le Premier ministre Phan Van Khai à Hanoi, où il se trouvait en traitement médical. Il n’en résultat pas une reconnaissance de l’Eglise bouddhique unifiée, mais le mandataire politique déclara que l’exil intérieur forcé du patriarche, depuis 21 ans, était le fruit d’une décision locale irrationnelle et non d’une politique d’Etat. A son retour, Thich Huyên Quang fut reçu triomphalement à Hué par des membres laïcs et religieux des deux Eglises de l’endroit.

Les réformes économiques, le rapprochement avec les pays occidentaux, le besoin de compter sur des collaborations volontaires et sur des institutions de bienfaisance pour pallier aux effets sociaux de l’introduction du marché, l’inquiétude face à la rapide détérioration des valeurs morales et le désir d’apaisement du Premier ministre, amenèrent le gouvernement à changer d’attitude. Par ailleurs, la durabilité du pouvoir politique incita aussi les groupes religieux à plus de dialogue. C’est probablement dans ce contexte général que s’inscrit le rapprochement en cours.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.