Quelle éthique sociale face au capitalisme mondialisé ?

Lors du colloque de Louvain-La-Neuve concernant la mondialisation, la question de l’éthique a été posée. Il est pénible de constater que peu de réponses ont été apportées et que le fond du problème n’a guère été abordé.

Pour légitimer la mondialisation actuelle du capitalisme et l’idée qu’il n’y a pas d’alternatives, un des arguments le plus utilisé est le suivant : avant de répartir la richesse, il faut d’abord la produire. Cependant, une telle position évite de poser les deux questions fondamentales d’un point de vue éthique : comment se produit la richesse et comment est-elle répartie ?

1. Comment se produit la richesse

Nulle doute que la logique du capitalisme ne permette de produire beaucoup de richesse.

Au cours des 30 dernières années, près des deux tiers de forêts ont été détruites en Amérique centrale et une grande partie en Asie du Sud-Est. Mais, on a produit de la richesse.

En l’an 2000, les transferts du Sud vers les économies du Nord, dont elles forment la périphérie ont dépassé 100 milliard de dollars, rien que dans le domaine du service de la dette. Il s’agit donc d’un mécanisme d’absorption du surplus du Sud vers le Nord, ce qui en effet produit beaucoup de richesses.

Selon les chiffres de l’Organisation Internationale du Travail, il y a eu l’année dernière un million deux cent mille accidents mortels de travail, tout particulièrement dans le Sud. Le rapport indique que la cause principale en est l’absence d’observation de règles de sécurité, dues en grande partie aux exigences de production et de compétitivité. 1 200 000 vies humaines sont le sacrifice exigé par le moloch de la production de la richesse.

Les conditions sociales de travail dans les entreprises de sous-traitance de l’Amérique centrale, du Sud-Est et du Sud asiatique, d’un certain nombre de pays de l’Est européens ou des pays de l’Afrique, soit de la périphérie du capitalisme central sont semblables à celles que nous avons connu au IXème siècle chez nous. Qu’on se rappelle le film Daens ? En particulier, le travail des femmes se réalise dans des conditions inhumaines : heures de travail beaucoup plus nombreuses que ce qui est légalement accepté, conditions de travail infra-humaines, opposition à toute organisation des travailleurs, salaires inférieurs. Mais, on crée de la richesse.

Les industries pharmaceutiques n’ont pas hésité a faire un procès à l’Afrique du Sud, parce que la politique de ce pays les empêchait de répondre, comme l’a dit un des responsables à CNN, aux exigences légitimes des actionnaires. En effet, c’est un des domaines de l’activité humaine les plus créateurs de richesses.

En Inde, depuis l’orientation néolibérale de l’économie, le travail des enfants a été accru. Dans les petites entreprises de sous-traitance, les exigences de compétitivité face aux grandes entreprises, nationales ou internationales qui les font travailler, payer des adultes devient de plus en plus difficile. D’où le recours aux enfants. Mais, entre-temps, beaucoup de richesse a été produite.

On pourrait ainsi multiplier les exemples. Or, ceux que je viens de donner ne sont pas des exceptions. Partout où le capitalisme ne rencontre pas une résistance efficace, c’est la norme. C’est la loi de la concurrence. Or, il ne s’agit pas seulement d’acteurs d’un nouveau capitalisme sauvage, mais bien d’entreprises industrielles ou commerciales et de firmes qui chez nous ont pignon sur rue. Elles s’appellent Elf - Total - Fina - Shell - Nike - Addidas - C&A, etc.

Continuons donc à produire de la richesse et essayons d’avoir la conscience tranquille ?

2. Comment se distribue la richesse

On dit que la pauvreté à diminué grâce à la croissance économique. C’est vrai en chiffres relatifs. Mais il est important de se rendre compte que cela n’est pas le résultat de la logique du système capitaliste ou de la générosité de ceux qui ont créé la richesse. Il s’agit le plus généralement du résultat des résistances et de l’organisation des groupes populaires qui ont conquis durement des droits sociaux et un accès plus important au produit social. Qu’on se rappelle le « miracles du développement des « tigres asiatiques », dont le coût à été payé essentiellement par deux générations de travailleurs exploités, dont les droits sociaux et civiques étaient réprimés.

Il faut ajouter aussi que la majeure partie des populations du Sud, représentant les deux tiers de l’humanité, ne sont pas entrées dans un rapport direct capital/travail et souffrent indirectement les conséquences de la domination de la logique capitaliste. Or, dans ces populations un effort énorme d’amélioration de leur propre sort a été réalisé dans bien de domaines : santé, éducation, logement, etc., via une économie souvent informelle, avec parfois l’appui d’organisation locales ou d’ONG, mais en dehors des circuits normaux de création de la richesse. Mais la diminution de la pauvreté qui est réelle en terme relatif ne l’est nullement en chiffre absolu. Jamais dans l’histoire il n’y a eu autant d’êtres humains dans la pauvreté qu’aujourd’hui.

La distribution des fruits de la production n’est donc pas automatiquement égalitaire, au contraire. La logique même du système capitaliste exige les inégalités, car c’est le plus fort qui gagne dans le rapport social du marché tel qu’il est organisé dans cette philosophie. Or, jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens pour résoudre ses problèmes. Selon un rapport du PNUD, un impôt de 4% annuel sur les 225 plus grandes fortunes du monde permettraient en dix ans un accès généralisé de l’ensemble des êtres humains dans le monde à l’éducation, la santé, le logement, soit les exigences de base pour la dignité humaine. Mais, la volonté politique est absente.

Enfin, jamais les écarts n’ont été aussi grands dans la répartition du revenu mondial. Selon les statistique du PNUD, graphiquement représenté par la fameuse coupe de champagne, les 20 % les plus riches de l’humanité absorbent 82 % des revenus mondiaux et les 20 % les plus pauvres, 1,4 %. C’est une expression parfaite de la logique de la répartition des richesses, une fois qu’elles sont produites dans le système économique dominant. Les écarts n’ont jamais été aussi grands entre les différentes régions du monde. Avant la révolution industrielle ces écarts se chiffraient entre deux et trois. Aujourd’hui ils atteignent 60, c’est-à-dire que les régions les plus riches ont 60 fois le revenu moyen des régions les plus pauvres. Mais dans nos société occidentales, les écarts se sont aussi approfondis. Au États-Unis, par exemple, alors que les plus bas salaires ont eu tendance à diminuer, les plus hauts ont explosé.

Alors, on peut se demander où en est la répartition de la richesse une fois qu’elle a été créée. Dire qu’il faut d’abord la produire avant de la répartir est une hypocrisie considérable, car on pourrait déjà répartir celle qui existe.

3. Comment reposer la question de l’éthique

Il ne suffit plus d’une éthique de condamnation des abus, car leurs corrections éventuelle ne pourra que servir à la reproduction du système. Aucun système économique ne peut se reproduire dans le temps sur la base d’abus et d’exploitation. Même s’il faut continuer à signaler les abus, à les condamner et a demander réparation, cela ne suffit pas.

Il ne suffit pas non plus de développer une éthique de régulation, car cela signifie seulement s’adresser aux effets et non pas aux causes du phénomène. Sans doute, faut-il intervenir et les luttes pour des régulations politiques des pratiques économiques, écologiques et culturelles sont indispensables. Mais la philosophie fondamentale d’une éthique nous oblige à aller plus loin : aborder les causes des phénomènes.

Voilà pourquoi il faut développer une éthique critique de la logique du capitalisme, celle qui amène ce système à nécessairement créer les inégalités et les distances sociales, à faire gagner le plus fort (et non pas « le meilleur », comme ont dit), à détruire les sources mêmes de la création des richesses : la nature et l’humanité et finalement à ne pas répondre aux exigences de l’économie, c’est-à-dire fournir les bases matérielles nécessaires à la vie physique et culturelle de tous les êtres humains à travers le monde. Cela conduit à une éthique du post-capitalisme, c’est-à-dire de la construction d’une autre logique et d’un autre système d’organisation de l’économie, qui permette de réinsérer celle-ci à l’intérieur de la société, plutôt que de voir la société complètement réorganisée en fonction des normes de l’économie de marché.

Si nous voulons agir en chrétiens, au sein d’un Université catholique, ce sont là les questions qui doivent être posées. Ne pas le faire, signifie passer son temps à des questions secondaires, peu susceptibles de remettre le système lui-même en question et destinées, finalement, à s’accommoder confortablement à l’intérieur d’un système, qui a besoin d’instances critiques, mais à condition qu’elle n’aillent pas jusqu’au bout, c’est-à-dire la remise en question du système lui-même.


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