Nicaragua

Quel sauveur pour le Nicaragua ?

Après vingt ans de guerre, de sandinisme et de démocratie libérale, le pays est en faillite.
Si le Front sandiniste venait à remporter l’élection présidentielle de dimanche, saurait-il redonner vie à la société nicaraguayenne ?

Le Nicaragua est-il à jamais enfoui dans notre inconscient collectif, ou bien l’élection présidentielle de ce début novembre 2001 est-elle en passe de remettre ce petit pays d’Amérique centrale sur le devant de la scène ? Cela fait aujourd’hui une décennie déjà que le conflit gauche-droite, par Nicaraguayens interposés, ne se joue plus dans cette région de volcans.

Les années 80, là-bas, c’était l’époque des révolutionnaires et des contre-révolutionnaires, des “sandinistes” et des “contras”. La gauche internationaliste faisait le voyage à Managua (capitale du Nicaragua, ndlr) pour soutenir la libération des peuples ; la droite états-unienne armait l’opposition au régime de Daniel Ortega à partir du Honduras et du Costa Rica. Le prisme de l’affrontement Est-Ouest réduisait l’ensemble de l’isthme centro-américain à un vulgaire jeu de dominos.

En 1990, les leaders sandinistes, au pouvoir depuis plus de dix ans, finissent par plier. Epuisée par les années de guerre, la population nicaraguayenne ferme la parenthèse révolutionnaire dans les urnes, sur un bilan mi-figue, mi-raisin. Du côté des avantages plus ou moins acquis : la lutte contre l’analphabétisme, les campagnes de vaccination, la redistribution des richesses, l’éducation pour tous, la réforme agraire, l’aspiration à la souveraineté nationale... Du côté des insatisfactions plus ou moins profondes : le dirigisme d’un pouvoir sûr de sa mission libératrice, la raison d’Etat qui s’impose, les sacrifices consentis dans un contexte de violence politique et de boycott, le militarisme ambiant... Les sandinistes acceptent leur défaite ; place à la démocratie libérale des années 90.

Avec le Nicaragua, c’est toute l’Amérique centrale qui est entrée cette dernière décennie dans un processus de “normalisation” démocratique. Certes, les conditions de vie de la majorité des Centro-Américains sont pires aujourd’hui qu’en 1980 ; certes, les écarts sociaux y sont plus prononcés que partout ailleurs, mais, à la faveur d’une pacification progressive de la région, l’isthme tout entier est retombé dans l’anonymat des sociétés sans histoire.

Les polarisations politiques d’hier ont cédé le pas à des dualisations sociales accrues ; la violence n’y est plus partisane, mais sociale et débridée. Le taux d’homicides au Guatemala et au Salvador (1 500 assassinats par an par million d’habitants) est plus de dix fois supérieur à la moyenne latino-américaine. 80 % des Nicaraguayens vivent dans la pauvreté. Sur le plan social, les limites de la démocratie électorale à la sauce centro-américaine sont patentes.

En cause, deux facteurs principaux : l’un interne, l’autre externe. D’un côté, la corruption scandaleuse, le cynisme public et le népotisme des mandataires nationaux (et en particulier du président nicaraguayen sortant, Arnoldo Aleman) qui nourrissent la désillusion du petit peuple et la timidité des bailleurs de fonds internationaux ; de l’autre, le poids de la dette, les programmes d’ajustement structurel, les politiques néolibérales imposées par les créanciers multilatéraux et la chute de l’aide extérieure. Le soutien économique des Etats-Unis à l’Amérique centrale est ainsi passé de 1,5 milliard de dollars en 1995 à 149 millions en 2000. La faiblesse des institutions et l’incapacité des partis politiques à se démocratiser n’arrangent rien et ne préservent en tout cas pas la région de nouvelles aventures autoritaires. La mémoire encore vive des violences politiques passées devrait néanmoins l’en dissuader.

Reste que le bilan de dix ans de démocratie libérale au Nicaragua équivaut pratiquement à une faillite, tant sur le plan socio-économique que culturel. Deux tiers des Nicaraguayens sondés l’année dernière ne disaient-ils pas qu’ils quitteraient leur pays s’ils en avaient la possibilité ? Soixantième sur l’échelle du développement humain des Nations unies en 1990, le Nicaragua occupe aujourd’hui le 116e rang. Les famines enregistrées ces derniers mois dans les régions rurales l’attestent dramatiquement.

Hier encore dictatoriales, les élites traditionnelles centro-américaines ont été amenées, sous la pression conjuguée des mouvements populaires et d’un contexte global changeant, à jouer le jeu de la démocratie. Les anciennes gauches révolutionnaires se sont elles-mêmes muées en partis d’opposition. C’est le cas, au Nicaragua, du Front sandiniste. Si ce dernier venait à remporter les élections de ce 4 novembre, saurait-il redonner vie à son pays ? Ses anciens idéaux de justice sociale sont-ils toujours d’actualité ? Auraient-ils d’ailleurs, dans un petit pays dépendant, la moindre chance de s’imposer ?


P.-S.

Source : Libération, 2001.


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