Pour une grammaire des alternatives : concept, champ normatif, principes d’ordonnancement

L’une des critiques régulièrement adressées au mouvement « altermondialiste » depuis son entrée en force sur la scène internationale, est son « incapacité » à offrir des perspectives convaincantes et des solutions crédibles aux problèmes qu’il dénonce. Certes, cette critique, le mouvement l’a rapidement incorporée et (re)prise à son compte. Conscient lui-même que son emprise sur la réalité passait nécessairement et obligatoirement par la formulation de propositions constructives susceptibles de donner corps à ses multiples revendications et d’impulser par là un véritable changement, le « mouvement » a en ce sens remarquablement innové en créant ces « espaces ouverts » de rencontres, de convergences, de discussions, de débats et de réflexions que sont les forums sociaux, conçus d’emblée, au-delà de la dimension conjoncturel de l’événement, comme « un processus permanent de recherche et d’élaboration d’alternatives qui ne se réduit pas aux manifestations sur lesquels il s’appuie ». Les forums sociaux devaient ainsi symboliser le glissement d’un « antimondialisme contestataire » à un « alter mondialisme créatif », capable de s’affirmer non plus uniquement sur le mode de la contestation et de la dénonciation, mais aussi sur le mode de la proposition et du projet politique [Raphaël Canet, Nathalie Guay, p. 1].

Aussi les forums sont-ils devenus peu à peu les lieux d’un foisonnement hétérogène de discours alternatifs ou de propositions dites « alternatives », le plus souvent formulés « en vrac » dans les séminaires, les ateliers, les rencontres formelles et informelles. Or, force est de constater que cette notion d’alternative, qui fait tant flores au sein du mouvement, n’a paradoxalement que très peu été interrogée, précisée, et conceptualisée. D’où le flou et la confusion qui entourent encore le concept, la réalité et l’objet qu’il recouvre. Et partant, la difficulté de trouver ses repères dans le flot d’informations produites dans le cadre des forums ; d’appréhender plus largement et de resituer l’ensemble des contenus « alternatifs ». Concept vague et fourre-tout, mais doté d’une forte charge symbolique et ouvert à toutes les interprétations, il en est venu à être utilisé non seulement pour définir indistinctement des discours et des réalités divers et multiples (revendications ou appels à mobilisation, slogans, mots d’ordre, déclarations et pétitions de principes, syntagmes militantes, propositions d’action, projets et expériences sociales concrètes, discours sur les fins, discours sur les moyens, appels à mobilisation, etc.), mais aussi pour qualifier et disqualifier selon les grandes lignes de clivages qui traversent et structurent le mouvement. Prenant principalement une posture normative, très peu de travaux ont jusqu’à présent abordé la question des alternatives sous un angle méthodologique et pratique.

Identifier et appréhender les « alternatives » dans le discours altermondialiste, entendu au sens large de formation discursive, suppose donc dans un premier temps de définir les limites et les contours du concept lui-même, et partant les réalités qu’il désigne et peut rendre visible. En d’autres termes, il s’agit d’abord de se livrer à un véritable travail de conceptualisation qui permettra d’identifier, de labelliser, d’isoler et de sélectionner, dans la documentation et les sources d’informations disponibles et le flot et le flou de l’information brassée par les forums, des éléments heuristiquement pertinents pour la recherche.

1. Les alternatives des forums : des propositions et des expériences sociales concrètes

Le mot « alternative » renvoie à une situation pour laquelle il n’est que deux partis possibles. Il s’agit donc avant tout d’un concept relationnel qui ne fait sens que s’il est référé à deux options, deux ordres de possibles. Soit, plus concrètement, une réalité ou une situation existante ou en devenir qu’il est « possible » de dépasser, pour autant qu’on lui oppose une autre option réaliste et crédible. Ce faisant, l’alternative désigne et présage déjà d’une réalité ou d’un objet politique concret, qui manifeste lui-même potentiellement un type d’organisation de la cité. En prenant l’habitude de parler d’alternatives – au pluriel – l’altermondialisme signifie par là que l’autre option n’est pas unique, que diverses options sont possibles qui convergent vers des objectifs similaire ou non. C’est dire que d’emblée le « mouvement » reconnaît que ces alternatives sont plurielles ; et qu’existent des alternatives aux alternatives.

Ordre des possibles ou option réaliste, l’alternative n’est pas assimilable à la simple définition d’une situation que l’on dénonce et entend modifier. Le terme renvoie bien plus à un projet positif, c’est-à-dire un état, une situation, un résultat que l’on pense pouvoir atteindre, pour autant que l’on s’en donne les moyens. Considérer l’alternative comme un projet concret permet de mieux appréhender et entrevoir sa forme et son contenu à venir et invite sans cesse à en améliorer sa définition : tout projet exige en effet qu’en soient précisés et explicités les objectifs, les termes et les contours. Tout projet est également processus. Le projet contient en lui-même les éléments de son opérationnalité et de sa mise en œuvre. Etape ou état à atteindre, une alternative ne peut donc non plus se confondre avec les moyens mis en œuvre pour y parvenir. Autrement dit, une action ou une stratégie d’action prise isolément, ne peut être en elle-même une alternative. Elle n’est qu’une condition de mise en œuvre du projet alternatif.

Identifier et appréhender les projets alternatifs de l’altermondialisme nécessite avant tout de s’intéresser aux propositions des acteurs du mouvement, par nature multiples et hétérogènes. Simples ou complexes, « plus ou moins » développées ou approfondies, ces propositions ne revêtent une dimension alternative que dans la mesure où elles se réfèrent aux projets qui les sous-tendent, aux objectifs et résultats qu’elles cherchent à attendre. Ce n’est qu’en s’arrimant sur des projets concrets qu’elles informent sur – et mettent en perspective – une situation désirée ou recherchée. Boaventura de Souza Santos appelle « sociologie de l’émergence » ce travail qui constituerait à identifier dans les discours altermondialistes ; à exhumer dans l’ensemble de la documentation et de l’information disponibles produites dans le cadre des forums ou à leur marges, et quel qu’en soit la provenance, ces propositions alternatives, conçues comme « des signes d’expériences possibles à venir, latentes et en puissance » ; et ce faisant en faire des objets de connaissance et d’inter-connaissance [Boaventura de Souza Santos, p. 22].

Les seules propositions n’épuisent cependant pas le stock des alternatives possibles. De par le monde, sont également mis en œuvre de nombreux projets et expériences, que ceux-ci correspondent à d’anciennes pratiques ou à des pratiques sociales plus novatrices. Ces projets et expériences sociales – en cours – peuvent aussi être considérés comme d’authentiques « alternatives ». Confrontées à l’épreuve de la réalité et s’incarnant dans des pratiques concrètes, ces alternatives sont centrales dans la mesure où elles tracent la voie du possible et de l’envisageable, et peuvent ainsi guider l’action et la définition d’autres projets. Elles sont ainsi susceptibles d’informer et nourrir les propositions, et d’en inspirer de nouvelles. Or, les catalogues et répertoires d’ « alternatives » (murs de propositions, déclarations, ouvrages de compilation, etc.) qui ressortent des forums sociaux s’inscrivent principalement dans la prospective et ne font encore que trop peu cas de ces expériences concrètes, mis à part certaines, les plus connues : budget participatif, réseaux d’échange locaux, entreprises autogérées en Argentine. Le plus souvent, elles ne sont rapportées que sous forme de « témoignages » ou « récits ». D’où l’intérêt de conserver de tels « sources ». Rechercher, exhumer, dans le discours, ces expériences concrètes, c’est l’objet de ce que Boaventura appelle, comme contrepoint à la sociologie de l’émergence, une sociologie de l’absence. Celle-ci consisterait à identifier – définir - et valoriser – rendre connues et reconnues – les expériences sociales qui, dans un monde globalisé et libéral, ont perdu leur statut d’objet de connaissance ou sont ignorées par la connaissance hégémonique du fait qu’elles ne correspondent pas aux critères d’efficacité et de rentabilité propre au néolibéralisme [Ibidem].

Ces quelques considérations nous permettent d’ores et déjà de proposer une première définition du concept d’alternative : les alternatives renvoient à l’ensemble des propositions -projets multiples, variés et parfois contradictoires portés par le(s) discours altermondialiste(s), actualisés dans l’espace de formation discursive que constituent les forums sociaux, et orientés vers un dépassement politique, social, économique et culturel de l’ordre hégémonique néolibéral, ainsi qu’à la constellation d’expériences sociales concrètes et existantes dans le monde rendues visibles et référées par ce(s) même(s) discours, qui anticipent, éclairent et présagent – en l’absence ou en l’impossibilité d’un programme commun, d’un modèle ou d’une théorie politique et sociale cohérente - de la nature du changement revendiqué.

2. Le champ des alternatives : valeurs et principes partagés

Insister sur la dimension « projective » des alternatives permet d’écarter, dans un travail d’identification et d’exhumation des alternatives, la masse de propos, de déclarations et de discours sur les principes et les valeurs du mouvement. Autrement dit, la démocratie ou l’appel à plus de démocratie par exemple n’est pas une alternative en soi. Elle est une valeur et un principe qui guide et informe nombre de propositions, de projets ou d’expérimentations. Cela ne veut cependant pas dire qu’il faille ignorer ces discours. Au contraire, considérés dans leur ensemble, ils apportent une information indispensable et nécessaire dans tout travail d’identification, dans la mesure où valeurs et principes forment le cadre normatif dans lequel doit obligatoirement s’inscrire toute alternative si elle veut être identifiée et considérée comme telle. Ce cadre normatif, que nous avons appelé champ des alternatives, est l’ensemble des valeurs qui sont partagées par les différents acteurs du mouvement ou sur lesquels ils s’accordent ou peuvent s’accorder. Ce sont en quelque sorte des principes limites qui délimitent en pointillés le champ d’action des alternatives et les inspirent. Ce qui ne signifie pas que ces valeurs ne fassent pas débat. Au contraire. Mais il s’agira alors de débats sur les valeurs et non pas sur les alternatives.

Cette idée est d’une certaine manière exprimée dans la charte de principes du Forum social : « Les alternatives proposées au Forum social mondial s’opposent à un processus de mondialisation capitaliste commandé par les grandes entreprises multinationales et les gouvernements et institutions internationales au service de leurs intérêts. Elle visent à faire prévaloir, comme nouvelle étape de l’histoire du monde, une mondialisation solidaire qui respecte les droits universels de l’homme, ceux de tous les citoyens et citoyennes de toutes les nations, et l’environnement, étape soutenue par des systèmes et institutions internationaux démocratiques au service de la justice sociale, de l’égalité et de la souveraineté des peuples  ». Puisque exprimés dans une charte qui est source d’appartenance des acteurs et constitutive de l’identité du mouvement, ces valeurs de droits de l’homme, de démocratie, de souveraineté, de soutenabilité écologique, d’égalité, etc., permettent déjà de tracer les contours de ce champ [1]. S’agissant également de principes limites, par nature, inter-reliés, ils ne peuvent s’exclure mutuellement. Il en va de même pour les alternatives proposées dans le cadre des forums sociaux qui, au risque de perdre ce statut, ne peuvent non plus, dans leur forme, leur contenu et leur réalisation concrète, déroger à l’un de ces principes d’action et d’identité.

3. Labelliser et organiser les propositions alternatives

Une fois défini le concept et le champ normatif dans lequel s’inscrivent les alternatives, reste à mettre en évidence des principes d’identification ou clés de lecture, qui permettent de labelliser et d’ordonner les propositions alternatives. Notre note principale a essentiellement été axée sur les clivages et les paradigmes idéologiques qui structurent les propositions des acteurs du mouvement, ainsi que, à partir de clés de lecture connexes, sur la thématique [2] et sur la portée temporelle (le court, le moyen et le long terme) [3] et spatial (locale ou mondiale, par exemple). Reste une dernière clé de lecture qui s’intéresse à la nature intrinsèque et typique des propositions.

Une fois isolées les propositions heuristiquement pertinentes, c’est-à-dire les propositions qui rendent intelligible tout futur projet alternatif et présagent de sa forme et de son contenu, il est possible de les répartir – et ce faisant de les labelliser – selon leur nature intrinsèque ou leur type. Soit qu’elles renvoient à des dispositifs (taxe tobin, budget participatif, etc.), soit à des règles ou des procédures (introduction de nouvelles garanties ou de nouveaux droits dans les législations, etc.), soit à des institutions (Parlement mondial de l’eau, nouvelles institutions internationales, etc.), soit à des processus (capacitation, conscientisation, etc.).

Ces clés de lecture et, par extension, ces règles de classification ou principes d’ordonnancement, ont un triple intérêt. D’abord, ils permettent d’ordonner, d’organiser, voire de hiérarchiser les propositions, l’ensemble de ces éléments pouvant former système. D’où une montée en complexité. Une institution par exemple ne peut en effet se passer de procédures ou de règles de fonctionnement et ne pas s’ancrer dans un processus. Ensuite, ils permettent, une fois alignées et ordonnées les propositions, de repérer les vides et les éléments manquants, et forcer ainsi les acteurs à les combler par de nouvelles suggestions. Enfin, ces clés de lecture favoriseraient le dialogue entre propositions de même type ou de même nature, mais de provenance diverses et contribueraient par là même à un enrichissement mutuel des propositions et projets portés par les acteurs. Comme le signale Boaventura de Souza Santos, un tel processus dialogique, qu’il appelle travaille de traduction, permettrait non seulement de créer des points de contact et d’interaction entre des propositions portées par diverses traditions tout en favorisant leur intelligibilité mutuelle, mais aussi « de nourrir parmi les mouvements et les organisations progressistes la volonté de produire ensemble des connaissances et des pratiques assez fortes pour fournir des alternatives crédibles à la mondialisation libérale  ». [Cf. Francisco Louça, 1998-1999].

Références

— Boaventura de Sousa Santos, The World Social Forum : Toward A Counter-Hegemonic Globalization, papier présenté au XXIVe Congrès international de l’Association des études latino-américaine, Dallas, 27 mars 2003.

— Raphaël Canet, Nathalie Guay, La question du pouvoir au Forum social mondial : Ecueil de l’utopie altermondialiste ?, in La chronique des Amériques, n°13, mars 2006 [Observatoire des Amériques].

— Johan Cavanagh et Jerry Mander [édit.], Alternatives to Economic Globalization. A Better World is Possible, Berrett-Koehler Publishers, Inc, San Franciso, 2004.

— Francisco Louça, Boaventura de Souza Santos. Une utopie réaliste de globalisation démocratique, in La planète altermondialiste, édit. Textuel, Paris 2006.


Notes

[1Le réseau anglo-saxon International Forum on Globalization a défini quand à lui dix principes de base, censés former l’arrière-fond des valeurs partagées par le mouvement, sur lesquelles toutes alternatives devraient pouvoir se conformer : la démocratie ; la soutenabilité écologique ; l’héritage commun ; la diversité ; les droits humains ; le travail, l’emploi et le bien être ; la sécurité alimentaire et sécurité de l’existence en général ; l’équité ; et le principe de précaution. [John Cavanagh and Jerry Mander, chap. 4, pp. 77-104].

[2Nombre de compilations ont été publiés qui ont adopté une organisation thématique de l’information à l’exemple de l’ouvrage de William F. Fisher et Thomas Ponniah, Un autre monde est possible, L’Aventurine, Paris, 2003.

[3Cf. François Houtart, « Des alternatives crédibles au capitalisme mondialisé », in Jacques Delcourt et Philippe de Woot de Trixhe [édit.], Défis de la globalisation. Babel ou Pentecôte ?, in Presse universitaire de Louvain-UCL, 2001.


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