Pérou : renaissance d’une gauche sociale plurielle ?

À la violence politique et à la modernisation néolibérale autoritaire des années 1990 qui avaient réussi à vider la scène des principaux acteurs et conflits sociaux des décennies précédentes, se substitue aujourd’hui dans la société péruvienne un ensemble de luttes locales et de mobilisations populaires qui pourraient constituer le terreau de nouveaux mouvements sociaux à l’échelle nationale.

Aujourd’hui, il n’existe pas de réels mouvements sociaux au Pérou, mais plutôt des formes déterminées de protestation et de mobilisation qui répondent aux bouleversements qui, ces trois dernières décennies, ont participé d’une démobilisation des secteurs populaires. Cela étant, le pays manifeste des signes tangibles de résurgence d’un champ politique populaire qui intègre divers secteurs en phase de restructuration A l’origine d’un nouveau cycle de luttes, cet espace constituera peut-être le terreau de mouvements sociaux populaires capables d’ébranler l’hégémonie néolibérale qui pèse actuellement sur le Pérou.

Apogée et crise de la gauche sociale et politique

Au cours des années 1960, 1970 et 1980, le Pérou fut l’un des pays d’Amérique latine les plus politisés et la terre d’élection d’importants conflits sociaux. Ce contexte fut aussi celui d’une gauche politiquement bien formée et bien organisée, jouissant d’un réel ancrage social et territorial, et qui put compter sur l’appui de quelque 30% de la population dans ses meilleurs résultats électoraux. Durant cette période féconde en changements, de puissants mouvements sociaux jouèrent un rôle de premier plan dans la transformation de la société traditionnelle. Les mouvements paysans furent à la pointe de lance des mutations dans le monde agraire et la propriété terrienne.

D’autres mouvements virent le jour, dans les villes : syndicats ouvriers, mouvements populaires urbains et coalitions de travailleurs d’autres secteurs, dont les employés du secteur public. Le mouvement ouvrier s’est constitué à la faveur du développement de l’activité industrielle et dans le cadre des mines, générant un vaste ensemble d’organisations à l’origine d’actions collectives et de protestations diverses. Le mouvement populaire urbain a quant à lui vu le jour sur fond d’urbanisation galopante et d’apparition d’importantes ceintures de pauvreté en marge des villes. Les habitants des quartiers pauvres ont su s’organiser collectivement et devenir progressivement un important acteur politique.

D’autres secteurs, comme les employés publics et surtout les enseignants se sont également constitués en syndicats et ont multiplié les actions pour faire entendre leurs voix. Jusqu’à la fin des années 1970, ces mouvements sociaux ont fait la preuve d’une forte maturité, comme l’on montré les vagues de protestation contre la dictature militaire de Francisco Morales Bermúdez, qui ont fini par contraindre les militaires à convoquer une assemblée constituante en vue de rétablir le régime démocratique.

Mais cette conjoncture particulière changea radicalement quand le processus de transition s’orienta, dans les années 1980 et 1990, vers la mise en place d’un ordre de type néolibéral. Dans le cas du Pérou, cette transition eut des corollaires particulièrement tragiques, dont un sanglant conflit armé qui coûta la vie à quelque 70 000 personnes. L’enchaînement des effets de la violence politique, d’une grave crise économique et de la modernisation néolibérale autoritaire imposée par le régime d’Alberto Fujimori (de 1990 à 2000) désarticula complètement les mouvements sociaux et modifia radicalement les conditions de représentation politique des classes populaires.

Il en découla la quasi-disparition de la gauche politique, de sorte que l’ordre néolibéral hérité de la dictature de Fujimori se consolida, et qu’il pu être respecté au pied de la lettre, dans la plus pure orthodoxie, par les trois gouvernements démocratiques suivants : celui de la transition de Valentín Paniagua, celui d’Alejandro Toledo et le gouvernement actuel d’Alan García.

De la démobilisation à la résurgence de protestations sociales

La démobilisation des couches populaires, de la gauche politique et des mouvements sociaux péruviens a servi les « succès » du néolibéralisme de type autoritaire. Et cette libéralisation drastique a en retour modifié en profondeur la physionomie de la société péruvienne, faisant du Pérou un modèle incontesté, selon les critères dominants, en matière de gestion économique et politique.

La forte croissance (environ 6 à 7 % annuels depuis la dernière décennie), la stabilisation macroéconomique et la modernisation néolibérale de l’État ont eu pour contrepartie la débâcle totale du système partisan, l’aggravation subséquente de la crise de légitimité du régime politique et la disparition des canaux traditionnels – partis et mouvements sociaux – de représentation des secteurs populaires. Une situation d’autant plus problématique que selon les statistiques officielles elles-mêmes, les succès macroéconomiques ne se sont traduits ni par une réduction substantielle de la pauvreté ni par une amélioration des conditions de vie de la population.

Ceci étant, quelques signes avant-coureurs laissent penser que cette situation politique tend à changer depuis le retour à la démocratie au tout début des années 2000. Depuis, les revendications et mobilisations sociales se multiplient, prenant parfois un profil clairement anti-néolibéral, ce qui tranche avec le passé récent. Au nombre de ces manifestations de protestation, citons :

a) Les mobilisations, dans plusieurs régions du pays, de communautés paysannes et indigènes contre les sociétés minières et l’expansion de leurs activités sur les territoires municipaux. Ces mobilisations sont chapeautées par la Coordination nationale des communautés affectées par l’industrie minière (CONACAMI) qui représente plus d’un millier d’entités mobilisées pour la défense de leur territoire et de leurs ressources naturelles. La CONACAMI s’est cependant trouvée débordée ces dernières années par l’ampleur de la protestation des communautés locales, en raison sans doute du manque de dirigeants formés et capables de coordonner, sur le plan national, l’ensemble des luttes contre l’expansion minière.

b) Des protestations populaires, tant en milieu urbain que rural, contre les agissements d’élus locaux (maires et conseillers municipaux), accusés de corruption, de népotisme et d’incompétence sur le plan administratif. Parfois ces plaintes sont liées à d’autres revendications, comme c’est le cas bien souvent dans les départements les plus pauvres, à forte population indigène. Puno, l’une des régions les plus défavorisées du Pérou, qui a connu au cours des dernières décennies un processus accéléré de modernisation, a ainsi vu l’émergence de nouveaux acteurs locaux dominants qui affichent souvent des revendications à forte coloration ethnique.

c) Des mobilisations à l’échelle régionale et dans les grands centres urbains, pour la préservation des ressources naturelles, contre la privatisation des services publics ou encore pour la défense des droits des travailleurs. Depuis la révolte d’Arequipa en 2002 contre la privatisation de l’entreprise locale de gestion et de distribution de l’eau, d’autres communautés urbaines ont suivi le mouvement : Ayacucho, Cajamarca, Ancash, Huancayo, Pucallpa, Puno, Apurímac, Abancay, etc. A la pointe de ces mobilisations, les organisations sont d’autant plus engagées et dynamiques (ce qu’on appelle les Fronts régionaux ou Fronts de défense) que les groupes mobilisés appartiennent aux secteurs populaires urbains. Notons aussi que les jeunes représentent le groupe le plus actif dans ces luttes sociales.

d) Des protestations paysannes dans plusieurs régions dont les revendications sont « classistes », mais qui recourent à des formes de mobilisation et des plateformes organisées sur une base ethnique : blocus communautaires, organisation par roulement et distribution de terres, etc. Les mobilisations les plus dynamiques ont eu lieu surtout dans les régions d’Apurímac y de Junín, où les travailleurs ruraux ont tenté d’obtenir des prix justes pour la vente de leurs produits agricoles.

e) D’autres secteurs spécifiques, comme les paysans producteurs de coca des douze vallées productrices du Pérou, les enseignants regroupés au sein du Syndicat national des travailleurs de l’éducation péruvienne (SUTEP), d’autres corps de métier du secteur public (médecins, infirmières, employés, etc.) et de nouveaux groupes de travailleurs urbains salariés. Ces secteurs semblent actuellement se découvrir un nouveau potentiel d’organisation et de mobilisation.

Grâce à ces formes renouvelées d’action collective, on a enregistré une forte croissance des mobilisations sociales au Pérou en 2007, qui sont parfois parvenues à placer le gouvernement dans une situation difficile. Mais convenons qu’il s’agit encore là de protestations, de manifestations et de plateformes organisationnelles qui répondent mal à la définition classique des mouvements sociaux. La faiblesse organique des couches populaires reste un problème très actuel au Pérou.

Aussi, ce qui ressort de l’analyse, ce sont des formes très diverses de protestation sociale sans lien apparent et qui donc ne peuvent que difficilement mener à la formation de mouvements sociaux en tant que tels ; c’est-à-dire des formes de conflit social reposant sur des structures organisées et un leadership propre, un discours de confrontation et une base sociale mobilisée, capables de remettre en question les orientations en vigueur du pouvoir.

En conclusion, il n’est pas exagéré d’affirmer qu’on assiste actuellement à une nette tendance à la reconstitution de tissus organisationnels au Pérou, ainsi qu’à la résurgence de certaines formes de revendication collective, mais qui ne parviennent cependant pas encore à se doter des niveaux de coordination, de leadership et de solidité propres aux mouvements sociaux classiques. Il est probable cependant que cette tendance à une augmentation des mobilisations se poursuivra au cours des prochaines années. Ce à quoi l’on assiste aujourd’hui au Pérou, c’est à la politisation croissante de l’insatisfaction générée par le modèle néolibéral, vendu comme un succès et se présentant lui-même comme très performant, mais incapable de remédier aux problèmes endémiques que sont la pauvreté et l’exclusion.


P.-S.

Traduction de l’espagnol : Renato Pinto.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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