Equateur

Parc Yasuní : articuler justice sociale et urgence écologique

L’Equateur est un pays pauvre doté d’une immense biodiversité mais dépendant des ressources générées par l’exploitation pétrolière. Ce petit pays est en train de faire un appel au reste du monde afin d’avoir l’appui d’Etats et de citoyens responsables pour réussir la transition vers un modèle de développement plus soutenable et une économie post-pétrolière.

L’initiative Yasuní-ITT tire son nom des trois forages d’exploration (Ishpingo-Tambococha-Tiputini) creusés dans le Parc naturel du Yasuní dans l’Amazonie équatorienne. Elle a été pensée par des acteurs de la société civile équatorienne (associations écologiques, organisations indigènes, mouvements sociaux, etc) dont certains sont arrivés au pouvoir après l’élection de Rafael Correa en 2006. C’est notamment le cas d’Alberto Acosta qui, en tant que ministre de l’Energie et des Mines, a porté ce projet au niveau politique. Il s’agit de ne pas exploiter quelque 850 millions de barils de pétrole situés dans le Parc Yasuní, une réserve naturelle qui contient une des plus importantes biodiversités dans le monde et où vivent des peuples en isolement volontaire : les Tagaeri et les Taromenane. Mais en échange, l’Equateur, en partant du principe de co-responsabilité pour les problèmes environnementaux globaux, demande à la communauté internationale une contribution à hauteur de 50% de la manne financière dont il pourrait disposer s’il exploitait ce pétrole. Aujourd’hui, pour le gouvernement équatorien, l’Initiative Yasuní-ITT est un projet prioritaire, tant pour sa politique extérieure qu’environnementale, et se propose d’être une alternative au Protocole de Kyoto pour affronter les changements climatiques, car elle ne se limite pas à proposer la réduction d’émission de gaz à effet de serre mais à les éviter. En effet, si ce projet puise dans les principes du Protocole de Kyoto et dans certains de ses mécanismes, il va plus loin en demandant une indemnisation afin de protéger la biodiversité d’une partie importante de l’Amazonie.

Vers une société de la bioconnaissance

Le 3 août, une étape cruciale a été franchie afin que l’Initiative Yasuni-ITT puisse être mise en œuvre : la signature, entre le gouvernement équatorien et le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), d’un accord sur le fond financier chargé de collecter l’argent qui permettra à cette utopie de devenir réalité. Le capital du Fond Yasuni-ITT sera investi exclusivement dans le développement de sources renouvelables d’énergie hydraulique, géothermique, éolienne ou solaire, avec comme objectif un changement de la matrice d’offre énergétique et productive réduisant l’utilisation des combustibles fossiles. Les intérêts du Fond seront, eux, destinés principalement aux projets suivants : éviter la déforestation et conserver de manière effective 44 Aires protégées qui correspondent à 4,8 millions d’hectares, soit 20% du territoire équatorien ; engager la reforestation et la régénération naturelle d’un million d’hectares de forêt dont les sols sont actuellement menacés par la dégradation (réduisant le taux de déforestation de l’Equateur, un des plus hauts d’Amérique du Sud) ; initialiser le développement social des zones d’influence de l’Initiative Yasuni-ITT avec l’investissement dans l’éducation, la santé, l’habitat et dans la création d’emplois dans des activités soutenables comme l’écotourisme ; investir dans la recherche et le développement en science et technologies avec comme objectif, à moyen/long terme, un changement de modèle de développement pour aller vers une société de la bioconnaissance.

La nature, sujet des politiques publiques

Avec le projet ITT, le gouvernement équatorien veut montrer le nouveau modèle de développement que doit suivre le pays. Ce modèle est basé sur le respect des droits de la nature (reconnus dans la nouvelle Constitution de 2008), l’équité sociale et l’utilisation de manière soutenable des ressources. L’Équateur est le premier pays dans le monde à reconnaître les « droits de la nature ». Ce concept est souvent décrié, car beaucoup pensent que cela signifie la fin des activités extractivistes ou encore l’impossibilité de continuer les activités d’autosubsistance comme dans le cas de la chasse ou de la pêche pour certaines communautés indigènes. Pourtant, les droits de la nature n’impliquent pas cela. « Cette proposition de droits implique que toute activité qui dépend des ressources naturelles pourra se faire si cela n’altère pas l’action téléologique et immanente de la nature, concept philosophique qui définit la capacité des êtres vivants, la nature incluse, de se régénérer ou de se guérir, et de continuer à exister. » [1] Ce qui est important c’est que la nature est ainsi considérée comme un être vivant avec lequel on doit vivre en harmonie, et non comme quelque chose à exploiter et à commercialiser.

Cette nouvelle conception exclut une vision économique de la nature ce qui va nous obliger à la construction d’autres types de relations à la nature en tant qu’individus mais aussi en tant que sociétés. Avec les droits de la nature, on reconnaît des obligations morales pour protéger et respecter l’intégrité des écosystèmes naturels et éviter la pollution environnementale. La nature passe d’objet du développement au sein d’une économie extractiviste et d’un modèle de développement ne tenant pas compte du patrimoine naturel, à sujet des différentes politiques publiques. Ainsi l’Initiative Yasuní-ITT doit être considérée comme une politique publique qui respecterait les droits de la nature en incitant les êtres humains à vivre en harmonie avec la nature. Toutefois, ce n’est pas une politique spécifiquement environnementale mais qui prend en compte des éléments économiques et sociaux avec une autre vision du développement, remettant en cause le caractère principalement extractif (pétrole, forêts) de l’actuel modèle.

« Vivre Bien »

L’Initiative Yasuní-ITT pourrait donc dessiner un nouveau modèle de civilisation qui permettrait d’articuler justice sociale et urgence écologique. Pour cela, des réformes structurelles profondes sont nécessaires pour changer le modèle actuel ; cela passe par des changements radicaux dans les moyens de production de biens ou d’énergie, ainsi que dans la société de consommation, car le mode de développement actuel n’est globalement pas viable.

Selon le ministre de la Planification et du Développement, René Ramirez [2], le meilleur avantage comparatif du pays est sa biodiversité, et le meilleur avantage compétitif qu’il pourrait avoir serait de savoir en profiter, à travers la conservation de cette biodiversité et la construction d’industries propres en relation, notamment, avec les biotechnologies. La stratégie à moyen/long termes pour aboutir à cette société de la bioconnaissance et de services éco-touristiques communautaires est développée dans le Plan nacional para el Buen Vivir Ce plan de développement a été construit dès 2007 et l’arrivée de Rafael Correa au pouvoir. Depuis, il a été discuté avec une forte participation de la société civile équatorienne et a été amélioré pour devenir le « Plan nacional para el Buen Vivir ». [3] . Ce plan propose la construction d’une nouvelle société avec notamment deux questions fondamentales en lien direct avec l’Initiative Yasuní-ITT : 1) Comment passer de la conservation du pétrole sous terre à une forme de génération de la richesse, de distribution et redistribution économique ? 2) Comment transformer la biodiversité en bioconnaissance, pour créer un autre type de société ?

L’Initiative Yasuní-ITT est un exemple pour que l’économie post-pétrolière et la justice écologique deviennent réalité. Elle nous oblige à penser à un autre type de développement qui ne soit plus fondé sur l’extraction des ressources naturelles mais qui prenne en compte une meilleure harmonie de l’être humain avec la nature. Elle représente aussi un étendard international qui commence à identifier l’Equateur avec une proposition nouvelle de construction d’un nouveau pacte social pour vivre ensemble. Mais ce projet est insuffisant pris isolément, l’Equateur doit aussi réfléchit à comment connaître et transformer cette information qu’est la biodiversité en une valeur ajoutée qui génère de la richesse pour la satisfaction des besoins humains, en lien avec le respect des droits de la nature. Pour mettre en place cet autre modèle, l’Equateur ne peut pas se permettre d’arrêter d’exploiter le pétrole notamment pour disposer de ces ressources financières pour financer les réformes nécessaires à cette transition. L’objectif du gouvernement est d’essayer de sortir de cette économie extractiviste ce qui n’implique pas de « fermer le robinet » tout de suite, mais de diminuer peu à peu le poids relatif du pétrole comme ressources de l’Etat. Cela va prendre au moins 20 ans et l’Initiative Yasuní-ITT en est la contribution la plus importante.


Notes

[1Alberto Acosta, Esperanza Martínez (compilateurs), Derechos de la Naturaleza. El futuro es ahora, Quito, Abya-Yala, 2009, p. 110.

[2Entretien réalisé par la journaliste Julie Banos à Quito en avril 2010. Je remercie Julie Banos pour m’avoir donné l’enregistrement de cet entretien.

[3Le « Buen Vivir » (« Vivre bien ») est un concept adapté de la cosmovision des populations indigènes et est présent dans la Constitution équatorienne, votée en 2008, en tant qu’alternative au développement occidental. Ce plan est consultable sur le site de la SENPLADES (Secretaria nacional de planificación y desarrollo) : www.senplades.gov.ec


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