Paraguay : de la crise à la souveraineté alimentaire ?

Dans le climat post-électoral du Paraguay, la hausse des prix de l’alimentation ne s’est pas traduite par de véritables manifestations de contestation. D’autant que le nouveau président élu, Fernando Lugo, a mis les enjeux de la réforme agraire et de la souveraineté alimentaire au cœur de sa campagne. Des politiques qui exigent de s’inscrire en faux contre une logique de l’agrobusiness défendue par de puissants intérêts.

La victoire de Fernando Lugo à la présidence du Paraguay, après plus de 60 ans de domination sans partage du parti « Colorado » [1]marque sans nul doute un tournant dans l’histoire politique du pays. Une nouvelle ère vient de s’ouvrir, empreinte d’énormes espoirs de changement, et le nouveau président devra répondre à ces attentes en dirigeant « dans des circonstances héritées du passé, qui s’imposent directement à lui  », soit dans un pays dévasté par l’inégalité, la pauvreté et la corruption.

Modération des acteurs sociaux

Qui plus est, il entame son mandat dans le contexte d’une profonde crise économique mondiale, dont deux des dimensions majeures, qui vont de pair, sont la crise énergétique et la crise alimentaire (des prix, pas de la disponibilité). Le lien entre ces deux crises s’est accentué avec la décision prise par les pays du « capitalisme central » de résoudre la crise énergétique à travers la production d’agrocarburants, ce qui revient à consacrer une quantité croissante de produits agricoles (dont un grand nombre fait partie du panier de base de la ménagère de nos régions) à la génération de combustibles. Ceci dit, cette dernière secousse touche un pays déjà passablement éprouvé. La stabilité qui a prévalu ces cinq dernières années au niveau macroéconomique ne s’est pas vérifiée à l’échelle microéconomique. En d’autres termes, de larges secteurs de la population ont fait face à une augmentation de la précarité économique. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 20% de la population paraguayenne vivent dans la pauvreté extrême, tandis que presque 50% connaissent de sérieux problèmes d’emploi (Rojas, 2008).

Bien que le Paraguay s’apparente souvent à une énorme hacienda, il n’a pas été épargné par la crise alimentaire mondiale. Comme ailleurs, le prix des produits de base est monté en flèche. En seulement un an, le prix du riz a augmenté de 174%, celui de l’huile de 138%, celui de la viande de 156%, celui du lait de 88% et celui du manioc (produit essentiel de l’alimentation paraguayenne) de 173% (Guerrero, 2008). Le mécontentement croissant de la population ne s’est pourtant pas encore transformé en véritable contestation populaire, avec manifestations de rue à la clé, comme cela a été le cas en Haïti, au Mexique et dans d’autres pays. Des acteurs sociaux comme l’Association des consommateurs ont bien exprimé leurs préoccupations publiquement, et des centrales syndicales ont réclamé une augmentation du salaire minimum afin d’amortir les conséquences de l’inflation, mais il est fort probable que le climat post-électoral et les attentes à l’endroit du nouveau gouvernement aient contribué à la modération de ces interpellations et à l’absence d’actes de protestation.

Rompre avec la logique de l’agrobusiness

La campagne électorale de l’actuel président a abondamment fait référence aux questions de sécurité et de souveraineté alimentaires. Quelques jours avant son investiture, Fernando Lugo déclarait encore : « en ce qui concerne la réforme agraire intégrale, nous proposons que sa mise en œuvre soit orchestrée par l’Etat avec la participation des secteurs concernés et nous misons sur un renforcement du rôle de l’agriculture familiale en tant que fournisseuse d’aliments qui garantisse la souveraineté et la sécurité alimentaires  » (Abc, 13 août 2008). Lors de la cérémonie d’investiture, le 15 septembre, il a rappelé qu’il lui importait de « mettre l’accent sur une sécurité alimentaire qui non seulement garantisse un espace et des opportunités de production autogestionnaire, mais se déploie également dans ses dimensions culturelle, souveraine et identitaire  [2] », et que la sécurité et la souveraineté alimentaires constituaient « les piliers de la politique agricole  » qu’elles prétendaient développer, ainsi que la compétitivité, « en vue d’augmenter les niveaux d’exportation  » (Abc, 18 août 2008). ]]. ». Souvenons-nous également qu’une des premières actions du nouveau président, au lendemain de son entrée en fonction, a été la signature d’une série d’accords de coopération avec son homologue vénézuélien, parmi lesquels « un accord cadre en faveur de la souveraineté alimentaire des deux pays » (La Jornada, 17 août 2008).

Au-delà des bonnes intentions cependant, et malgré la volonté politique apparente du nouveau gouvernement, la mise en place d’une politique de souveraineté alimentaire ne sera pas chose aisée. Car pour passer effectivement du discours à la réalité, il faut rompre avec la logique de l’agrobusiness qui envahit progressivement le pays. Tant que le territoire paraguayen continuera à faire partie de la « république unie du soja » (comme le précise Syngenta sur son site web !), aucune des revendications historiques du mouvement paysan paraguayen ne pourra être satisfaite [3]. Il est donc indispensable d’inverser le modèle de production qui favorise la formation d’immenses « déserts verts » et expulse les familles paysannes et indigènes de leurs terres ancestrales.

  • Un dirigeant du mouvement Tekojoja (« Vivre dans l’égalité ») résume la vision qu’une bonne partie des organisations populaires ont de cette situation : « il ne s’agit pas du produit en lui-même, mais de la manière dont on produit et organise la chaîne des intermédiaires. Depuis le producteur jusqu’au consommateur, les entreprises capitalistes accaparent le processus et s’enrichissent à tous les niveaux : au moment de la plantation, de la distribution, de l’industrialisation et de la commercialisation. Plus grave encore, ils produisent même les intrants, les semences. L’agriculture paysanne, par contre, produit avant tout pour l’autoconsommation. Avec l’agro-industrie, il y a des aliments en abondance, mais seuls ceux qui ont les moyens de les acheter peuvent y accéder. La famille paysanne ne dispose pas de ces moyens ; l’achat des aliments de qualité est réservé à certains secteurs sociaux.  »

« Bien sûr, les gens continuent à manger, mais ils mangent les rebuts, ils mangent les fruits pourris sur les marchés. Les gens continuent à manger parce qu’ils ne se laissent pas si facilement mourir de faim. La souveraineté alimentaire est destinée à résoudre ces problèmes. L’alimentation n’est pas l’acte de consommer quelque chose, mais c’est tout le processus, y compris le contrôle de la qualité des aliments. La souveraineté implique aussi qu’il faut détenir de la terre pour produire, et là surgissent les problèmes avec les entreprises qui concentrent la terre. Dans nos pays, la souveraineté alimentaire sera toujours une source de conflits avec les grands propriétaires terriens  » (Pagina 12, 30 juin 2008).

Pour la souveraineté alimentaire

La souveraineté alimentaire est au cœur de l’agenda des mouvements paysans depuis plusieurs années. En 2006, la Coordination des femmes rurales, travailleuses et indigènes (Conamuri) dénonçait publiquement « la dépendance alimentaire encouragée par l’Etat lui-même, qui soutient et défend les intérêts des grand propriétaires et des grandes multinationales de l’agroalimentaire au détriment de l’alimentation, de la santé et de la vie de nos communautés. Ces multinationales empoisonnent l’environnement et détruisent nos propres semences, qui sont le fondement de notre manière de vivre et de notre souveraineté alimentaire  ». La coordination revendique « la semence en tant que patrimoine inaliénable des peuples au service de l’humanité, comme source d’alimentation et de souveraineté alimentaire, d’identité et de préservation de notre culture, de dignité et de manière de vivre en tant que femmes travailleuses, que ce soit en milieu urbain, rural ou indigène  » (Conamuri, 2006).

Au mois de juin 2008, le Sommet des peuples du Sud tenu dans la ville de Posadas (Argentine) sous le thème « Pour un modèle de production qui garantisse la souveraineté alimentaire des peuples », et auquel ont participé plusieurs mouvements sociaux paraguayens, affirmait dans sa déclaration finale : « nous appelons les peuples d’Amérique du Sud à mettre en place une campagne régionale pour la souveraineté alimentaire qui vise à assurer l’accès à l’alimentation pour la population et dénonce les initiatives de la FAO, qui proposent de résoudre la crise alimentaire mondiale avec les mêmes instruments qui l’ont provoquée : l’agriculture industrielle, les monocultures d’exportation et les formules technologiques inappropriées  ».

Si le nouveau gouvernement semble avoir fait siennes les préoccupations du mouvement paysan, à savoir la lutte pour la réforme agraire et la dénonciation du modèle sojero (de culture du soja à grande échelle) et ses conséquences, la traduction de cette volonté politique en mesures concrètes devra se faire sous le feu nourri des groupe de pression puissants et fortement organisés, ceux de l’agrobusiness et des grands propriétaires terriens, qui sont prêts à tout pour maintenir le statu quo. L’appui des organisations paysannes et populaires suffira-t-il à vaincre ces forces hostiles au changement ?

Bibliographie

Conamuri (2006), déclaration de la Coordinadora Nacional de Mujeres Trabajadoras, Rurales e Indígenas del Paraguay réunies dans le cadre du Forum de la semence.

Frente Social y Popular (2008), Document du Congrès du Frente Social y Popular, Asunción.

Guerrero J. M. (2008), « Entre el tsunami silencioso y las protestas sociales. El lujo de comer », En acción n° 285, juillet.

Organización de Lucha por la Tierra (2008), Propuesta mínima en el marco de la reforma agraria integral, Asunción, août.

Palau Viladesau T. (2004), Capitalismo Agrario y expulsión campesina. Avance del monocultivo de soja transgénica en el Paraguay, Asunción, CEIDRA.

Palau Viladesau, T. (2007), « La situación económica mundial y sus impactos sobre el Paraguay », En Acción n° 280, décembre.

Pinheiro S. (2007), « Energía y agrocombustibles », En Acción n° 275, juillet.

Rojas V. L. (2008), « Macroeconomía de la pobreza o pobreza de la macroeconomía », En Acción n° 287, septembre.

Traduction de l’espagnol : Anne Simonet


Notes

[1Le parti Colorado (Asociación Nacional Republicana), de tendance conservatrice, a gouverné le Paraguay de 1947 à 2007 sans interruption. Il aura surtout été un des deux piliers de la longue dictature de Alfredo Stroessner (1954-1989), l’autre étant l’armée.,

[2Au mois d’août 2008, le ministre des finances insistait sur l’objectif « d’une réforme agraire intégrale et de la réactivation de l’agriculture familiale.  » Cette réforme concerne « à la fois l’agriculture familiale et l’agriculture commerciale et comprend l’achat de terres, l’assistance technique, l’octroi de crédits, l’infrastructure et la commercialisation  ». Les nouvelles autorités du secteur agricole ont déclaré qu’elles allaient diriger et appuyer le processus de réforme agraire intégrale « [[auquel s’est expressément engagé le président élu, Fernando Lugo

[325% des terres cultivables du Paraguay sont consacrées au soja, et Monsanto contrôle entre 60 et 80% des semences de soja plantées dans le pays. Cette dépendance est facteur de vulnérabilité alimentaire. Au-delà, l’utilisation des semences Round Up Ready provoque des intoxications humaines, détériore l’environnement et entraîne la disparition des usages agricoles et des habitudes alimentaires qui fondent la culture rurale paraguayenne (Palau, 2004).

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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