Palestine : un pays à réinventer

Il est impossible d’aborder la question des mouvements de résistance « en Palestine » sans les remettre dans le sombre contexte de l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui le mouvement national palestinien : d’une part, parce que les luttes ont été structurellement déterminées par les acteurs politiques et militaires, d’autre part, car cette impasse renvoie à maints égards à la difficulté de circonscrire ou de délimiter la Palestine.

Qu’entend-on par « en Palestine » ? Et de quelle Palestine parle-t-on ? S’agit-il de la Palestine délimitée territorialement par la puissance mandataire britannique en 1922 (c’est-à-dire entre la Méditerranée et le Jourdain) et ce, jusqu’à sa « disparition » politique en 1948 ? Si oui, parle-t-on alors de la seule société « arabe » de Palestine ? En d’autres termes, exclut-on du champ de vision la société « juive » (israélienne), y compris dans ses espaces d’intersection et d’interaction avec son siamois arabe palestinien ?

S’agit-il plutôt de la Palestine « résiduaire » telle que circonscrite par les lignes d’armistice de 1949 ? Dans ce cas, par « Palestine », il ne faudrait entendre rien d’autre que les deux territoires occupés depuis 1967 par l’État d’Israël : d’une part, la Cisjordanie (et Jérusalem-Est) annexée par la Jordanie en 1948 et conquise par Israël depuis 1967, et, d’autre part, la bande de Gaza occupée par l’Égypte en 1948, conquise par Israël en 1967 et « évacuée » en septembre 2005 dans le cadre du plan israélien de « déconnexion » (ou de « désengagement »). Cette Palestine « résiduaire » serait donc la patrie de quelque 4 millions de Palestiniens : 2 350 000 en Cisjordanie, 1 420 000 dans la bande de Gaza et 210 000 à Jérusalem-Est.

« Palestine résiduaire », « Arabes israéliens » et « Palestiniens dispersés »

À première vue, faire de cette Palestine « résiduaire » le cadre d’analyse des mouvements sociaux « en Palestine » peut sembler le plus pertinent et le plus pratique. Après tout, en reconnaissant l’existence de l’État d’Israël en 1988, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) n’a-t-elle pas elle-même circonscrit l’espace palestinien aux territoires occupés et colonisés par Israël depuis 1967 ? De même, le processus diplomatique engagé en septembre 1993 entre l’État d’Israël et l’OLP n’avait-t-il pas pour objectifs l’instauration d’un régime intérimaire d’autonomie palestinienne dans les territoires occupés depuis 1967 et la négociation d’un « statut permanent » pour ces seuls territoires ? Enfin, si l’on excepte Jérusalem-Est (annexée en 1967 par Israël qui la considère comme partie intégrante de son territoire souverain), les territoires de Cisjordanie et de la bande de Gaza ne sont-ils pas les seuls sur lesquels s’exerce une relative mais néanmoins officielle souveraineté palestinienne [1] ?

Pourtant, opérer un tel recadrage, c’est faire l’impasse sur quelque 60% des 10 millions d’âmes que compte la collectivité nationale palestinienne. D’une part, si 78% du territoire de la Palestine mandataire ont disparu « sous Israël » en 1948 et si 83% des Arabes palestiniens qui habitaient le territoire israélien en ont été expulsés ou l’ont fui, l’État d’Israël compte en 2009 une minorité arabe de 20,2 %, soit une population d’1,5 million de « Palestiniens de 1948 ». Aborder la question des mouvements sociaux en Palestine devrait donc idéalement tenir compte d’une minorité arabe israélienne qui s’avère en outre très organisée politiquement, d’autant qu’elle est représentée à la Knesset, le parlement israélien, et que, outre une série de discriminations, elle est en butte à une forme de domination proche de celle exercée sur les Palestiniens des Territoires occupés : colonisation juive de peuplement, restrictions légales et formelles de l’accès à la propriété foncière et immobilière, quadrillage social par le Shabak (Service de sécurité générale, c’est-à-dire les Renseignements généraux), etc.

D’autre part, comment aborder la Palestine et ses luttes sociales et politiques sans tenir compte de ce que la langue arabe nomme les « Palestiniens dispersés » (al-Filastiniyûn fî ash-Shatât), c’est-à-dire les réfugiés palestiniens installés hors de l’ancienne Palestine mandataire ou ayant émigré loin des anciennes lignes de front ? En tout, il s’agit d’un peu plus de 4,5 millions de Palestiniens, au premier rang desquels se classent les quelque 3 millions de « citoyens » jordaniens d’origine palestinienne (55% de la population jordanienne).

Du rêve du « Retour » à l’appel à la « fin de l’occupation »

Il serait tentant de considérer les paragraphes qui précèdent comme pure argutie. Au fond, la bande de Gaza et la Cisjordanie occupées ne constituent-elles pas le centre de gravité politique et administratif du combat palestinien pour l’autodétermination et l’indépendance ? Certes. Mais c’est oublier qu’historiquement, les organisations politico-militaires qui s’étaient tant bien que mal fédérées au sein de l’OLP à la fin des années 1960 avaient pour base sociale première la population des camps de réfugiés de Jordanie et du Liban, tandis que la finalité politique de ces organisations n’était pas tant la création d’un « État de Palestine » que la réalisation du « Retour en Palestine », c’est-à-dire le retour des réfugiés palestiniens dans un territoire désormais israélien, dans des villes et villages disparus ou « judaïsés » après la guerre de 1948.

Du début des années 1960 à juillet 1971, les Palestiniens de Jordanie et leurs organisations politiques et militaires ont constitué un réel défi pour la monarchie hachémite au pouvoir à Amman. Naturalisés jordaniens par un régime qui s’était toujours considéré comme le représentant légitime du peuple palestinien et comme ayant vocation à gouverner le territoire de l’ancienne Palestine mandataire, les Palestiniens, avec le soutien des organisations panarabistes ou de gauche jordaniennes « de souche », ont ainsi longtemps mené un double combat : l’égalité civique, sociale et politique, d’une part, et la transformation de cette Jordanie ainsi « palestinisée » de facto en base de reconquête de la rive occidentale du Jourdain (c’est-à-dire la Cisjordanie, voire tout ou partie du territoire israélien), d’autre part.

Ce rêve, poussé à son paroxysme par la gauche nationaliste palestinienne (Front populaire et Front démocratique) s’est noyé dans le sang de la guerre civile de 1970-71, lorsque l’armée jordanienne (qui comptait nombre de soldats et d’officiers d’origine palestinienne) a écrasé les miliciens de l’OLP dans ce que l’historiographie locale et internationale nomme Eilûl al-Aswad, le « septembre noir ». L’échec de la stratégie militaire dans le combat palestinien pour l’autodétermination a été en quelque sorte confirmé lorsqu’a pris fin, au milieu des années 1980, l’aventure libanaise de l’OLP. Engluée dans la guerre civile et interconfessionnelle libanaise, écrasée par l’invasion israélienne de 1982 et désintégrée par les affrontements interpalestiniens de 1984 (la « guerre des camps »), l’OLP a peu à peu délaissé le terrain de la lutte armée, d’autant que son exécutif avait dû se replier loin des lignes de front, en Tunisie.

Avec la disparition des sanctuaires militaires de Jordanie et du Liban, s’il n’a pas officiellement renoncé à la revendication du « Retour », le courant majoritaire de l’OLP a été contraint de donner la priorité à celle d’un État indépendant édifié « à côté » de l’État d’Israël et non « sur » l’État d’Israël. Ce changement de stratégie et de priorité n’a pas été seulement le fruit de contingences strictement militaires. Il a surtout été dicté par la société palestinienne des Territoires occupés. À partir des années 1980, ce sont ainsi les organisations sociales locales qui ont présidé au changement des priorités nationales et ont peu à peu donné le ton dans le débat palestinien tel qu’il était organisé au sein de l’OLP.

Dans les Territoires occupés, de 1970 à 1987, la frustration des libertés palestiniennes par l’occupant israélien n’avait jusqu’alors suscité que des réactions principalement individuelles de non-coopération et de « désengagement », d’autant que la résistance armée des camps de la bande de Gaza avait été éradiquée par l’armée israélienne dès 1970. Incarné par l’OLP, le leadership politique national palestinien était longtemps resté un leadership essentiellement « extérieur » à la Cisjordanie et (dans une moindre mesure) à Gaza. Le sens de l’action d’une OLP qui se percevait et fonctionnait comme une avant-garde nationaliste était jusqu’alors à comprendre dans les pratiques sociales d’une guérilla palestinienne elle-même issue de diverses couches sociales « expatriées » au Liban et en Jordanie, ainsi que, dans une moindre mesure, dans les camps de réfugiés de Cisjordanie, un territoire qui, jusqu’en juin 1967, était sous occupation non pas israélienne mais jordanienne.

Jusqu’au début des années 1970, la majorité des Palestiniens n’avait vu en Israël qu’une entité sioniste, étrangère, coloniale, raciste, illégitime et, surtout, réversible, condamnée par « le sens de l’Histoire » à disparaître. Au début des années 1970, certains intellectuels avaient certes proposé la création d’un État arabe laïc et démocratique sur toute la Palestine et dans lequel citoyens musulmans, juifs et chrétiens vivraient ensemble. Ce faisant, ils ne voyaient encore dans la société israélienne qu’une vaste communauté confessionnelle, pas une collectivité nationale politiquement et linguistiquement déterminée.

Mais, la société palestinienne occupée allait entre-temps traverser les années 1970 et 1980 au rythme de l’intégration forcée à l’économie israélienne, de la cohabitation tout aussi forcée avec les fonctionnaires de l’Administration civile ou les employeurs, d’une assez grande liberté de circulation entre les Territoires occupés et le territoire israélien proprement dit, et, enfin et surtout, d’une colonisation de peuplement israélienne reposant sur l’expropriation massive de terres et le démembrement de l’espace palestinien. Petit à petit, le principe de réalité d’une nation israélienne victorieuse, pérenne et enracinée a fini par s’imposer aux Palestiniens de l’intérieur (Cisjordanie et Gaza) et, dans une bien moindre mesure, à ceux de l’extérieur (Jordanie, etc.).

C’est de ce lent travail de fermentation et de décantation qu’est née la première intifada (1987-1992), le premier soulèvement contre l’occupation israélienne. La première intifada a été un grand moment de libération de toutes les énergies politiques et intellectuelles accumulées et canalisées par des organisations sociales qui, « étiquetées » ou pas, avaient passé toute la décennie 1980 à développer des modes de résistance basés sur l’initiative civile et non armée. Dépourvue de relais militaires significatifs et débordée par une base sociale cisjordano-gazaouite qui lui était pour partie étrangère et qui s’était auto-organisée au sein d’un « commandement unifié », l’OLP « institutionnelle » n’en était pas moins considérée par les Palestiniens de l’intérieur comme le seul lieu légitime de délibération et de définition des revendications nationales palestiniennes.

Structuré autour des mots d’ordre « fin de l’occupation » et « négociation » avec Israël (c’est-à-dire la partition de jure de l’ancienne Palestine et la reconnaissance mutuelle), le soulèvement de la « Palestine résiduaire » de 1987-1992 fut un évènement décisif. Non seulement, il déclencha (pour un temps seulement) une dynamique sociale israélienne favorable à la reconnaissance mutuelle et au compromis territorial. Mais, surtout, il força l’OLP « institutionnelle » et avant-garde proclamée, à franchir le Rubicon en reconnaissant explicitement Israël et en faisant des Territoires occupés le cadre du futur État de Palestine et le centre de gravité des « autres » Palestines, la Palestine sans territoire, sans se substituer cela dit au libre-arbitre de la minorité « arabe israélienne ».

Mise en place de l’Autorité palestinienne…

Signés à Washington entre le président de l’OLP, Yasser Arafat (Fatah), et le premier ministre d’Israël, Yitzhak Rabin (Parti travailliste), les accords d’Oslo sont en partie nés de ces dynamiques. Pourtant, ces accords et leur mise en application ont en quelque sorte signé la mort à petit feu des initiatives politiques et sociales autonomes qui avaient œuvré au succès du premier soulèvement. On le sait, les accords d’Oslo ne prévoyaient explicitement aucun gel de la colonisation, ne stipulaient aucunement la création future d’un État palestinien et, surtout, ils faisaient de l’armée israélienne et des forces de sécurité palestiniennes nouvellement créées avec l’assentiment d’Israël les acteurs majeurs dans les Territoires occupés.

Mais, sur un plan moins « spectaculaire » et moins sécuritaire, le déploiement dans les enclaves autonomes palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza d’une Autorité palestinienne ayant pour vocation l’édification du futur État de Palestine allait entrer en contradiction croissante avec les organisations politiques et les ONG qui avaient fait figure d’État virtuel.

Avant les accords d’Oslo, deux grandes mouvances, par le biais d’un tissu d’ONG, s’étaient investies dans la structuration de la société civile palestinienne. La première était animée par des cadres ex-communistes, ainsi que par des fractions de la classe moyenne citadine et de la paysannerie plus acquises au Fatah. La seconde mouvance était animée par le Mouvement de la résistance islamique, le Hamas, alors radicalement opposé à toute intégration dans une légalité palestinienne incarnée par une OLP dominée par le Fatah.
À partir de l’été 1994, lorsque les accords d’Oslo débouchèrent sur la mise en place de l’Autorité palestinienne, de nombreux cadres de la première mouvance acceptèrent tant bien que mal de céder une partie de leurs prérogatives à une Autorité dont le clientélisme et les compromissions financières n’apparaîtraient que plus tard. Ces cadres furent d’autant plus contraints de se soumettre qu’une majorité d’entre eux voyaient les aides internationales se détourner vers « l’État en route » et certains des leurs rejoindre une administration pléthorique et le plus souvent dirigée par les « revenants » de Tunis. Comme le disaient, non sans humour, de nombreux Palestiniens à l’époque : « Avant, nous avions de l’autorité. Aujourd’hui, nous avons l’Autorité. »

De leur côté, forts d’une autonomie sociale et militaire et de l’absence de participation aux affaires de l’Autorité palestinienne, les islamistes gagneront en popularité et en légitimité dans les villes et les camps de réfugiés, d’autant que leur réputation « d’incorruptibles » tranchera avec les malversations coutumières de certains hauts responsables de l’OLP.

L’effondrement des accords d’Oslo à l’automne 2000, le recours par les forces d’occupation israéliennes à une répression sans précédent depuis 1970 et le déclenchement de la seconde intifada ont frappé d’hébétude le champ social palestinien. Radicalement différente de l’insurrection populaire de 1987-1992, la nouvelle intifada fut une initiative de groupes politiques armés, affiliés à l’un des grands mouvements politiques ou de pure génération spontanée. Loin des initiatives civiles majoritairement non violentes de la décennie précédente, le soulèvement palestinien a pris rapidement un tour extrêmement violent et, à mesure que la situation se faisait désespérée, elle a débouché sur des conduites sociales radicales de « sortie », par le biais des attentats suicides qui, indépendamment de leur motivation politique ou non, n’en constituent pas moins la manière la plus radicale de se « désengager » du réel.

La répression du soulèvement palestinien par Israël a débouché sur le siège de la plupart des zones autonomes, de plus en plus réduites au rang d’enclaves ceinturées par l’armée. Au-delà de leurs fonctions répressives, les forces israéliennes assurent la libre circulation des colons israéliens et, afin de dessiner un territoire colonial le moins strié possible par la géographie humaine palestinienne, continuent d’exproprier (« légalement » ou par anticipation) de nombreuses parcelles de terrain. Ce qui fait encore et toujours du droit à la terre et à la libre circulation le défi existentiel principiel et la revendication essentielle des Palestiniens des Territoires occupés.

Aujourd’hui s’impose la réalité d’un champ politique et social palestinien désolé. Cette désolation n’est pas seulement physique et économique. Elle est également de l’ordre du projet politique national. Branchée sur le respirateur artificiel de l’aide internationale, du gouvernement militaire israélien et de l’encadrement sécuritaire américain (qui reconstitue des forces de sécurité estampillées Fatah), l’Autorité palestinienne est-elle encore un interlocuteur pour les mouvements civils palestiniens ou une simple bureaucratie nationale ?

Idéologiquement, qu’est-ce que l’Autorité palestinienne aujourd’hui, se demandent de nombreux intellectuels palestiniens, sinon l’expression bureaucratique d’un mouvement nationaliste défait, le Fatah (du moins, une partie de celui-ci) ? D’une part, lors des élections législatives de janvier 2006, confirmant sa victoire des municipales de 2005, le Hamas avait obtenu 48% des voix à Gaza (contre 43% pour le Fatah) et 42% en Cisjordanie (contre 40% au Fatah). D’autre part, beaucoup considèrent que le Fatah ne s’est maintenu au pouvoir en Cisjordanie qu’avec le blanc-seing des bailleurs de fonds occidentaux et que, lors des élections législatives et présidentielles convoquées pour le 24 janvier 2010, le Fatah ne devra son (probable) maintien au pouvoir qu’à la chape de plomb sécuritaire « palestinienne » qui se sera abattue sur la Cisjordanie depuis plus de deux ans, ainsi qu’à la lassitude de la majorité d’une génération vaincue et au boycott de plusieurs partis d’opposition, au premier rang desquels le Hamas. Plus prosaïquement, auprès de qui peuvent bien manifester des ouvriers palestiniens ou des fonctionnaires s’ils veulent obtenir des droits sociaux ? Et avec quelles organisations syndicales, vu qu’elles sont pour la plupart politiquement affiliées ?

Alternatives « extrapolitiques » et « postpolitiques » ?

Un bémol tout de même : certains cadres de l’ancien mouvement « associatif » indépendant palestinien et de nouveaux cadres ont peu à peu repris du service et tenté, non pas d’offrir une alternative politique, mais de prendre simplement acte de leur statut minoritaire et exclu du champ bureaucratico-politique pour offrir un encadrement juridique et pratique à la résistance de nombreuses collectivités locales à la poursuite des expropriations et à la destruction de leur environnement. C’est ce genre d’alternatives « extrapolitiques » mais fondamentalement démocratiques et autonomes qu’a, par exemple, incarnée Mustapha Barghouti, ancien dirigeant du Parti du peuple (PPP, ex-communiste) en se portant candidat à la présidence de l’AP en janvier 2005, sous l’étiquette indépendante et en sa qualité de secrétaire général de l’Initiative nationale palestinienne ou Mubâdara.

Si l’on excepte les jeunes radicalisés et « déliés » engagés dans les cellules militaires clandestines al-Aqsa (affiliées au Fatah) ou al-Qassâm (affiliées au Hamas), les jeunes Palestiniens ne croient plus trop aux grands mouvements politiques. D’une part, hormis quelques faits d’armes, les vieux partis de la gauche nationaliste (FPLP et FDLP) se sont sociologiquement évaporés, tandis que leurs anciens précarrés en Jordanie, au Liban ou en Syrie, sont sévèrement quadrillés par les forces de sécurité des États hôtes, voire, comme l’ont indiqué les évènements du camp de réfugiés de Nahr al-Bâred, traversés par les convulsions jihadistes du Moyen-Orient arabe contemporain. D’autre part, en Cisjordanie, la guerre civile qui a éclaté entre le Hamas et le Fatah en juin 2007 (et qui a scindé l’AP en deux entités distinctes) a également pesé dans le dégoût d’une partie de la jeunesse pour l’ancienne politique, ainsi que dans la démonétisation de l’islamo-nationalisme incarné par un Hamas qui n’est pas parvenu à vaincre les blocus israéliens ni à éviter le carnage de la guerre menée contre Gaza par Israël en janvier 2009.
C’est une partie de cette jeunesse « postpolitique » que l’on retrouve dans le combat non violent contre le mur de séparation érigé par Israël dans des zones cisjordaniennes comme Bi‘lîn, Ni‘lîn, Qalqilyâ, Habla, etc. Les autres, la majorité relative, sont engagés dans une démarche individuelle de réislamisation, loin, très loin des grands récits idéologiques du nationalisme et du « progressisme » arabes, comme de la démocratie de réconciliation. De même, des voix s’élèvent çà et là en faveur de l’abandon du projet mini-étatique et de la conversion de la revendication nationale arabe palestinienne en simple lutte pour les droits civiques et politiques à l’échelle de tout le territoire israélo-palestinien, celui de l’ancienne Palestine mandataire.

Néanmoins, la création d’un État de Palestine indépendant en Cisjordanie et à Gaza reste pour une majorité de Palestiniens un enjeu prioritaire et la condition nécessaire (à défaut d’être suffisante) pour l’exercice de leurs droits nationaux et collectifs. En indiquant une progression de l’idée « binationale » au sein de l’opinion palestinienne, les sondages ne font que refléter un profond pessimisme quant à la probabilité d’être débarrassé de la présence des soldats et des colons israéliens et n’indiquent donc pas une réelle aspiration à l’État « binational » ou « démocratique ».

Non pas que ces Palestiniens ne rêvent pas d’égalité, ni qu’ils considèrent la « Palestine de 1948 » (Israël) comme une terre étrangère, ni qu’ils se vivent déconnectés des « Jordastiniens » de l’autre rive du Jourdain, mais il semble que l’urgence et l’expérience les fassent se méfier d’une solution binationale qui, en leur « accordant » sans transition les droits civiques, ne les prémunirait pour autant pas contre le rouleau compresseur de la colonisation juive de peuplement. En effet, au nom de quoi les Palestiniens citoyens de cet État paré de toutes les vertus pourraient-ils désormais s’opposer au droit de leurs concitoyens juifs à s’installer où bon leur semble et à acheter les terres qu’il leur plairait d’acheter ?
Intellectuellement passionnante, une telle conversion du mouvement national palestinien risque donc de n’être pas pour demain ou d’affronter des lendemains qui déchantent. Une chose est sûre, si l’histoire montre que le mouvement national a souvent été à la croisée des chemins, il est aujourd’hui au bord du précipice. Or, la nature, comme on le sait, a horreur du vide.


Notes

[1En Cisjordanie, cette « souveraineté » est incarnée par l’Autorité palestinienne (AP) déployée par l’OLP dans les enclaves évacuées entre juin 1994 et septembre 1999 par l’armée israélienne et qui ne couvrent que 39% de ce territoire occupé. Dans la bande de Gaza, après la « déconnexion » israélienne de septembre 2005, cette « souveraineté » a été exercée totalement par l’AP jusqu’au 14 juin 2007, date à laquelle le Mouvement de la résistance islamique (Hamas) y a pris le pouvoir par les armes. Désormais, la bande de Gaza est gouvernée par une administration « nationale » qui n’est reconnue ni par Israël, ni par l’AP, ni par les États arabes, ni par les bailleurs de fonds occidentaux.

Etat des résistances dans le Sud - Monde arabe

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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