Palestine : insécurité alimentaire, sous-produit de l’occupation

Les causes de l’insécurité alimentaire en Palestine sont de nature politique et renvoient d’abord à l’occupation et à la coercition israéliennes. Parmi les facteurs aggravants connexes : l’inadéquation des programmes d’aide extérieure, l’absence de politique agricole appropriée et les divisions intra-palestiniennes. Face à l’importance et à la complexité des défis, les organisations sociales palestiniennes peinent à s’articuler.

L’insécurité alimentaire est la résultante de l’occupation israélienne sur la Cisjordanie et la Bande de Gaza. Depuis 1967, un ensemble de mesures coercitives a progressivement détruit à la fois l’agriculture et la capacité d’importation et d’exportation nécessaire aux Palestiniens pour combler les insuffisances de leur propre agriculture. Ces contraintes se sont drastiquement intensifiées avec le début de la seconde intifada en septembre 2000. Depuis cette date, les pertes du secteur agricole se traduisent à la fois en opportunités ratées en termes d’import-export, mais également en destructions ou confiscations de terres, de puits et de matériels agricoles [1].

Déterminants de l’insécurité alimentaire

Un rapport commun aux trois agences onusiennes (le Programme alimentaire mondial, l’Agence pour les réfugiés palestiniens et l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture) abonde dans ce sens : «  La principale cause de l’insécurité alimentaire palestinienne est de nature politique, puisque les principaux éléments de vulnérabilité viennent des mesures militaires et administratives imposées par l’occupation israélienne – le système de bouclage, les permis, la destruction de biens – de même que l’expansion de la colonisation et le conséquent agrandissement des infrastructures afférentes – accès à la terre et aux ressources en eau, les routes de contournement, etc. » (WFP, FAO, Unrwa, 2008). Ce type de déclaration assez rare de la part d’agences des Nations unies mérite donc d’être relevé.

Les mesures coercitives établies sont de plusieurs ordres : le contrôle des ressources en eau ; l’accaparement progressif des meilleures terres agricoles palestiniennes, notamment dans le nord de la Cisjordanie. La construction du mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie - condamnée par la Cour internationale de justice de La Haye en juillet 2004 et justifiée par Israël pour des raisons de sécurité - a ainsi conduit à la confiscation de plus de 10% des terres palestiniennes (Unocha, 2006).

Autre obstacle : l’instauration, à la suite des accords d’Oslo, d’un système de check points et de permis qui empêche le libre mouvement des personnes et des biens, condition sine qua non pour un marché fonctionnel. Enfin, la constitution de la Palestine comme un marché captif pour les produits de l’occupant, sachant que le secteur agricole israélien est particulièrement subventionné par l’Etat et donc extrêmement compétitif (Abu-Sada, 2006).

D’autres facteurs viennent aggraver une situation déjà difficile : la mauvaise adaptation des programmes d’aide par les bailleurs de fonds internationaux (aux premiers desquels se trouvent la Banque mondiale et son programme contesté d’assistance dans la Bande de Gaza [2] ), le manque d’intérêt des bailleurs pour le domaine agricole [3], le manque d’investissement de la part de l’Autorité palestinienne dans le secteur (moins de 2% de son budget jusqu’en 2005), et les rivalités entre secteur associatif et secteur public sur les questions agricoles.

Les Palestiniens sont de plus en plus dépendants des importations agricoles, notamment d’Israël, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux chocs. Cependant, l’absence d’opportunités d’emploi mais aussi de liberté de mouvements (biens et personnes) et l’augmentation drastique du coût de la vie font que la population palestinienne se tourne de plus en plus vers le secteur agricole pour subvenir à ses besoins et réduire les coûts.

Les impacts de la « crise alimentaire mondiale » sur la réalité palestinienne ont été une hausse des prix des céréales et du pétrole, et donc de facto des coûts de transports. A titre d’exemple, l’index des prix pour les consommateurs a augmenté de mars 2007 à la fin avril 2008 de 14,6% en Cisjordanie et de 16,3% dans la Bande de Gaza (Palestinian Central Bureau of Statistics, 2008). Le prix de la farine a grossi de 73% en Cisjordanie et de 68% dans la Bande de Gaza. Cet impact ne fait que compliquer une situation déjà rendue intenable par les conséquences de l’occupation israélienne et des intempéries (le gel a frappé la récolte 2007-2008 et le sud de la Cisjordanie a subi une sécheresse dramatique, phénomène récurrent qui tend à s’accentuer d’année en année).

Les divisions inter-palestiniennes ont provoqué la scission entre la Cisjordanie et la Bande de Gaza. La prise de pouvoir du Hamas au début de l’année 2007 a fait suite à deux années de tension, en raison de sa non reconnaissance comme gouvernement légitime au lendemain des élections démocratiques de 2005. Deux gouvernements s’opposent désormais : l’un basé à Gaza composé de membres du Hamas, l’autre à Ramallah reconnu par la communauté internationale.

La mise en place de politiques nationales agricoles, rendue déjà difficile par la séparation physique des deux territoires et par l’occupation israélienne, se révèle maintenant quasiment impossible avec deux ministères de l’agriculture. De plus, les accords économiques et commerciaux, notamment entre l’Union européenne et l’Autorité palestinienne, ne sont pas respectés à cause des obstacles posés par les autorités israéliennes, sans compter que l’UE renforce son partenariat avec Israël [4] .

Défis de la société civile

Les Palestiniens de Cisjordanie et de la Bande de Gaza ont commencé à se structurer en mouvement de revendication dès la fin des années 1970. C’est à cette période que les premières organisations, qui deviendront par la suite des organisations non gouvernementales, se sont créées. Parmi elles, les deux plus importantes sont l’UPMRC (Union of Palestinian Medical Relief Committees) créée en 1979, et le PARC (Palestinian Agricultural Relief Committees) créé en 1983 (Abu-Sada, 2007a). Ces organisations avaient pour vocation de structurer la société palestinienne pour se dégager, dans la mesure du possible, de la tutelle israélienne et de la dépendance à l’égard des organes de décision palestiniens situés à l’étranger.

Il s’agissait également de contourner l’interdiction israélienne de constituer des partis politiques à l’intérieur des territoires. PARC s’est formé pour tenter d’avancer sur la voie de l’autosuffisance alimentaire, ce qui permettait de réduire du même coup la dépendance palestinienne à l’égard de la production agricole israélienne. Créée par plusieurs agronomes, ayant étudié en URSS, cette organisation a vu progressivement se développer des comités d’aide aux agriculteurs, dans chaque ville principale de Cisjordanie et de la Bande de Gaza, puis dans un certain nombre de villages. Il est à noter que cette organisation a été pendant longtemps idéologiquement et institutionnellement attachée au Parti communiste palestinien (transformé en 1991 en Parti du peuple palestinien).

La deuxième organisation en importance dans le domaine de l’agriculture, UAWC (Union of Agricultural Work Committees), créée en 1986 à Jérusalem, est quant à elle liée au Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). En 1995, PARC a failli être transformé en ministère de l’agriculture, mais a finalement décidé de continuer à exister comme organisation et contre-pouvoir de ce ministère fraîchement créé. Les relations entre ces deux acteurs sont loin d’être évidentes, chacun revendiquant la primeur sur le secteur agricole palestinien.

L’insécurité alimentaire en Palestine s’est transformée au cours des dernières années. Localisée autrefois essentiellement dans les zones rurales, elle s’étend maintenant aux zones urbaines. La plupart des bailleurs de fonds et des ONG occidentales ont peu d’expérience quant à la mise en place de programmes de réponse à l’insécurité alimentaire urbaine. A ce niveau, les associations caritatives, pour beaucoup financées par les comités de zakat [5], sont bien meilleures dans le ciblage des bénéficiaires, la connaissance du contexte et au final, la mise en place de programmes d’assistance aux populations les plus vulnérables (Abu-Sada, 2007b).

La crise passe, l’insécurité reste

Au début de l’année 2008, la médiatisation de la crise alimentaire et des problèmes rencontrés par nombre de pays (hausse des prix, changement des politiques d’importation et d’exportation de céréales, volonté de revenir à une autosuffisance alimentaire et de changer de politiques nationales agricoles considérées comme défaillantes, politiques encouragées pour la plupart par les bailleurs de fonds externes) n’a pas conduit à une poussée des manifestations populaires en Palestine. Néanmoins la prise de conscience de la Banque mondiale, de son erreur de jugement concernant le sous-investissement structurel de l’agriculture est, en soi, un pas fondamental qui peut avoir une influence positive sur la situation en Palestine.

La population palestinienne, comme on l’a vu brièvement, est structurée et mobilisée depuis plusieurs décennies. L’aggravation de la situation socioéconomique en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza, l’absence totale de perspectives d’amélioration malgré les promesses de la communauté internationale, les divisions intra-palestiniennes font que l’avenir apparaît bien sombre. Si la population palestinienne reste mobilisée contre l’occupation israélienne, les conséquences de cette dernière sont bien trop lourdes à porter, et ce, malgré les quantités faramineuses d’argent investies par les bailleurs de fonds en Palestine.

La solution à la crise dans les territoires occupés palestiniens reste politique. Les cinq puissances du Conseil de sécurité doivent trouver une issue politique à une situation qui ne fait qu’empirer d’année en année. Tant que ceci ne sera pas résolu, l’insécurité alimentaire ne fera qu’augmenter, au risque de voir apparaître la malnutrition.

Bibliographie

Abu-Sada C. (2006), Farmers Under Occupation, Palestinian Agriculture at the Crossroads, Oxfam GB, June.

Abu-Sada C. (2007a), ONG palestiniennes et construction étatique. L’expérience de Palestinian Agricultural Relief Committees (PARC) dans les territoires occupés palestiniens, 1983-2005, IFPO, Beyrouth.

Abu-Sada C., Madi M, Uweidat A (2007b), Strenghtening Resilience : Food Insecurity and Local Responses to the Fragmentation of the West Bank, FAO, Jerusalem, June.

Palestinian Authority Ministry of Planning and International Cooperation (2000), Third Quarterly Monitoring Report on Donor’s Assistance.

Palestinian Central Bureau of Statistics (2008), Ramallah, May.

Unocha (2006), Humanitarian Impact of the West Bank Barrier, January, Special Issue n°6.

WFP, FAO, Unrwa (2008), « Joint Rapid Food Security Survey in the Occupied Palestinian Territory », May.


Notes

[1Entre septembre 2000 et janvier 2005, ces pertes étaient estimées par le ministère de l’agriculture palestinien à plus d’un milliard de dollars.

[2Au moment des accords d’Oslo, dans le courant des années 1990, la Banque mondiale a lancé un grand programme d’aide à l’agriculture palestinienne. Il visait à convaincre les agriculteurs de la Bande de Gaza que les bénéfices de la paix étaient tangibles et se matérialiseraient en une amélioration des conditions de vie et du pouvoir d’achat. L’agriculture de la Bande de Gaza, traditionnellement de subsistance, a été progressivement tournée vers une agriculture d’exportation. Les exportations de tomates, cerises, fleurs, poivrons et fraises devaient pouvoir entrer hors taxes sur les marchés de l’Union européenne, via un accord bilatéral de partenariat signé entre l’Union européenne et l’Autorité palestinienne. L’ensemble de cette architecture reposait cependant sur l’ouverture des portes entre la Bande de Gaza et Israël, ce dernier possédant le contrôle total des points de passage entre le territoire palestinien et ses voisins directs, l’Egypte, Israël et la Jordanie, ainsi que le contrôle total des points d’exportation que sont les ports et l’aéroport.

[3A titre d’exemple, des quelque 3 milliards de dollars déboursés par les bailleurs entre 1994 et 2000, 57 millions, soit moins de 2% ont été alloués au secteur agricole (Palestinian Authority Ministry of Planning and International Cooperation, 2000.)

[4Partenariat renforcé le 16 juin 2008 au Luxembourg lors d’une réunion du Conseil d’association UE-Israël, pour tenir compte du fait qu’Israël avait « bien progressé et fait montre d’une ambition particulière », selon les
termes de la commissaire aux relations extérieures, Benita Ferrero-Waldner (Le Monde, 16 juin 2008).

[5Improprement traduit par aumône, ce terme désigne l’un des piliers de l’Islam. La zakat correspond aux 2,5% du revenu que le musulman doit donner aux gens les plus pauvres, en commençant par ceux de sa famille.

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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