Palestine : débâcle du mouvement national et conditions d’une renaissance

Les affrontements entre un Fatah corrompu mais soutenu par la « communauté internationale » et un Hamas élu démocratiquement mais aux méthodes indéfendables pourraient signifier la mort du mouvement national palestinien. Les conditions d’une renaissance de la lutte pour l’autodétermination et contre l’hégémonie coloniale israélienne résident dans la reconstruction démocratique de l’OLP et dans la refonte de stratégies de résistance civile.

Les tristes et désastreux affrontements de juin 2007 dans la bande de Gaza entre les forces contrôlées par le Hamas et les forces de sécurité dirigées par une faction du Fatah ramènent à l’esprit les paroles presque prophétiques de l’éducateur brésilien Paulo Freire : «  Le problème central est le suivant : comment les opprimés, en tant qu’êtres divisés et non authentiques, peuvent-ils participer au développement de la pédagogie de leur libération ? Ce n’est que lorsqu’ils se découvrent eux-mêmes « hôtes » de l’oppresseur qu’ils peuvent contribuer à la naissance de leur pédagogie de la libération. Aussi longtemps qu’ils vivent dans la dualité dans laquelle « être » c’est « être identique », et « être identique » c’est être comme l’oppresseur, cette contribution est impossible. La pédagogie de l’opprimé est un instrument critique qui aide à comprendre en quoi eux-mêmes comme leurs oppresseurs sont des manifestations de la déshumanisation. »

Apparemment, aucune des deux factions palestiniennes n’a encore réussi à se libérer de cet état. Le succès du Hamas dans la prise en force des symboles du pouvoir palestinien dans la bande de Gaza ne peut pas et ne doit pas occulter le fait que, de par la seule occupation militaire israélienne, l’affrontement sanglant entre le groupe islamiste et son homologue laïque, quels qu’en soient les motifs, se réduit à une querelle entre deux esclaves se battant pour les miettes qui leur sont jetées (dès qu’ils se comportent bien) par leur maître colonial commun.

Fatah corrompu, Hamas excluant

Il ne fait plus aucun doute qu’une faction au sein du Fatah - ouvertement financée, formée et guidée par les Etats-Unis et Israël, et maintenant collaborant ouvertement avec eux - est la principale suspecte derrière la recrudescence de ces sanglantes luttes intestines. De nombreux observateurs y voient ainsi une tentative à peine voilée de déstabiliser le gouvernement du Hamas élu démocratiquement, le contraignant d’accepter les diktats israéliens contre lesquels il avait résisté.

Si la corruption, l’opportunisme et même la trahison de diverses composantes du Fatah sont connus et bien documentés depuis un certain temps déjà, la brutalité criminelle affichée par les groupes armés de l’autre camp, devrait rappeler aux observateurs jusque-là disposés à laisser le bénéfice du doute au Hamas, que lui aussi possède une puissante composante assoiffée de pouvoir, prête à sacrifier les principes et les droits de l’homme pour atteindre ses objectifs politiques. Contrairement au Hezbollah du Liban, plus sophistiqué et responsable, le Hamas palestinien a montré, malgré sa relative retenue, son vrai visage durant cette période de « pouvoir ». Comme la plupart des mouvements islamistes, il a tendance à imposer son ordre social et idéologique excluant et à rejeter chaque fois que c’est possible, voire à supprimer, les autres opinions et perspectives culturelles qui questionnent cet ordre.

Ces évolutions sont autant de nouvelles preuves de la mort du « processus de paix d’Oslo », qui s’est en fait effondré depuis longtemps sous le poids des incessantes expansions des colonies israéliennes, de la construction du mur de l’apartheid (déclaré illégal par la Cour internationale de justice) et des systèmes complexes d’oppression et d’humiliation des Palestiniens. Au-delà, ces événements menacent la survie même du mouvement national palestinien et pourraient conduire à l’aboutissement de la désintégration en cours de la société palestinienne, suscitée par les autorités israéliennes. Mais ils pourraient aussi déclencher une renaissance de la lutte civile palestinienne pour l’autodétermination…

Conditions d’une renaissance

Pour que cette renaissance se produise, deux conditions difficiles mais réelles devraient être réunies : premièrement, une démocratisation des structures palestiniennes, une réforme politique et une révision des priorités nationales ; et deuxièmement, une critique et une refonte de la stratégie de la résistance palestinienne, dans une perspective à la fois d’ordre moral et pragmatique. Ces deux conditions sont à mettre en oeuvre urgemment, afin de réaligner la lutte des Palestiniens avec le mouvement social international et de réinscrire la question de la Palestine à l’ordre du jour mondial, comme une lutte de libération politiquement viable et moralement justifiable. Le soutien des défenseurs des libertés et des progressistes du monde entier en dépend.

De multiples dirigeants de la société civile palestinienne en conviennent. Pour contrer Israël dans sa double stratégie de division, de ghettoïsation et de dépossession d’une part et de limitation du conflit à un différend sur une série limitée de droits de l’autre, l’OLP devra se relever et se réformer afin d’incarner les revendications, les énergies créatrices et les structures des trois principaux segments de la population palestinienne : les habitants des territoires occupés, les réfugiés et les citoyens d’Israël. Les organisations populaires de l’OLP nécessitent d’être reconstruites de la base au sommet, avec la participation du plus grand nombre. Elles devront être gouvernées démocratiquement, sans entrave et avec une représentation proportionnelle. Ce processus pourra entraîner un transfert de pouvoir planifié efficacement, d’une Autorité palestinienne en déclin vers une formation rajeunie de l’OLP couvrant l’ensemble du spectre politique palestinien.

Quant aux stratégies de résistance, on ne peut séparer les moyens de la fin. Si la lutte pour la liberté en Algérie, en Irlande du Nord et en Afrique du Sud nous a enseigné quelque chose, c’est ce fait : quel que soit le droit des Palestiniens, garanti dans le droit international, de résister à l’occupation étrangère « par tous les moyens », nous avons un devoir moral et légal d’éviter les méthodes qui ciblent indistinctement des civils innocents et qui corrompent inévitablement notre propre humanité. Cela étant, dans le strict respect de ce premier principe, nous avons aussi une obligation politique de choisir les moyens qui maximalisent nos possibilités de « gains ».

Étant donné les abus nihilistes et la parfaite futilité de la résistance armée palestinienne actuelle, le contexte géopolitique particulièrement difficile du mouvement de résistance, le morcellement de facto du peuple palestinien et l’isolement de sa base résistante des sources possibles d’approvisionnement et de soutien logistique, une résistance civile qui puisse compter sur le potentiel d’engagement et de mobilisation de la population palestinienne ne semble pas seulement moralement préférable, elle l’est aussi pragmatiquement. L’actuelle campagne palestinienne de boycott, de désinvestissement et de sanctions contre Israël, sur le modèle de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, a déjà amplement démontré qu’il y a un potentiel d’unification de la société civile palestinienne avec les mouvements de solidarité internationale dans une stratégie de résistance morale, efficace et durable.

Au cours de ces dernières années, de multiples associations et institutions importantes et influentes en Afrique de l’Ouest et en Afrique du Sud ont entendu les appels palestiniens au boycott et commencé à envisager ou à appliquer diverses formes de pression efficace sur Israël. Il s’agit notamment d’organisations universitaires, de syndicats, d’églises, d’artistes syndiqués et d’éminents intellectuels. L’intensification coloniale et la discrimination raciale d’Israël envers les Palestiniens, en toute impunité, reste la principale amorce pour la propagation du boycott. Par la destruction des infrastructures palestiniennes, l’assassinat de civils, la construction du mur, de nouvelles colonies et de routes réservées aux Juifs, la confiscation des terres et des ressources en eau et le déni de la liberté de mouvement à des millions de personnes sous occupation, Israël a montré à la communauté internationale son mépris total pour le droit international et les droits humains fondamentaux.

Coexister en citoyens égaux

L’imminente dissipation de l’illusion que la souveraineté nationale palestinienne pourrait être établie sous l’hégémonie coloniale d’Israël a poussé de nombreux Palestiniens à s’interroger sur la sagesse du credo des « deux Etats », et à envisager leur sort vers l’égalité et la pleine émancipation dans le cadre d’une solution d’un Etat unitaire et démocratique en Palestine historique. La disparition de la solution des « deux États » ne devrait pas être pleurée. En plus d’avoir dépassé sa date d’expiration, elle n’a même jamais été une solution morale de départ. Dans le meilleur des cas, si la résolution 242 des Nations unies avait été méticuleusement mise en œuvre, elle n’aurait assuré que (la plupart) des droits légitimes à moins d’un tiers des Palestiniens sur moins d’un cinquième de leur territoire ancestral. Comme si plus des deux tiers de la population palestinienne, les réfugiés et les citoyens palestiniens d’Israël, avaient perdu leur identité palestinienne…

Il est aujourd’hui plus clair que jamais que la solution des « deux États » – outre le fait qu’elle est un déguisement pour la poursuite de l’occupation israélienne et un mécanisme visant à diviser de façon permanente la population palestinienne en trois groupes déconnectés – était d’abord destinée à inciter les Palestiniens à abandonner le droit inaliénable au retour de leurs réfugiés dans leurs foyers et sur leurs terres desquelles ils ont été dépossédés par les sionistes lors de la Nakba de 1948. La solution d’un Etat laïque et démocratique est de plus en plus perçue par les Palestiniens et les gens de conscience à travers le monde comme la véritable alternative morale à l’apartheid et à la domination coloniale israélienne.

Une telle solution, qui contient en elle la promesse d’une égalité citoyenne ainsi que la reconnaissance des droits individuels et collectifs des Palestiniens (réfugiés inclus) et des Juifs israéliens, est la plus appropriée pour concilier de façon éthique ce qui semble apparemment irréconciliable : d’une part, le droit inaliénable ratifié par l’ONU pour le peuple autochtone de la Palestine à l’autodétermination, au rapatriement et à l’égalité ; d’autre part les droits acquis et internationalement reconnus pour les Juifs israéliens à coexister en terre de Palestine, en citoyens égaux et pas en maîtres coloniaux.


P.-S.

Traduction de l’anglais : Marc Neel.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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