Pakistan : insatisfaction sociale et politique face au régime militaire

L’insatisfaction de la population à l’égard du régime militaire de Pervez Musharraf va grandissant. Les mobilisations démocratiques impulsées par les juristes en 2007 ont, à juste titre, fait beaucoup parler d’elles. Mais d’autres formes de résistance ont émergé ces dernières années – chez les paysans, les pêcheurs, les travailleurs – contre les situations d’exploitation économique couvertes par les agents de l’État.

Pour être un des principaux fronts de « la guerre contre le terrorisme », le Pakistan a suscité beaucoup d’intérêt ces dernières années. Or, et ce n’est malheureusement pas une surprise, ce regain d’intérêt va de pair avec une stéréotypisation des Pakistanais, généralement présentés par les médias comme des islamistes radicaux défendant bec et ongles l’Oumma de l’influence des infidèles occidentaux. S’il est vrai que la majorité des Pakistanais s’indignent des impositions impérialistes des Etats-Unis et des puissances occidentales, il est pourtant faux de décrire le Pakistan comme un creuset de « terrorisme » et de suggérer par là qu’il n’existe pas d’autres expressions de résistance à l’empire et à ses alliés dans le pays.

Ces dernières années offrent un grand nombre d’exemples de résistances des travailleurs aux diktats de l’État et du monde des affaires. Bien qu’elles ne soient pas nécessairement organisées sous la forme d’un mouvement politique cohérent, ces résistances sont toutefois le signe d’un malaise grandissant vis-à-vis des structures économiques et politiques existantes. En questionnant directement le droit des militaires – arbitres incontestés du jeu politique pakistanais – à gouverner le pays en toute impunité, la mobilisation populaire la plus importante de ces dernières années a pourtant été « politique ».

Un mouvement impulsé par les juristes

Le mouvement est apparu le 9 mars 2007, suite à la suspension du président de la cour suprême par le chef militaire du pays, le général Pervez Musharraf. Le magistrat avait enfreint les directives du général en prenant une décision contestable de trop : celle d’ordonner aux tout puissants services de renseignement de retrouver des dizaines de « personnes disparues », dont la grande majorité ont été victimes de la législation antiterroriste adoptée après le 11 septembre.

Le plus haut magistrat du Pakistan n’a jamais eu la réputation d’être engagé. Il a prêté serment sous l’ordre constitutionnel provisoire instauré par Musharraf après avoir pris le pouvoir et suspendu la constitution. Ayant toujours rendu des jugements en faveur du pouvoir militaire sous la « doctrine de la nécessité », il est par là même un des piliers d’un système juridique colonial qui renforce le pouvoir des administrateurs non élus aux dépens de la population. Il n’était donc pas considéré au départ comme un porte-drapeau de la démocratie. Toutefois, dans le contexte de ressentiment généralisé à l’égard du régime militaire soutenu par les Etats-Unis, le juge est devenu le symbole du rejet croissant de la dictature.

Le mouvement a été emmené par l’Association du barreau, qui n’en est pas à sa première protestation contre le régime Musharraf. Dans un premier temps, les juristes se limitèrent à exiger la réintégration du juge et prirent soin de ne pas politiser l’affaire, notamment en tenant les partis politiques à distance. Il est cependant vite devenu clair, étant donné le nombre de juristes, de militants politiques et d’associations professionnelles rassemblés devant la Cour suprême à chaque audition du magistrat, que la contestation allait prendre de l’ampleur. Lorsque le juge accepta les invitations à tenir des discours dans les tribunaux de Lahore, Multân, Faisalabad et Abbotabad, ses déplacements furent salués par des centaines de milliers de personnes et devinrent autant de démonstrations de force.

Après quatre mois de manifestation de rue, tout le monde s’attendait à ce que la cour suprême en charge de trancher le cas du juge se prononce contre le limogeage du magistrat. Et c’est ce qu’elle fit le 20 juillet, scellant une victoire sans précédent des forces démocratiques sur les agents de la dictature. Bien qu’elle soit loin d’être une répudiation globale de l’intromission militaire dans les affaires de l’État, cette décision donne à la population l’espoir qu’un changement réel est possible.

Ce mouvement impulsé par des juristes a ceci de particulier qu’il n’a pas été politisé au-delà du problème « constitutionnel » posé par la suspension du juge. En d’autres termes, ces forces politiques qui se prétendent populaires n’ont pas vraiment cherché à relier la question de la démocratie politique à celles, pourtant sensibles, de la démocratie économique ou de l’autonomie culturelle. Ce ne sont pourtant pas les luttes socioéconomiques qui manquent, mais les partis politiques sont fragmentés, voire cooptés et, pour la majorité d’entre eux, insuffisamment décidés à remettre en question la culture du patronage politique qui prévaut au Pakistan.

Résistances sociales à l’exploitation

L’entêtement du gouvernement à construire des barrages et des canaux d’irrigation a multiplié les résistances parmi les communautés potentiellement affectées par ces travaux. Rassemblés au sein du Sindhu Bachao Tarla (lutte pour sauver l’Indus), les victimes des nombreux mégaprojets hydrauliques financés par les institutions financières internationales (IFI) se sont mobilisées pour que le gouvernement et les IFI reconnaissent les dommages causés par le projet et accordent des compensations en conséquence. Ce mouvement a notamment revivifié la tradition orale des contes dans les communautés des rivages de l’Indus en vue de lutter contre l’érosion de l’autonomie culturelle de la région.

Un autre mouvement de contestation récent est celui des communautés de pêcheurs de la province de Sindh. Initialement installées sur le littoral, puis le long des cours d’eau, ces communautés connaissent un excédent démographique de 3 millions de personnes. Elles sont chaque année davantage victimes de la négligence systématique de l’État et des faveurs que ce dernier accorde aux capitaux privés (y compris occidentaux) dans le secteur de la pêche industrielle. Les autorités ont en particulier octroyé des licences à des chalutiers d’eaux profondes qui ont détruit plus de 90% des réserves de poisson de la côte, mettant en péril le gagne-pain des communautés de pêcheurs qui vivent sur les 1800 kilomètres de littoral. Les dommages occasionnés aux écosystèmes locaux forcent une partie des pêcheurs à quitter leurs habitations centenaires. La situation continue à se dégrader alors que l’État a commencé à vendre des permis de pêche en rivière à des compagnies privées.

Un mouvement de protestation dynamique a cependant émergé pour contester l’État et sa philosophie néolibérale d’exploitation intensive des ressources marines. Basé principalement à Karachi, il a remporté ses succès les plus visibles dans le district côtier de Badin, où les Pakistan Rangers (des forces paramilitaires) sont impliqués dans des activités de racket et d’extorsion. Les pêcheurs sont obligés de vendre leur prise à très bas prix aux contractants employés par les Rangers [1]., qui ensuite vendent le poisson sur les marchés de Karachi. Comme on l’imagine, la marge de ces derniers est plus qu’appréciable.

C’est contre ce procédé tyrannique que les communautés de pêcheurs de Badin et d’autres coins de la province de Sindh se sont insurgées. Sous la bannière du Pakistan Fisherfolk Forum (Forum des pêcheurs du Pakistan), ce mouvement a gagné le soutien des habitants de la province de Sindh et, dans une moindre mesure, du reste du pays. L’État a bien sûr répondu par la force, emprisonnant plusieurs leaders du Forum et intimidant les activistes dans les petites villes et les localités rurales. Bien que le mouvement ait plus d’une fois réussi à perturber son fonctionnement, le système des contrats est toujours opérationnel. On peut cependant supposer que la contestation perdurera tant que les agissements de l’État continueront à nuire aux conditions de vie d’innombrables communautés de pêcheurs.

Mais la contestation populaire la plus active depuis les débuts de la dictature de Musharraf est celle des paysans sans terre de la « Tenants Association of Punjab » (Association des fermiers du Punjab), qui revendiquent les terres publiques du Punjab. Ce fut la première association publique à ouvertement défier le général, peu après le coup d’Etat d’octobre 1999, à une époque où le taux d’impopularité du régime militaire était bien inférieur à ce que nous connaissons aujourd’hui.
Les racines du mouvement plongent loin dans le passé. Les fermiers sont exploités par les représentants de l’État, propriétaire des terres, depuis l’époque coloniale. C’est en 2000, lorsque l’administration militaire de la plus grande ferme d’État du district d’Oraka (centre du Punjab) décida d’ôter tout pouvoir aux fermiers en les transformant en travailleurs salariés que la lutte a démarré. Le mouvement se limita d’abord à exiger que les fermiers gardent leur statut de locataires, avant de se transformer en une lutte à part entière pour les droits de propriété sur près de 28 000 hectares de terres d’État exploitées par les fermiers dans dix districts de la province.

Les autorités utilisèrent tous les moyens de répression possibles pour venir à bout la contestation, allant jusqu’à tuer huit militants au moins. Mais elles ne parvinrent ni à expulser les paysans, ni à imposer le changement de statut programmé. Aujourd’hui, c’est débarrassés des rapports d’exploitation du passé qu’ils travaillent leur terre. Les fermiers sont un symbole de résistance à la domination militaire de l’État et la société.

D’autres mouvements sociaux ont éclaté ces dernières années au Pakistan, comme la grève de juin 2005 contre la privatisation de la Pakistan Telecommunications Company Limited, la plus grande grève de travailleurs industriels depuis 25 ans, ou la lutte des forces nationalistes dans le Baloutchistan, ou encore les campagnes contre l’expulsion des squatters dans les centres urbains.


Notes

[1Les Rangers stationnent dans la région sous le prétexte de sa situation frontalière


P.-S.

Traduction de l’anglais : François Polet.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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