Pacifique insulaire : réactions dispersées face à la crise

Importatrices nettes de denrées alimentaires, les petites îles du Pacifique sont particulièrement sensibles aux variations des prix sur les marchés internationaux. Malgré cette donnée structurelle, les Etats se montrent incapables de mettre en place des stratégies coordonnées à l’échelle régionale. Une inertie qui tranche avec l’énergie déployée par les populations pour parer à la crise.

L’Océanie [1], comme toutes les régions du monde, doit faire face à l’augmentation du prix des matières premières. Face à cette nouvelle situation, les réactions des Etats et des peuples océaniens divergent considérablement. Dans les discours officiels, les leaders affichent des stratégies régionales, qui visent à rationaliser leur approvisionnement en matières premières (riz, céréales, carburant et kérosène essentiellement), alors que dans la pratique, les réponses étatiques sont essentiellement nationales. A contrario, la population développe des réponses à une double échelle, régionale et locale, qui tranche avec les atermoiements politiques des différents Etats.

Diversité des situations et aggravation des crises

La population océanienne est estimée à 9,5 millions de personnes, réparties dans 22 pays insulaires qui s’étendent sur une surface maritime de près de 40 millions de km². La région n’a pas échappé à l’augmentation continue du prix des matières premières qui prévaut depuis le début du millénaire. Si toutes les populations sont concernées, le phénomène varie cependant fortement d’un Etat à l’autre dans ses effets et ses modalités. La Papouasie Nouvelle-Guinée (PNG), qui regorge de ressources et de matières premières (gaz naturel, pétrole), bénéficie de cette envolée historique du prix des matières premières. En juillet 2008, un contrat de plus de dix milliards de dollars a été offert à la PNG par la société Exxon-Mobil pour exploiter ses gisements des hauts plateaux.

Par contraste, la facture pétrolière s’est envolée à des hauteurs jusqu’alors inconnues pour les plus petits Etats du Pacifique, tels que Tuvalu, Niue, Kiribati, les îles Mariannes, les îles Cook et les îles Marshall. Ces Etats, dépourvus de ressources et éloignés des centres d’approvisionnement, sont incapables de réaliser des économies d’échelle par l’importation de quantités importantes. Ainsi, le 4 juillet 2008, l’état d’urgence économique a été déclaré aux îles Marshall. Il manquait entre 17 et 21 millions de dollars, soit 20% du budget national pour l’année courante. La dernière facture pétrolière reste impayée, à hauteur de 8,5 millions de dollars. Depuis 2006, les îles Mariannes déclarent l’état d’urgence par intermittence. En raison de son incapacité d’approvisionner en carburant les centrales de l’archipel, la Commonwealth Utilities Corporation (la société électrique nationale) a installé un système de coupures d’électricité tournantes.

L’augmentation mondiale du prix des matières premières et des denrées de première nécessité (comme le riz et les céréales) s’accompagne d’une inflation record dans la majorité des pays insulaires du Pacifique. En 2008, l’inflation importée est estimée à 7% aux îles Marshall. En un an, de 2007 à 2008, le prix d’un kilo de riz a augmenté de près de 50% aux îles Fidji, passant de 13 à 20 dollars fidjien (soit de 8 à 13 dollars états-uniens). L’inflation sera de l’ordre de 7% pour 2008, alors que les chiffres de la croissance sont déjà revus à la baisse. Tonga, a connu un doublement de son inflation en 2007, estimée à 10,6%.

Dans toutes les îles, l’inflation généralisée génère tensions et conflits sociaux. Les syndicats des chauffeurs de taxis, du transport et les pêcheurs menacent de répercuter les hausses des prix sur leurs tarifs actuels, tandis que les employés et les fonctionnaires demandent des augmentations de salaires pour faire face à la hausse du coût de la vie. Un ralentissement de la croissance est en vue, qui risque de provoquer une crise économique à l’échelle régionale.

Lors du sommet de l’alimentation à Rome, en juin 2008, le Secrétariat général de la Communauté du Pacifique, basé à Nouméa en Nouvelle-Calédonie, a souligné avec force la situation dramatique des petites sociétés du Pacifique. Du fait de leur insularité et de leur petite taille, un grand nombre de ces pays et territoires sont devenus très dépendants des aliments de base importés, tels quel le riz, la farine et les pâtes alimentaires. Une situation qui s’aggrave dans le contexte du réchauffement climatique, la montée des eaux réduisant rapidement la superficie des zones cultivables.

Les composantes des populations océaniennes les plus vulnérables sont les pauvres vivant en milieu urbain. Souvent installés dans des squats, que ce soit à Suva (Fidji), Port Moresby (Papouasie-Nouvelle-Guinée), Majuro (îles Marshall), Nukualofa (Tonga), Apia (Samoa), mais aussi à Papeete et à Faaa (Polynésie française) ou Nouméa (Nouvelle-Calédonie), ils sont le plus durement frappés par ces augmentations de prix.

Etats et peuples réagissent différemment

Depuis plusieurs décennies, les Etats membres du Forum des îles du Pacifique [2] ne cessent d’évoquer la nécessité d’unir leur force pour réaliser des économies d’échelle dans l’importation de leurs denrées alimentaires et de leurs ressources énergétiques. La crise actuelle a pourtant suscité des réponses nationales de la part des gouvernements. Dans le même temps, les populations de ces Etats insulaires ont mis en œuvre des stratégies d’adaptation à la crise à une double échelle, locale et régionale.

Dans les discours publics et sous la discrète impulsion de l’Australie, les Etats du Pacifique insulaire ont validé l’instauration d’un « Pacific Plan » visant à améliorer la gouvernance des administrations et à libéraliser leurs échanges. Une des dimensions majeures de ce plan prévoit l’instauration d’une centrale d’achat des produits de première nécessité. Cependant, la logique irrémédiablement nationale des Etats n’a toujours pas permis de passer des intentions aux actes. De même, aucun programme de coopération régionale n’a jusqu’à présent été esquissé dans les domaines cruciaux de l’économie d’énergie et des sources d’énergie alternatives, alors que les ressources naturelles de ces pays sont quasi-illimitées (énergie solaire, éolienne, masse énergétique océanique).

Bien au contraire, face à la crise, les Etats ont réagi en ordre dispersé. Les Samoa américaines ont décidé de ne plus importer de riz et privilégient désormais la pomme de terre, moins chère. Les îles Marshall se sont tournées vers Taiwan, le Japon et l’Australie pour obtenir une augmentation de l’aide, sans succès [3]. Beaucoup d’Etats du Pacifique, notamment les plus petits, ont décidé d’atténuer la hausse des prix du carburant par une diminution des taxes qui frappent ces produits, générant de graves problèmes budgétaires. Les pays insulaires les plus riches, la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie, qui bénéficient d’une aide substantielle de la France, ont décidé d’atténuer ces augmentations par des mesures similaires. Le congrès de Nouvelle-Calédonie a voté la suppression totale des taxes concernant près de 50 produits de base considérés comme essentiels.

Dans tous les cas, aucune stratégie régionale n’a encore été élaborée. Cette inertie tranche avec la prolifération depuis une dizaine d’années de conférences, congrès, colloques et audits de toutes sortes sur ce thème [4].

En revanche, les réponses des populations du Pacifique se déploient sur deux plans : la mobilisation des réseaux familiaux océaniens à l’échelle du Pacifique [5] et l’intensification de l’agriculture de subsistance. Les rapports de la Banque mondiale notent une augmentation substantielle des transferts de fonds des familles émigrées vers les leurs restés dans l’île d’origine. Faute d’enquête de terrain, nous ne pouvons savoir la part de ces transferts destinée à faire face à l’augmentation actuelle des prix. Cependant, tout laisse à penser qu’elle est consistante.

Pour la seule île de Fidji, ces transferts ont représenté près de 247 millions de dollars en 2007. Pour la même année, la Banque mondiale a évalué que les transferts financiers des Océaniens des grandes capitales vers les résidents des îles représentent 42% du PIB à Tonga, 26,3% à Samoa et 6,7% à Fidji. Ils avoisinent les 50% du PIB pour les plus petits Etats, les plus touchés par la crise actuelle (Tuvalu, Niue, Kiribati, îles Cook).

La seconde stratégie des populations océaniennes est d’accroître la part de l’agriculture de subsistance à base de taro, de manioc et d’igname dans leur alimentation quotidienne. Un retour aux sources en quelque sorte. Une récente visite aux îles Cook montre que les tarodières regagnent du terrain, sur les collines comme dans les zones périurbaines. Certaines îles (notamment Mangaïa, Atiu) des Cooks exportent leur surplus vers Rarotoa, l’île-capitale. L’initiative privée a pris le devant à Fidji. Ainsi, une société chinoise, la « Shenyang Oriental Bliss Economy and Limited », en coopération avec des paysans, a relancé la culture du riz, abandonnée depuis plusieurs années.


Notes

[1Dans le cadre du présent article, l’Océanie comprend les Samoa américaines, les îles Cook, les États fédérés de Micronésie, Fidji, la Polynésie française, Guam, Kiribati, les îles Marshall, Nauru, la Nouvelle-Calédonie, Niue, les Mariannes du Nord, Palau, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, Pitcairn, Samoa, les îles Salomon, Tokelau, Tonga, Tuvalu, Vanuatu et Wallis et Futuna.

[2Le Forum des îles du Pacifique est une organisation politique internationale de coopération régionale créée en 1971 qui réunit les 16 pays indépendants et territoires associés de l’Océanie.

[3Le gouvernement états-unien, lié par un accord de libre association avec les Marshall, a opposé son refus à toute aide supplémentaire.

[4Le site internet du Forum du Pacifique annonce fièrement que pas moins de 10 congrès et autres séminaires ont été tenu sur ce sujet depuis le début de l’année 2008. Le Forum a par ailleurs commandé une étude de faisabilité sur la mise en place d’un marché commun des produits énergétiques et pharmaceutiques.

[5Les populations océaniennes sont dispersées sur tout le Pacifique et dans certains cas, plus de 60% (voir 90% dans le cas des îles Cook) ne vivent plus dans leur pays respectif mais dans les grandes capitales océaniennes que sont Auckland (Nouvelle-Zélande), Honolulu et Los Angeles (Hawaii et Etats-Unis), Sydney (Australie), Papeete (Polynésie française) et Nouméa (Nouvelle-Calédonie).

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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