Ouzbékistan : la « stabilité », à quel prix ?

La « stabilité » promise par le régime ouzbek issu de la nomenklatura soviétique et converti au nationalisme autoritaire n’a pas apporté le bien-être économique annoncé. Les conditions de vie de la majorité de la population ont empiré et les velléités démocratiques ont été étouffées. Échappatoires : l’émigration vers les pays voisins et la poussée de mouvements islamistes dont les dérives violentes ont été, à ce jour, contenues par la répression.

L’illusion de la stabilité

L’opposition en Ouzbékistan s’est construite en réaction aux politiques adoptées par le Président Islam Karimov. Premier secrétaire du Parti communiste de l’Ouzbékistan en 1989, il ne parvint au sommet du pouvoir qu’après une longue lutte entre Moscou et Tachkent sur la corruption qui avait fortement déstabilisé la nomenklatura du Parti communiste ouzbek. Une fois en place, Karimov dut faire face à une vague d’opposition croissante, encouragée par la politique de glasnost (« transparence ») introduite par Mikhail Gorbatchev. Cette opposition fut souvent menée par des mouvements nationalistes mobilisés tant pour la démocratisation que pour la défense de l’héritage et de la langue ouzbeks face aux politiques de russification, ainsi que par la mobilisation des minorités tadjiks des villes de Samarkand et Boukhara.

La guerre civile qui éclata en 1992 au Tadjikistan et dura cinq ans a été considérée comme le modèle à ne pas suivre. Cet exemple démontrait que la démocratisation rapide ou le changement radical de politique pouvait conduire à de sérieux bouleversements sociaux. Tachkent allait tirer une leçon de cette expérience : surtout, ne pas laisser filer le pouvoir. Par conséquent, Karimov choisit de préserver la majorité des institutions politiques héritées de l’Union soviétique et de mener une politique conservatrice. Il imposa son monopole dans la sphère politique et promit en échange une stabilité du pays et une modernisation à un rythme lent mais continu.

Au cours des premières années qui suivirent l’indépendance (1991), les choix politiques assurèrent une paix intérieure et préservèrent une grande partie de l’économie ouzbek, alors que la Russie ainsi que le Kazakhstan et le Kirghizstan, pays voisins de l’Ouzbékistan, optèrent pour une libéralisation et une privatisation rapide qui eurent des conséquences catastrophiques sur les performances économiques et le bien-être du peuple. La stabilité de l’Ouzbékistan, ajoutée à sa population nombreuse (23 millions d’habitants, ce qui représente presque la moitié de la population totale d’Asie centrale), offrirent au pays de précieux atouts pour attirer les investisseurs étrangers. A titre d’exemple, la société sud-coréenne, Daewoo, construisit une usine de voitures à Andijan et la société Mercedes-Benz envisageait, quant à elle, la production de poids lourds. En 1996, le gouvernement projetait des investissements étrangers directs à hauteur de 7 milliards de dollars…

Mais la bureaucratie pesante de l’État parvint non seulement à faire fuir les investisseurs étrangers mais aussi à paralyser les traditionnels bazars ouzbeks. Officiellement, le pays continuait à observer une croissance économique, mais le chômage était généralisé. Longtemps annoncée, les autorités optèrent en 2003 pour l’adoption de la libre convertibilité de la monnaie nationale, une mesure supposée doper l’économie. Mais dans la pratique, l’emprise de l’État se desserrait à peine et son contrôle continuait à limiter l’accès au commerce extérieur. Les bouillonnants bazars ouzbeks se vidèrent de leurs produits et de leurs clients. Les hommes et les femmes ouzbeks partirent à l’étranger à la recherche d’un emploi, traditionnellement en Russie et au Kazakhstan riche en pétrole ; mais aussi dans les pauvres villages frontaliers du Kirghizstan et du Tadjikistan en quête d’un travail journalier, une manifestation parmi d’autres de la détérioration de la situation économique de ce pays potentiellement riche.

Répression…

Les raisons véritables qui ont conduit à la rébellion armée de mai 2005 à Andijan, une ville industrielle aux frontières orientales de la vallée de Ferghana, sont incertaines. Les autorités soutiennent la version selon laquelle des rebelles islamistes auraient pénétré la ville, en passant par le Kirghizstan voisin, dans le but de fomenter un soulèvement à travers tout le pays. Selon d’autres sources, ce serait une lutte de pouvoir au niveau local entre les commerçants et le gouverneur relative aux atouts économiques de la ville qui aurait fait éclater la révolte. Quoi qu’il en soit, ce fut un massacre lorsque les forces spéciales envoyées par Tachkent ouvrirent le feu sur les manifestants, le 13 mai 2005. On dénombra 187 morts selon les autorités, plusieurs centaines selon la presse et des milliers de réfugiés fuirent le pays pour se réfugier au Kirghizstan.

Le massacre d’Andijan marqua le début d’une nouvelle ère de répression dans un pays déjà connu pour son autoritarisme. La marge de manœuvre étroite dont bénéficiait encore un petit nombre de journalistes et d’activistes de la société civile, souvent grâce au soutien des ONG et des ambassades des pays occidentaux, n’était désormais plus tolérée. La BBC ferma son bureau à Tachkent en raison des fortes pressions dont furent victimes les journalistes internationaux, tout comme la Deutche Welle et Radio Free Europe, une station de radio financée par le Sénat américain et basée à Prague.

Les représentations locales d’ONG internationales, soutenues principalement par les États-Unis mais aussi par l’Union européenne, se sont également vues prier de quitter le territoire. Ce fut ensuite le tour de journalistes locaux indépendants qui travaillaient pour des publications étrangères. Parmi eux, le neveu d’Islam Karimov, Jamshed Karimov, arrêté en septembre 2006 pour avoir publié des critiques sur un webzine basé à Londres. Selon les rumeurs, il aurait été placé dans une clinique psychiatrique, pratique courante datant de l’époque soviétique. Des dizaines de journalistes ont ainsi quitté le pays. Par conséquent, une chape silencieuse s’est abattue sur le pays, ne permettant à aucune information fiable de filtrer. Désormais, aucune place n’est laissée au pluralisme politique. L’opposition urbaine, moderne et libérale a été balayée de l’espace politique.

Alors que la répression envers les activistes issus de la société civile et les journalistes est couverte par certains médias des pays occidentaux, celle envers les « islamistes » passe plus inaperçue. Le problème est que les autorités ouzbeks font l’amalgame entre musulmans pratiquants, activistes musulmans qui souhaitent atteindre des buts politiques pacifiquement et les groupes radicaux armés affiliés à Al-Qaida. Par le passé, Tachkent avait déjà délibérément joué la carte sécuritaire en qualifiant les opposants à son régime de « terroristes » ou d’« islamistes extrémistes », bénéficiant ainsi du soutien de Moscou et de Washington engagés dans leur propre « guerre contre la terreur ». Selon le rapport 2004 d’Amnesty International, on dénombrerait « au moins 6000 » prisonniers politiques.

Cette répression politique tient aussi au fait que les autorités ont maintenu la tradition soviétique du travail forcé. L’Ouzbékistan est le deuxième plus grand exportateur de coton. Cette activité représente plus de 40% de l’exportation nationale et 60% des recettes nationales. Les fermiers ouzbeks qui produisent ces richesses travaillent dans des « fermes » et non plus dans des sovkhozes ou kolkhozes. Leurs conditions de travail frisent l’esclavage. Ils ne peuvent ni quitter leur ferme ni décider de modifier les plantations et sont forcés de vendre leur production à l’État à prix fixe. Les enfants travaillent généralement à la récolte. On vient les chercher directement après l’école pour les emmener aux champs à bord d’un bus ou à l’arrière d’un camion.
L’exploitation intensive de coton date de la période soviétique. A l’époque, les eaux des fleuves Amu Darya et Syr Darya qui alimentaient principalement la mer d’Aral ont été déviées pour irriguer les cultures. Conséquence de quoi, le niveau de la mer d’Aral n’a cessé de diminuer depuis les années 1960. Il s’agit là d’une des pires catastrophes causées par l’homme : aujourd’hui, la mer d’Aral a perdu 60% de sa superficie et 80% de son volume. Son niveau n’est pas stabilisé et il est difficile d’évaluer l’impact de l’assèchement de cette mer sur l’environnement de la région.

…et radicalisation

Depuis l’indépendance, le gouvernement a renforcé sa politique de répression envers la dissidence. Début des années 1990, l’opposition politique était dominée par des partis nationalistes et pro-occidentaux comme Erk ou Birlik. Mohammad Salih a incarné cette génération. Poète et président du Syndicat des écrivains de l’Ouzbékistan, Salih fut le principal adversaire d’Islam Karimov lors des élections présidentielles de 1990. Il fut arrêté en 1992 et s’exila rapidement. Les activistes des partis Erk et Birlik furent, quant à eux, continuellement harcelés, emprisonnés et, en fin de compte, mis au ban du monde politique.

Au milieu des années 1990, l’islam politique s’est largement répandu dans la République. Après les affrontements de 1997 entre les mouvements islamistes et la police, la répression s’est intensifiée et a touché indistinctement tous les mouvements inspirés par l’islam politique, que ceux-ci prônent ou non la lutte armée. Hizb ul-Tahrir, le parti de la libération, est l’un de ces mouvements. Il fut lancé à Jérusalem en 1952 et prônait le rétablissement du Khalifat de manière pacifique. Pour des raisons mystérieuses, le parti Hizb a trouvé un large écho auprès des populations d’Asie centrale et particulièrement en Ouzbékistan. Ce parti fut soumis à une politique de répression brutale qui ne parvint cependant pas à limiter son influence. Selon la plupart des rapports, divers courants islamiques salafistes ont de plus en plus de succès en Asie centrale.

L’éradication des partis d’opposition pacifiques pourrait mener à l’émergence d’autres partis plus radicaux, enclins à voir dans la violence une forme légitime d’action politique. Pendant la guerre civile, un groupe d’Ouzbèks islamistes a rejoint l’opposition tadjik. Après l’accord de paix au Tadjikistan, les militants ouzbèks ont fondé le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO) en 1998 conduit par Tahir Yuldashev et Jumaboy Khojayev « Namangani ». Depuis son quartier général situé dans la vallée de Tavildara au Tadjikistan, le MIO a lancé une campagne de guérilla dans le but de renverser le régime de Karimov et d’établir un État islamique.

Les événements du 11 septembre et la campagne américaine menée en Afghanistan ont perturbé les activités du MIO. Le chef militaire, Namangani, aurait été tué pendant la bataille de Kunduz en novembre 2001. Depuis lors, les militants du MOI ont trouvé refuge dans les régions tribales pakistanaises, auprès des combattants du réseau Al-Qaida. En mars 2007, une lutte a éclaté entre deux clans rivaux à Waziristân au cours de laquelle de nombreux militants du MOI ont été tués. Le MIO s’est ensuite déplacé vers le nord de l’Afghanistan et probablement au Tadjikistan. Cela signifie-t-il une recrudescence de la guérilla en Ouzbékistan ?

La « stabilité » promise par les dirigeants issus de la nomenklatura soviétique n’a pas engrangé les résultats escomptés : modernisation et bien-être économique. Seul subsiste un régime autoritaire et répressif, qui au lieu du développement économique annoncé, enregistre un taux de chômage élevé et un déclin des conditions de vie de la majorité de sa population. Le régime de Karimov, converti au nationalisme autoritaire, est fier de sa puissance. Les 800 000 à 1 000 000 de travailleurs ouzbèks qui émigrent dans les pays pauvres voisins, les attaques terroristes contre des symboles du pouvoir ou les rébellions comme celle d’Andijan, signes de fragilité et de défiance envers le pouvoir en place ne semblent pas l’ébranler. Une question se pose alors en Ouzbékistan mais aussi à l’ensemble de l’Asie centrale : le spectre de l’Union soviétique peut-il survivre en Ouzbékistan et si oui, combien de temps encore ?


P.-S.

Traduction de l’anglais : Gladys Van Wayenberg.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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