Carte blanche

Nourrir avant de fournir des carburants

Vous pourriez bien croiser des agents de sécurité d’un nouveau genre dans votre pompe à essence*, venant vous rappeler que vous roulez déjà aux agrocarburants sans même vous en rendre compte et, sans doute, sans en connaître les conséquences.

En effet quel que soit le type de carburant liquide, vous roulez, nous roulons avec des agrocarburants. Or cette situation n’est pas anodine. Les 760.000 tonnes de céréales, de colza et de betteraves utilisées pour introduire près de 4% d’agrocarburants dans notre essence et notre diesel ont nécessité une surface équivalente à 18% des terres agricoles belges. Poursuivre la politique prévue pour 2020 signifierait que si l’on n’importe pas d’agrocarburants, près de 40% des terres agricoles belges seraient utilisées pour rouler. Cela menace gravement notre sécurité alimentaire puisque l’UE est déjà fortement dépendante de l’extérieur sur le plan alimentaire ?

A-t-on bien mesuré les impacts de cette politique ? A-t-on mesuré les conséquences du détournement de la majeure partie du colza européen vers nos réservoirs ? Ce détournement nous a pourtant obligés à importer des millions de tonnes d’huile de palme supplémentaires pour satisfaire les besoins de notre industrie agroalimentaire. Est-il bien sérieux de rouler avec une huile aux qualités nutritionnelles reconnues et de manger une huile de moins bonne qualité ? Dans cette période budgétaire serrée, les dizaines de millions d’euros versés à une filière qui crée si peu d’emplois avec autant d’effets négatifs ne devraient-ils pas plutôt soutenir une reconversion concertée ? Est-il acceptable de demander aux populations du Sud de voir leur droit à se nourrir baffoué, leurs forêts détruites, leurs terres accaparées, leurs sols et leurs réserves d’eau épuisés parce que les pays européens s’entêtent à poursuivre des objectifs de consommation d’agrocarburants qui les obligeront à importer plus de la moitié des agrocarburants qu’ils prévoient d’utiliser.

Disons-le d’emblée : OUI. Il faut investir massivement dans les économies d’énergie et les énergies renouvelables. Produits en petites quantités, à partir de déchets ou d’excédents agricoles, certains agrocarburants peuvent être utiles. Mais à l’évidence, la politique européenne de promotion des énergies renouvelables dans les transports pose problème : basée sur un développement massif des agrocarburants, cette politique ne diminue pas les gaz à effet de serre, elle risque de les augmenter. De plus, cette politique détricote le travail réalisé par la coopération belge dans le secteur agricole.

En effet, la majorité des agrocarburants, qu’ils soient produits en Europe ou importés de pays extra-européens entraînent directement ou indirectement la destruction de milieux servant de réservoirs de carbone (forêts, zones humides, tourbières), en conséquence de quoi ils contribuent au réchauffement climatique au lieu de le freiner. Si rien ne change, l’étude de l’IEEP (Institute for European Environmental Policy) montre que les « programmes agrocarburants » des États européens pourraient devenir responsables en 2020 d’un surplus d’émission de gaz à effet de serre équivalant à ce que produiraient 12 à 26 millions de voitures supplémentaires sur nos routes.

Par ailleurs, la politique de promotion des agrocarburants crée un marché très attractif, qui pousse des entreprises belges et européennes à acquérir des terres fertiles, au détriment de l’agriculture locale, dans des pays où la population a faim. Au niveau mondial ces accaparements de terres destinés à produire des agrocarburants concernent au moins 35 millions d’hectares (et probablement bien plus), soit 11 fois la surface de la Belgique ! Lors du dernier sommet européen de la coopération, le ministre Magnette soulignait : « Il n’est pas acceptable que la politique de soutien aux agrocarburants détruise des progrès réalisés dans le cadre de la politique européenne de développement ». Pourtant plusieurs entreprises belges sont actives au Cameroun, Mozambique, Kenya, Ghana et Sierra Leone, sans parler des banques et assurances qui investissent aussi dans ce secteur. Est-il normal que la Belgique viole directement ses obligations les plus fondamentales en matière de droits humains par ses politiques publiques mais aussi indirectement en s’abstenant de réguler les activités de ses entreprises agissant au Sud ?

Un autre effet indirect catastrophique sur le plan social est l’impact de la consommation d’agrocarburants sur la volatilité des prix agricoles. Le rôle des agrocarburants dans les crises alimentaires mondiales de 2007-2008 et 2010-2011, suite auxquelles le nombre de sous-alimentés dans le monde a franchi le cap du milliard, a même été démontré dans des rapports de la FAO, de l’OCDE, de la Banque mondiale, du PNUD ou du FMI.

A la veille de la Semaine européenne de l’énergie durable et du sommet Rio+20, les organisations signataires insistent sur la nécessité de respecter certaines priorités : avant d’utiliser la terre pour produire massivement des carburants, il faut satisfaire les besoins alimentaires, dans le cadre d’une agriculture qui paye un prix juste aux agriculteurs et respecte la planète. Avant de remplacer le pétrole par des agrocarburants, il faut s’attaquer à la croissance folle de notre demande de transport.

(*) les organisations signataires de cette carte blanche ont diffusé avec Wervel des livrets d’information sur les impacts des agrocarburants à l’occasion de la Semaine européenne de l’énergie durable dans 3 pompes à essences de bruxelles ce lundi 18/6/12.

Carte Blanche parue dans la libre du 15 juin 2012. et signée par Stéphane Desgain, CNCD-11.11.11, Noé Lecocq, Inter-Environnement Wallonie, Claude Rolin CSC, Thierry Bodson FGTB Wallonne, Charline Wandji CGSLB, Anaïs Deville CRIOC, Florence Kroff FIAN Belgium, Stéphane Parmentier Oxfam-Belgique, François Polet CETRI, Virginie Pissoort SOS Faim, Lidia Rodriguez Prieto Le Monde selon les femmes, Philippe Funcken Natagora, Luc Lefèbvre Associations 21, Thibault Goret Fédération Unie de Groupements d’Eleveurs et d’Agriculteurs.

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