Nord-Sud : une fracture périmée ?

Dossier « Nord-Sud : une fracture périmée ? » dans Politique, revue des débats, coordonné par François Polet, chargé d’étude au CETRI.

La montée en puissance économique et diplomatique des pays « émergents » – qui ébranle deux siècles de domination occidentale du monde – et l’essor parallèle d’un discours international sur les « grands enjeux communs mondiaux » (climat, environnement, contrôle des pandémies, sécurité) ont amené nombre d’acteurs à mettre en doute la pertinence de la grille de lecture « Nord-Sud » du monde. À l’heure où Indiens et Brésiliens donnent le « la » au sein de secteurs économiques belges aussi symboliques que l’acier ou la bière, cette vision d’un ordre mondial structuré entre un Nord riche et dominateur et un Sud pauvre et dominé aurait perdu sa validité. Plus grave, l’urgence des défis planétaires exige de reconnaître les interdépendances mondiales de tous ordres : les politiques économiques, énergétiques ou sanitaires adoptées en un point du globe ont plus que jamais des retombées sur les autres pays. Raisonner en termes de Nord-Sud serait dès lors contre-productif – car générateur de dissensus – là où il importe de renforcer la coopération entre peuples et gouvernements du Nord et du Sud pour maîtriser un vivre ensemble mondial fragilisé.
Le paradigme des « problèmes globaux à solution coopérative » s’est renforcé depuis le début des années 1990 (fin de la logique des « blocs » de la guerre froide et conférence de Rio sur l’environnement de 1992) au gré des sommets internationaux. Ses principaux foyers historiques sont les agences onusiennes et les grandes ONG internationales. La plupart des États occidentaux, en particulier d’Europe du Nord, inscrivent depuis quelques années leur action diplomatique dans ce cadre conceptuel, avec plus ou moins de sincérité. Cela est particulièrement saillant dans le domaine des négociations climatiques. Mais cela touche d’autres volets, et notamment celui de la « coopération au développement ».
Le Livre blanc de 2009 de la coopération britannique – Eliminating world Poverty : building our common future – est tout entier consacré à la démonstration de l’existence d’un intérêt commun aux Britanniques et au reste du monde dans les domaines de l’économie (« leur croissance tire la nôtre »), de la sécurité (« la fragilité de leurs États menace notre sécurité ») et du réchauffement climatique (« source de réfugiés et de coûts »). En Belgique également, l’« aide » est de moins en moins conçue par les autorités comme une politique de « transferts Nord-Sud » mais comme un outil de gestion de la mondialisation, dans le sens où la grande pauvreté alimente les principales menaces mondiales (détérioration environnementale, conflits, criminalité) qui pèsent sur l’ensemble des peuples. La coopération a dès lors aussi pour fonction de soutenir, et au besoin remplacer, les souverainetés locales incapables de maîtriser ces phénomènes.
Les ONG de développement, dont l’identité s’est historiquement construite sur la dualité Nord-Sud (ou tiers-monde/premier monde, riches/pauvres, développés/en développement) sont fort logiquement interpellées par ces évolutions. D’une part car le monde de la solidarité internationale est appelé à se redéfinir pour garder prise sur des processus internationaux en mutation rapide. D’autre part pour conserver une raison d’être dans un triple contexte de marginalisation des flux d’aide [1], de crise de légitimité de la solidarité en temps de crise économique et de questionnement de la « plus-value » de l’aide non gouvernementale par un gouvernement libéral.
Les années 2014 et 2015 en particulier ont été riches de débats autour de « la place du Nord-Sud dans la coopération non gouvernementale du XXIe siècle ». Si la tendance à une relativisation du Nord-Sud au profit de perspectives « globales » ou « universelles » l’emporte, notamment au sein des notes de positionnement communes du secteur des ONG, l’approche n’est pas monolithique : plusieurs acteurs estiment que la prise en compte des asymétries politiques internationales – et en particulier Nord-Sud – demeure fondamentale dans la compréhension des dysfonctionnements globaux et la quête d’un monde juste et viable.
Le présent focus propose quatre points de vue sur la question.Ceux-ci ne sont pas mutuellement exclusifs, ils se recoupent sur bien des points, mais témoignent de la diversité des sensibilités au sein de la gauche altermondialiste belge. Ils sont livrés par quatre auteurs cumulant les casquettes d’« acteur » et d’« analyste » de la coopération non gouvernementale.

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Notes

[1Par rapport à l’explosion des flux de la coopération Sud-Sud, des remesas (transferts monétaires des migrants) et des investissements directs étrangers.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

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