Nigeria : peu d’action collective, beaucoup de violence

Malgré son énorme potentiel agricole, le pays le plus populeux d’Afrique a été touché de plein fouet par la hausse des prix de l’alimentation. Si, à la différence des autres Etats de la région, les rues nigérianes n’ont pas été occupées par des émeutes de la faim et autres « manifestations contre la vie chère », elles sont le théâtre d’une recrudescence de la violence interpersonnelle et de la mendicité.

La chaîne d’approvisionnement alimentaire du Nigeria a été durement affectée par la crise mondiale. Les signes de pénurie, chaque jour plus visibles depuis le début de l’année 2008, ont pris de court les membres du gouvernement et provoqué une vague de panique au sein de l’immense population nigériane. L’effondrement de l’agriculture nigériane, résultat de la négligence des pouvoirs publics, et l’extrême dépendance du pays aux produits de base importés tels que le riz, le blé et le sucre l’ont rendu vulnérable aux chocs extérieurs.

La stratégie de développement consistant à se concentrer sur l’exportation de pétrole brut pour financer les besoins de consommation d’une population en constante augmentation a mené au décrochage de la production alimentaire par rapport à la demande nationale [1] . En dépit de conditions naturelles favorables à la production agricole, moins de 50% des terres cultivables sont exploitées. Qui plus est, la production nationale repose sur le travail de 14 millions de petits exploitants et de paysans traditionnels qui continuent à cultiver la terre au moyen de techniques rudimentaires (Nigerian Compass, 25 juillet 2008).

La propagation de la crise alimentaire mondiale au Nigeria était donc inévitable. Elle s’est matérialisée à deux niveaux, accentuant les problèmes de survie quotidienne dans lesquels se débattent la majorité des Nigérians, en particulier les couches les plus pauvres de la société. Il y a tout d’abord une pénurie alimentaire, car le rythme d’approvisionnement du pays n’a pas été capable de suivre celui de la demande nationale, en particulier pour ce qui est des produits importés. Il y a ensuite une augmentation astronomique du prix des denrées alimentaires [2]. Or, suite au chômage de masse et à la faiblesse du salaire minimal (65 dollars par mois), plus de 70% du revenu des Nigérians est consacré à l’alimentation de la famille nucléaire et de la famille élargie. Dans ce contexte, on comprend que la crise alimentaire mondiale ait engendré des situations de disette et de famine.

Stratégies pour faire face à la crise alimentaire

Le Nigeria est le plus grand producteur au monde des tubercules que sont le manioc et l’igname. Plus de 70% de la population consomme du manioc. Cependant, l’usage du manioc comme ressource industrielle majeure pour la production de copeaux d’amidon, d’éthanol et de sirop de glucose, ainsi que son exportation massive vers la Chine, absorbent l’essentiel de la production, au détriment de la consommation nationale.

L’augmentation phénoménale du prix de ces denrées a donc durement touché les Nigérians les plus pauvres. Leur réaction a été relativement uniforme à la ville et à la campagne. Beaucoup ont réduit leur consommation de produits alimentaires importés, comme le riz long grain et le pain, pour se tourner vers les variétés locales. Le riz Ofada, produit localement mais de moindre qualité, constitue l’alternative pour de nombreuses familles.

Plus généralement, et bien que le pays ait été épargné par les émeutes de la faim, la majorité des ménages ont d’immenses difficultés à s’approvisionner en produits sains. Les ventes de produits alimentaires de qualité ont chuté à un niveau alarmant. Rashida Lawal, maraîchère, le constate avec amertume : «  Je vends plus de poivre avarié que de poivre de qualité. La plupart des gens achètent maintenant du poivre ata esa, de rebut, car il est meilleur marché que le bon poivre » (The Nation, 31 mai 2008).

Mais la crise alimentaire a d’autres conséquences inquiétantes. Le nombre de vols à main armée est en pleine augmentation. Les mendiants sont de plus en plus nombreux à arpenter les rues nigérianes. Dans les villes du nord du Nigeria, ce sont les familles elles-mêmes qui envoient leurs enfants quémander de quoi s’alimenter. Les décharges publiques sont prises d’assaut par des habitants de tout âge, qui fouillent les déchets à l’aide de bâtons et de piques en fer. Plus sordide encore, une femme a battu son mari à mort car celui-ci refusait de consacrer davantage d’argent aux dépenses alimentaires du ménage.

Crise alimentaire sous l’angle sociopolitique

Nombre d’ONG ont pris le problème de la crise alimentaire à bras le corps. La Coalition pour la réforme agraire (CAR) a enjoint le gouvernement de faire de sérieux efforts en vue de réduire la quantité de nourriture perdue du fait des mauvaises conditions de stockage et du manque d’unités de transformation, en investissant massivement dans les installations agricoles à travers le pays. La CAR a notamment relevé le fait que, suite à la non-réalisation des objectifs gouvernementaux en matière de construction de silos à grains, les réserves stratégiques du pays ne dépassaient pas les 300 000 tonnes (The Nation, 6 juin 2008). La FAO ayant recommandé à chaque pays de maintenir ses réserves à un niveau correspondant à 20 kilos par personne, le Nigeria, pour garantir sa sécurité alimentaire, devrait avoir 2,8 millions de tonnes dans ses réserves. Soit près de dix fois ce qu’elles contiennent aujourd’hui.

Le Oodua Peoples’ Congress (OPC), une organisation culturelle, a invité le gouvernement à mettre en place des subsides à la production agricole et à rendre les engrais accessibles aux paysans. Pour l’OPC, « le temps est venu d’impliquer les membres du National Youth Service Corps (NYSC), les soldats et les nouvelles recrues de la police dans la production alimentaire. En temps de paix, l’armée nigériane devrait utiliser sa discipline pour produire de la nourriture pour la nation. Les soldats ne sont pas seulement censés nous protéger des ennemis extérieurs, il doivent aussi nous protéger de la faim. De même, il faudrait revenir à l’époque où les écoles prenaient l’agriculture au sérieux et géraient elles-mêmes des fermes » (The Nation, 21 juin 2008).

De leur côté, les agences d’aide présentes au Nigeria s’inquiètent de l’impact de la crise sur leur capacité à livrer de la nourriture aux plus pauvres. L’ONG Child Rights and Rehabilitation Network (CRARN) a récemment alerté qu’elle n’était plus capable de nourrir les enfants de son centre de réhabilitation d’Esit Eket, dans l’Etat d’Akwa Ibom : « Nous dépensons 100 000 nairas chaque semaine pour acheter de la nourriture, mais depuis que la crise alimentaire a commencé ce budget ne permet plus de nourrir convenablement les enfants. » Avec d’autres ONG du secteur humanitaire, le CRARN a sommé le gouvernement de trouver une solution viable au problème de la hausse des prix.

Si la chute du pouvoir d’achat a tendu les rapports entre le gouvernement et les syndicats, les interpellations n’ont pas été suivies de mobilisations et les revendications sont restées limitées aux conditions salariales des travailleurs. Les 29 syndicats affiliés au Nigeria Labour Congress (NLC) ont profité des manifestations du 1er mai pour exiger une revalorisation des salaires des travailleurs face à la hausse du prix de l’alimentation et au projet du gouvernement d’augmenter le tarif de l’électricité. Seul le syndicat des boulangers a entamé une grève nationale pour protester contre le prix de la farine.

Stratégies gouvernementales

Les stratégies gouvernementales pour remédier à la crise alimentaire peuvent être divisées en stratégies à court, moyen et long terme. Elles prennent la forme de mécanismes interventionnistes, de financement des intrants de la production agricole et d’investissements dans l’irrigation et le stockage. Des actions stratégiques immédiates ont été prises pour éviter l’effondrement de l’approvisionnement et les manifestations de rue. En mai 2008, le gouvernement fédéral a suspendu les taxes à l’importation sur le riz pour une durée de six mois, afin de freiner le mouvement de hausse des prix (The Nation, 6 juin 2008). Il a également distribué 11 000 des 300 000 tonnes de grain des « National Food Strategic Reserves » (The Guardian, 4 juin 2008).

Plus fondamentalement, la crise alimentaire a contribué au recentrage du gouvernement national sur l’agriculture ; elle l’a forcé à s’intéresser à la mise en valeur de l’énorme potentiel agricole inexploité du pays. En mai 2008, l’exécutif fédéral a donc mis au point un « Programme alimentaire national pour la sécurité alimentaire » s’inscrivant dans une vision globale visant à assurer l’accès durable des Nigérians à une nourriture de qualité et à devenir un exportateur net d’aliments. Les principes de cette nouvelle politique sont la substitution aux importations, la sécurité alimentaire, la promotion de pratiques agricoles modernes et la conservation des réserves naturelles.

La partie la plus importante du programme concerne le plan de collaboration de 12 ans entre le gouvernement fédéral et les gouvernements des Etats, qui vise à réaliser l’autosuffisance du pays en matière de production alimentaire. Le cœur de ce plan réside dans la réhabilitation des systèmes d’irrigation en vue de mieux maîtriser l’évolution de la production agricole. D’ici 2020, la superficie de terres irriguées devrait passer de 220 000 à 2,3 millions d’hectares. Ce développement du réseau d’irrigation passera par une restructuration des River Basin Authorities en vue d’en faire un véritable agent de transformation des zones rurales fonctionnant au moyen de partenariats public-privé (The Nation, 22 juillet 2008).

Si la détermination du gouvernement à investir dans l’agriculture doit être saluée, sa stratégie soulève des interrogations quand on sait les réticences du secteur privé à investir dans des environnements dénués d’infrastructures de bases opérationnelles…


Notes

[1Lire notamment Olajuwon Olayide S. (1982), Food and Nutrition Crisis in Nigeria, Ibadan, University of Ibadan Press.

[2Depuis janvier 2008, le prix des denrées alimentaires de base telles que le riz, l’huile de palme, l’huile végétale, l’igname, le gari, la farine de manioc et les haricots n’a cessé d’augmenter. En mai, le sac de riz importé se vendait 11 000 nairas (93 dollars), alors qu’on l’achetait 6 500 nairas (55 dollars) en début d’année. Le prix d’une boîte d’huile végétale est passé d’environ 6 000 nairas (51 dollars) en début d’année à 10 000 nairas (85 dollars) en avril, bien au-delà du salaire minimum national.

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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