Humeur

Nicaragua humanitaire sur fond d’ouragan sans frontières

Les années 80 nous avait habitués au « Nicaragua politique », celui des pro- et des anti-sandinistes ; novembre dernier nous aura révélé le « Nicaragua humanitaire », des pro-MSF et des anti-ouragan... Il aura fallu une tempête hors du commun et des dégâts considérables pour que, d’un seul coup - deux semaines durant mais pas un jour de plus -, le complexe médiatico-urgencier nous propulse le pays oublié sur le devant de la scène. Le retour du Nicaragua, dix ans après celui des révolutionnaires et des contre-révolutionnaires, le temps d’un spectacle « insoutenable », forcément.

Des victimes en masse, anonymes, impuissantes, hébétées, sans autres histoires que celles qu’elles sont occupées à vivre « en direct », sous les feux des caméras. Un flot d’images d’apocalypse. Des mères qui pleurent leurs enfants, des enfants qui cherchent leur mère. Des lits de boue en guise de sépultures collectives, des villages dévastés... N’en rajoutons pas. Et puis, et puis... au coeur du récit, à l’avant-plan sur nos écrans, comme en aparté sur une scène de théâtre, l’inévitable figure de l’humanitaire de service qui déclame bilans et logistique : autant de morts, autant de sinistrés, autant de tonnes de matériel aéroportées...

La mécanique, parfaitement huilée, a été éprouvée ailleurs. Rien sur les causes, rien sur le contexte, rien sur les gens et leurs trajectoires ; tout en revanche, sur la profondeur des eaux et sur le dispositif technique mis en place « pour parer au plus pressé ». Pas le temps de l’analyse, le descriptif prime. En Europe, les donateurs suivent bien. Les numéros de compte « Spécial Mitch » ouverts à la hâte bénéficient directement du nombre de « passages TV » de la catastrophe. A l’émotion et à la compassion des téléspectateurs répondent, en temps réel, l’à-propos et le dévouement des professionnels de l’urgence. Chacun son rôle. Quant à la victime, elle assure le décor. Elle est « reflet universel de la misère humaine », ni plus ni moins. C’est tout ce qu’on lui demande.

Pêché au fil des reportages, ce témoignage sur le vif, qui en vaut mille autres : « Si on laisse faire les Nicaraguayens, l’aide n’arrivera pas à temps. C’est mal organisé... sans parler de la corruption. » Les mots sont d’un jeune Français, la vingtaine suffisante, T-shirt blanc frappé du logo bienfaiteur, débarqué la veille au Nicaragua pour la première fois de sa précoce mais déjà intense carrière.« Les biscuits protéines, nous les distribuons directement aux enfants. On a eu trop de mauvais résultats ailleurs lorsqu’on en donnait la responsabilité aux parents. »

C’est bien connu, quand on fait le bien on a tous les droits. Celui d’abord de renforcer ici l’image lisse et consensuelle d’un Nord efficace et charitable au service d’un Sud invariablement misérable et chaotique. Celui ensuite de snober, voire d’ignorer sur place réalités locales, rapports de forces et acteurs en présence. La logique n’est pas neuve, elle se répète à l’envi de catastrophes en cataclysmes, d’un coin à l’autre de la planète. Mais quand elle en vient à se produire dans un pays un tant soit peu familier, où l’on a eu personnellement la chance de nourrir quelques contacts, elle apparaît, plus que jamais, dans toute son absurdité, irrespectueuse des gens qu’elle prétend aider, sourde aux réalités sur lesquelles elle se fait un devoir d’intervenir. Arrogante parce qu’évidente, imposée parce que justifiée.

Aujourd’hui la plupart des « humanitaires » ont quitté le Nicaragua. Les caméras aussi. L’urgence est passée. La région, ses habitants, ses inégalités et ses injustices ont replongé dans l’arrière-cour de l’actualité internationale, loin du brouhaha médiatique. Jusqu’à la prochaine guerre, jusqu’à la prochaine catastrophe... Ce jour-là alors - soyons-en sûrs -, envoyés spéciaux et intervenants sans frontières, micros tendus et stéthoscopes en bandoulière, viendront nous redire, le temps d’un flash-info, ce qu’il faut penser de tout cela... Pour le bien de tous.

Bernard Duterme (01/99)


P.-S.

Source : publié dans la revue Amérique centrale, 1999.


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