« Ne pas brûler le Congo »… ne pas céder non plus au chantage au chaos

« Ne pas brûler le Congo... ». Le titre de l’édito de Colette Braeckman dans le Soir d’aujourd’hui, au lendemain d’un 19 décembre relativement calme à Kinshasa, résume d’emblée le propos de la journaliste : si les Congolais sont restés chez eux hier 19 décembre, ce n’est pas fondamentalement parce qu’ils étaient « surveillés » / « cadenassés »/ « verrouillés », mais parce qu’« ils ne sont pas disposés à brûler leur pays, à jouer la carte du pire ». Et surtout pas « au bénéfice de politiciens qu’ils tiennent en piètre estime ». Cette attitude réservée serait surdéterminée par une mémoire populaire « implacable » des conséquences mortifères des pillages, conflits et autres rébellions du passé.

En développant cette idée, Mme Braeckman alimente, malheureusement et involontairement, la rhétorique que les ténors de la majorité présidentielle développent depuis deux ans pour disqualifier les manifestants : les nouveaux mouvements citoyens (Lucha, Filimbi) qui manifestent dans la rue pour le respect de la Constitution sont des acteurs « anarchisants » (Lambert Mende, porte-parole du gouvernement), les partis d’opposition sont partisans d’un « schéma du chaos » (ibidem), les uns et les autres incitent à la « destruction » (Mova Sakanyi, secrétaire général du PPRD, parti présidentiel) et sont prêts à mettre le pays « à feu et à sang » (communiqué du PPRD).

La réalité, faut-il le rappeler, est que l’immense majorité des Congolais tentés par la voie protestataire, bien loin d’être « disposés à brûler leur pays », désirent marcher « pacifiquement », que l’exercice de ce droit arbitrairement interdit depuis septembre est physiquement empêché par les forces policières, que c’est la brutalité de ces dernières qui fait que les marches dégénèrent en affrontements et que le désordre qui en résulte est un effet recherché d’une stratégie délibérée visant à criminaliser les protestataires, à retirer à l’opposition le levier politique (son dernier) des manifestations de rue, en assimilant celles-ci à une « stratégie insurrectionnelle ». N’est-ce pas là d’abord qu’est « la stratégie de la tension » que la journaliste voit plutôt du côté de l’opposition et de la communauté internationale ?

Les gens seraient restés chez eux par crainte du chaos sur lequel déboucherait fatalement leur révolte. Pourquoi Goma, ville martyre par excellence, est-elle celle où la protestation a été la plus intense du pays ce 19 décembre ? Pourquoi les Kinois sont-ils sortis par milliers en janvier 2015 et à nouveau en septembre 2016, respectivement contre la modification de la loi électorale et pour dénoncer la non-convocation du corps électoral ? Pourquoi ne pas évoquer la mémoire courte de ces deux épisodes de répression à grande échelle (la police a pratiqué le shoot to kill) dans l’inhibition qui a dominé la capitale hier ? Pourquoi ne pas parler aussi de « l’effet d’apprentissage » sécuritaire qui fait que de protestation en protestation le pouvoir apprend, anticipe, s’améliore dans ses efforts de neutralisation proactive de toute manifestation ? A minuit ce 19 décembre, c’est par des rafales de mitraillettes destinées à terroriser les plus aventureux que les forces de l’ordre ont répondu au concert de sifflets et de casseroles signifiant à Kabila la fin de son mandat.

Et quand bien même cette mémoire plus longue des conflits et des pillages du passé explique en partie la réserve d’hier, n’aurait-il pas fallu mentionner, même brièvement, la manipulation pernicieuse de cette mémoire par le clan Kabila, qui n’a de cesse de rappeler les douleurs collectives récentes pour condamner tous ceux qui n’avalisent pas le « glissement ». Dès le 15 décembre 2015, Joseph Kabila prévenait qu’il ne permettrait pas que « les sacrifices consentis ensemble au cours de ces dernières années pour bâtir la paix et la sécurité dans notre pays (…), balisant la voie vers l’émergence, soient compromis, sous quelque prétexte que ce soit, par ceux qui (…) choisiront de rester enfermés dans leurs postures négativistes » en refusant le dialogue. La lecture d’un article de 1998 d’Isidore Ndaywel E’Nziem [1], historien que la journaliste Colette Braeckman connaît bien, montre que ce régime n’innove pas : l’idéologie mobutiste a elle-même utilisé la violence du passé pour mieux condamner toute velléité de résistance et réserver au régime « la symbolique de la paix, de l’unité nationale, de la promesse d’une prospérité certaine ». Refuser d’élire Mobutu revenait à « opter pour le chaos ». Joseph Kabila reproduit ce chantage au chaos.

A propos de l’opposition, pour terminer. S’il est vrai que celle-ci est globalement tenue « en piètre estime » par la population, bien des jeunes qui marchent ces derniers mois contre Kabila ne se font pas d’illusion sur la qualité de ces politiciens de rechange, mais estiment « qu’il s’agit d’une question de principe ». Et que par ailleurs, « on n’est pas sûr que l’opposition améliorera les choses, mais on est sûr qu’avec Kabila les choses ne s’amélioreront pas ». Enfin n’aurait-il pas été plus cohérent de mentionner que, justement, cette opposition n’a pas appelé à manifester hier ? Ce silence calculé, qui a surpris les observateurs, explique au moins en partie la faiblesse des mobilisations d’hier.

François Polet, chargé d’étude au CETRI, réalise une thèse à l’ULg sur les mobilisations collectives en RDC.

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Notes

[1Ndaywel E’Nziem Isidore (1998), « Du Congo des rébellions au Zaïre des pillages », Cahiers d’études africaines, Vol.38, n°150-152.


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