Mondialisation et solidarité : un point de vue chrétien

La mondialisation ne peut que réjouir les chrétiens qui ont entendu la voix d’Israël qui faisait dire au Seigneur : « Moi, le Seigneur, je t’ai appelé selon la justice... j’ai fait de toi la lumière des nations » [Is., 42, 6], ou encore : « En ce jour le rejeton d’Isaïe sera là comme une lumière pour le peuples ; les nations se tournent vers lui « [Is.11. 10] et enfin : « Je t’établis pour porter mon salut jusqu’aux extrémités de la terre » [Is. 49,6]. Quant à Mathieu, il écrit « Cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans le monde entier, pour servir de témoignage à toutes les nations » [Math. 24,14]. Et lors du jugement : « Toutes les nations seront rassemblées devant lui [Math. 25,32].

L’universalité est au cours du message chrétien. Tout ce qui peut supprimer les distances, rapproche les peuples, faire de l’humanité une seule « nation ». Et cela s’inscrit dans la ligne même du message divin.

Cependant, chaque fois que cette mondialisation est soulignée, suivent également les conditions pour qu’elle soit authentiquement celle voulue par le Seigneur. Isaïe ajoute après l’annonce qu’il sera la lumière des nations « Tu ouvriras les yeux des anges, tu feras sortir les captifs de leur prison, et de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres » [Is. 42,7]. Quant à Mathieu il met en scène toutes les nations pour qu’elles assistent au spectacle du jugement : « vous qui êtes les bénis de mon père, pour possession du royaume..., car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu et vous m’avez vêtu ; j’étais malade et vous m’avez rendu visite ; j’étais en prison et vous êtes venus me voir ». [Math. 25, 34­37].

Et l’on pourrait multiplier les références bibliques, montrant que la bonne nouvelle s’adresse aux pauvres, que l’universalité du message se fonde sur la justice, bref que l’universalité proclamée par les textes de l’Ancien et du Nouveau Testament n’ont rien à voir avec une mondialisation qui exclut, qui opprime, qui détruit.

Voilà pourquoi, pour aborder le sujet dans une perspective chrétienne, il faut disposer de bonnes analyses sur la mondialisation contemporaine qui est celle de l’économie capitaliste. Cette dernière est, en effet, bien plus que le fruit de la technologie, comme on la présente souvent pour en souligner le caractère inéluctable. Elle s’inscrit, en fait, à l’intérieur d’un processus de recomposition de l’accumulation du capital, connue sous le nom de « Consensus de Washington » Il s’agit de l’accord de fait au milieu de la décennie des années 1970, entre les Organismes financiers internationaux et la Réserve fédérale des États-Unis, sur la nécessité d’orienter l’économie mondiale vers une libéralisation des marchés et une suppression des mesures régulatrices encore imposées par les États.]].

I. L’analyse de la globalisation contemporaine

Cette nouvelle phase se caractérise sur le plan du mécanisme, par l’intégration mondiale des diverses étapes de la production et de la distribution en des lieux géographiques différents, surtout grâce aux nouvelles techniques de la communication et de l’informatique [Robert Reich, 1993]. Cela fit de la mondialisation, comme l’écrit Michel Beaud [GEMDEV, 1999, 11], un mouvement organique englobant. Elle déboucha sur une gigantesque concentration du pouvoir économique, de même que sur l’accroissement de la « bulle financière », facilité par l’abandon de l’étalon-or.

1. Les fonctions économiques de la mondialisation

Quant à sa fonction, il s’agissait de renforcer la part du capital privé dans les ressources produites, par rapport à celles du travail et de l’État, suite à plus de trente ans de politique keynésienne (ou fordiste) Keynes était un économiste anglais qui proposa une intervention de l’État pour sortir des crises économiques et une plus grande participation des travailleurs. Quant  Ford, il comprit que les travailleurs étaient des consommateurs et que pour que ses ouvriers puissent acheter des voitures, il fallait donner un salaire convenable.]] dans les sociétés occidentales et de la poursuite d’un développement national et populiste dans la majorité des pays du Sud. La baisse de la productivité dans le premier cas et le coût des transferts de technologie et de connaissances dans le second, furent des facteurs décisifs dans le changement d’orientation.

Certes, cette politique permit de maintenir une croissance économique importante, mais néanmoins fragile, comme en témoignent les diverses crises. Elle encouragea aussi un développement technologique considérable. Mais elle a également débouché sur le renforcement du pouvoir d’une minorité dans le monde, avec un faible effet d’entraînement sur les couches sociales intermédiaires et le rejet de millions d’êtres humains dans la pauvreté ou l’extrême pauvreté. Pour accroître sa possibilité d’accumuler, face à une productivité décroissante des secteurs industriellement développés de l’économie, le capital a mené une offensive contre les autres bénéficiaires du produit social, le travail et l’État, avec les conséquences sociales que l’on connaît, surtout dans le Sud. Il ne s’agit donc pas de n’importe quelle mondialisation.

Une des bases idéologiques du système économique capitaliste est d’affirmer et de faire croire qu’il n’y a pas d’alternatives, qu’il faut pousser la libéralisation plus avant afin de pouvoir résoudre les problèmes en suspens et que le marché est le véritable régulateur de la société. Les plus ouverts parmi ses partisans diront qu’il faut veiller à rétablir les lois de la concurrence pour combattre les monopoles. Certains ajouteront même que d’importants secteurs de l’activité humaine appartenant au non-marchand, comme la sanction d’éducation, doivent être protégés et qu’un minimum d’État est indispensable pour fonder efficacement le cadre légal du marché, assurer les tâches éducatives et sanitaires, réaliser les infrastructures collectives et garantir l’ordre public. Enfin, face à l’inquiétant taux de misère, tous sont d’accord pour mettre sur pied des programmes de lutte contre la pauvreté et mobiliser les organisations volontaires, notamment religieuses, pour y remédier.

Mais ce qui n’est pas reconnu dans ces milieux, reste le fait que le marché est un rapport social qui, dans le cadre du système économique existant, construit les inégalités et les requiert pour pouvoir se reproduire. Cela appartient à sa propre logique : la concurrence, la compétition, le meilleur (le plus fort) gagne, maximiser le profit, réduire les coûts de production, flexibiliser le travail, privatiser... De grandes entreprises multinationales du textile ou des articles de sport, n’hésitent pas à exiger des conditions de travail inhumaines, à sous-traiter dans le Tiers-monde en imposant des conditions de prix qui aboutissent à l’exploitation des travailleurs, surtout les femmes et les enfants. Dans une telle perspective, le rapport social entre partenaires tend nécessairement à l’inégalité, principalement le rapport capital/travail. Plus encore, le rapport mercantile tend à devenir la norme de l’ensemble des activités collectives de l’humanité, depuis l’éducation et la santé, jusqu’à la sécurité sociale, les pensions, les services publics, les prisons...

Voyons comment les partisans de la globalisation du capital justifient leur pouvoir.

2. La légitimation du processus et son questionnement éthique

Pour légitimer la mondialisation actuelle du capitalisme et l’idée qu’il n’y a pas d’alternatives, un des arguments le plus utilisé est le suivant : avant de répartir la richesse, il faut d’abord la produire. Cependant, une telle position évite de poser les deux questions fondamentales d’un point de vue éthique : comment se produit la richesse et comment est-elle répartie ?

1) Comment se produit la richesse

Nul doute que la logique du capitalisme ne permette de produire beaucoup de richesse. Mais, quelle contrepartie ? Au cours des 30 dernières années, près des deux tiers de forêts ont été détruites en Amérique centrale et une grande partie en Asie du Sud-Est. Mais, on a produit de la richesse.

En l’an 2000, les transferts du Sud vers les économies du Nord, dont elles forment la périphérie ont dépassé 100 milliards de dollars, rien que dans le domaine du service de la dette. Il s’agit donc d’un mécanisme d’absorption du surplus économique du Sud vers le Nord, ce qui en effet produit beaucoup de richesses.

Selon les chiffres de l’Organisation Internationale du Travail, il y a eu l’année dernière un million deux cent mille accidents mortels de travail, tout particulièrement dans le Sud. Le rapport indique que la cause principale en est l’absence d’observation des règles de sécurité, dues en grande partie aux exigences de production et de compétitivité. 1 200 000 vies humaines sont le sacrifice exigé par le moloch de la production de la richesse.

Les conditions sociales de travail dans les entreprises de sous-traitance de l’Amérique centrale, du Sud-Est et du Sud asiatique, d’un certain nombre de pays de l’Est européens ou des pays de l’Afrique, soit de la périphérie du capitalisme central, sont semblables à celles que nous avons connu au XIXème siècle chez nous. Qu’on se rappelle le film Daens ? En particulier, le travail des femmes se réalise dans des conditions inhumaines : heures de travail beaucoup plus nombreuses que ce qui est légalement établi, conditions de travail infra-humaines, opposition à toute organisation des travailleurs, salaires inférieurs. Mais, on crée de la richesse.

Les industries pharmaceutiques n’ont pas hésité a faire un procès à l’Afrique du Sud, parce que la politique de ce pays les empêchait de répondre, comme l’a dit un des responsables à CNN, aux exigences légitimes des actionnaires. En effet, c’est un des domaines de l’activité humaine les plus créateurs de richesses.

En Inde, depuis l’orientation néolibérale de l’économie, le travail des enfants a été accru. Dans les petites entreprises de sous-traitance, les exigences de compétitivité face aux grandes entreprises, nationales ou internationales qui les font travailler, payer des adultes devient de plus en plus difficile. D’où le recours aux enfants. Mais, entre-temps, beaucoup de richesse a été produite.

On pourrait ainsi multiplier les exemples. Or, ceux que je viens de donner ne sont pas des exceptions. Partout où le capitalisme ne rencontre pas une résistance efficace, c’est la norme. C’est la loi de la concurrence. Or, il ne s’agit pas seulement d’acteurs d’un nouveau capitalisme sauvage, mais bien d’entreprises industrielles ou commerciales et de firmes qui chez nous ont pignon sur rue. Elles s’appellent Elf - Total - Fina, Shell, Nike, Addidas, C&A, etc.

Continuons donc à produire de la richesse et essayons d’avoir la conscience tranquille ?

2) Comment se distribue la richesse

On dit que la pauvreté à diminué grâce à la croissance économique. C’est vrai en chiffres relatifs. Mais il est important de se rendre compte que cela n’est pas le résultat de la logique du système capitaliste ou de la générosité de ceux qui ont créé la richesse. Il s’agit le plus généralement du résultat des résistances et de l’organisation des groupes populaires qui ont conquis durement des droits sociaux et un accès plus important au produit social. Qu’on se rappelle le « miracles du développement » des « tigres asiatiques », dont le coût à été payé essentiellement par deux générations de travailleurs exploités, aux droits sociaux et civiques réprimés.

Il faut ajouter aussi que la majeure partie des populations du Sud, représentant les deux tiers de l’humanité, ne sont pas entrées dans un rapport direct capital/travail et souffrent indirectement les conséquences de la domination de la logique capitaliste. Or, dans ces populations un effort énorme d’amélioration de leur propre sort a été réalisé dans bien de domaines : santé, éducation, logement, etc., via une économie souvent informelle, avec parfois l’appui d’organisation locales ou d’ONG, mais en dehors des circuits normaux de création de la richesse. Mais, il faut ajouter que la diminution de la pauvreté qui est réelle en terme relatif ne l’est nullement en chiffre absolu. Jamais dans l’histoire il n’y a eu autant d’êtres humains vivant dans la pauvreté qu’aujourd’hui.

La distribution des fruits de la production n’est donc pas automatiquement égalitaire, au contraire. La logique même du système capitaliste exige les inégalités, car c’est le plus fort qui gagne dans le rapport social du marché tel qu’il est organisé dans cette philosophie. Or, jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens pour résoudre ses problèmes. Selon un rapport du PNUD, un impôt de 4% annuel sur les 225 plus grandes fortunes du monde permettraient en dix ans un accès généralisé de l’ensemble des êtres humains dans le monde à l’éducation, la santé, le logement, soit les exigences de base pour la dignité humaine. Mais, la volonté politique est absente.

Enfin, jamais les écarts n’ont été aussi grands dans la répartition du revenu mondial. Selon les statistique du PNUD, graphiquement représenté par la fameuse coupe de champagne, les 20 % les plus riches de l’humanité absorbent 82 % des revenus mondiaux et les 20 % les plus pauvres, 1,4 %. C’est une expression parfaite de la logique de la répartition des richesses, une fois qu’elles sont produites dans le système économique dominant. Les écarts n’ont jamais été aussi grands entre les différentes régions du monde. Avant la révolution industrielle ces écarts se chiffraient entre deux et trois. Aujourd’hui ils atteignent 60, c’est-à-dire que les régions les plus riches ont 60 fois le revenu moyen des régions les plus pauvres. Mais dans nos société occidentales, les écarts se sont aussi approfondis. Au États-Unis, par exemple, alors que les plus bas salaires ont eu tendance à diminuer, les plus hauts ont explosé.

Alors, on peut se demander où en est la répartition de la richesse une fois qu’elle a été créée. Dire qu’il faut d’abord la produire avant de la répartir est une hypocrisie considérable, car on pourrait déjà répartir celle qui existe.

3) Comment pour un chrétien reposer la question de l’éthique

Il ne suffit plus d’une éthique de condamnation des abus, car leur correction éventuelle ne pourra que servir à la reproduction du système. Aucun système économique ne peut se reproduire dans le temps sur la base d’abus et d’exploitation. Même s’il faut continuer à signaler les abus, à les condamner et à demander réparation, cela ne suffit pas.

Il ne suffit pas non plus de développer une éthique de régulation du système économique, car cela signifie seulement s’adresser aux effets et non pas aux causes du phénomène. Sans doute, faut-il intervenir et les luttes pour des régulations politiques des pratiques économiques, écologiques et culturelles sont indispensables. Mais la philosophie fondamentale d’une éthique nous oblige à aller plus loin : aborder les causes des phénomènes.

Voilà pourquoi il faut développer une éthique critique de la logique du capitalisme, celle qui amène ce système à nécessairement créer les inégalités et les distances sociales, à faire gagner le plus fort (et non pas « le meilleur », comme ont dit), à détruire les sources mêmes de la création des richesses : la nature et l’humanité et finalement à ne pas répondre aux exigences de l’économie, c’est-à-dire fournir les bases matérielles nécessaires à la vie physique et culturelle de tous les êtres humains à travers le monde. Cela conduit à une éthique du post-capitalisme, c’est-à-dire de la construction d’une autre logique et d’un autre système d’organisation de l’économie, qui permette de réinsérer celle-ci à l’intérieur de la société, plutôt que de voir la société complètement réorganisée en fonction des normes de l’économie de marché. Cela signifie qu’il faut trouver des alternatives.

II. Les alternatives concrètes

Avant de proposer les champs concrets dans lesquels des alternatives crédibles sont présentées aujourd’hui, rappelons que les alternatives, qui sont le fruit des acteurs sociaux, ne peuvent surgir que de la délégitimation de la situation existante, c’est-à-dire le capitalisme réel. Cette étape est indispensable. En d’autres termes, il faut détruire l’idée qu’il n’y a pas d’alternatives. En effet, dans la mesure où une telle conviction reste prévalente, aucune autre solution ne sera crédible et les jeux seront faits d’avance. D’où l’importance du rôle des instances morales, à la fois pour ceux qui veulent réguler le système économique existant et pour ceux qui veulent le remplacer, à terme par une autre logique.

On objectera que l’alternative a été essayée par le « socialisme réel » et que ce fut un échec. Certes, il faut apprendre des expériences du passé, mais à condition d’étudier sérieusement les causes externes et internes de l’échec et de ne pas tomber dans le simplisme d’une pensée destinée à empêcher l’émergence d’alternatives et celle d’une transformation qui envisage aussi le long terme.

Pour aborder le problème des alternatives crédibles, il faut se situer à trois niveaux différents : celui de l’utopie, celui des objectifs à moyen terme et celui des mesures concrètes. Or, à ces trois échelons, nous voyons, aujourd’hui, poindre de nombreuses idées, propositions et expérimentations. Il n’est guère difficile de noter la convergence de ces niveaux avec une préoccupation chrétienne.

1. Le niveau des utopies

Rappelons, en parlant d’utopie, qu’il ne s’agit pas d’une illusion, mais d’un projet mobilisateur : Quelle société voulons-nous ? Ce dernier ne peut être seulement une pure construction de l’esprit. Il doit s’enraciner dans le réel, sachant qu’il s’inscrit dans un espace et dans un temps qui forment un réseau de contraintes pour les acteurs sociaux qui le mettent en oeuvre. Nous ne parlerons pas ici de l’utopie néo-libérale qui, s’exprimant, entre autres, par la voix du premier directeur de l’OMC, voyait la fin de toutes les misères du monde et la réalisation du bonheur de l’humanité, dès le premier quart du XXIe siècle, à condition de libéraliser totalement l’économie. C’est précisément l’oubli, peut-être pas aussi innocent qu’il ne paraît à première vue, de considérer le marché comme un rapport social, qui rend cette position illusoire.

L’utopie ou le projet mondialisateur n’est pas défini une fois pour toute. L’ensemble des sociétés, des peuples, des civilisations doit constamment retracer les contours. De plus, il ne s’agit pas de rester dans de grandes généralités, mais de se demander aussi : Quelle éducation voulons-nous ; quels moyens de communication (mass media), voulons-nous ; quelle entreprise voulons-nous ; quelle santé voulons-nous ?.... Pour le chrétien, il s’agit d’entrer dans la perspective des valeurs du règne de Dieu, une réalité à la fois posthistorique dans une perspective de foi et historique dans ses traductions immédiates.

2. Les alternatives à moyen terme

En utilisant l’expression « à moyen terme », nous indiquons des objectifs généraux, que l’on estime atteignables, mais qui, ou bien doivent être traduits dans un grand nombre de propositions plus concrètes, reprises dans les alternatives à court terme et que l’on organise selon les possibilités, ou bien qui nécessitent un long combat, face aux forces d’opposition qu’ils rencontrent. Ils se traduisent concrètement par les projets d’une autre modulation des échanges mondialisés par des regroupements économiques régionaux en levant les obstacles au développement des économies dépendantes, afin de mieux répondre aux besoins des populations, en diversifiant les échanges internes et de constituer une base plus solide de négociation dans une économie mondialisée, enfin, en réduisant le commerce des armes. Sur un plan politique, on peut citer le renforcement des organisations internationales et leur démocratisation

3. Les alternatives à court terme

Pour que l’on puisse parler d’alternatives crédibles, il faut non seulement se fixer un but ultime et formuler des objectifs à moyen terme, mais aussi faire des propositions à court terme, qui peuvent constituer la base d’actions revendicatrices et de programmes politiques.  titre d’exemple, citons la taxation des opérations financières internationales (taxe Tobin) ; la fiscalité régionale et internationale ; la suppression des paradis fiscaux ; l’annulation de la dette des pays pauvres ; la protection des ressources non renouvelables et des richesses biologiques ; une législation internationale du travail ; des codes de conduite des investissements internationaux pour limiter le pouvoir discrétionnaire des entreprises multinationales ; la protection des productions culturelles nationales ou locales, etc.

En conclusion, les alternatives existent. Qu’elles soient crédibles ne fait aucun doute. En fin de compte, leur réalisation est liée à la volonté de les mettre en oeuvre. A ce moment la crédibilité ne se pose plus au niveau des alternatives, mais bien à celui de l’agir collectif. Existe-t-il des forces sociales capables de porter les projets alternatifs à court et moyen terme. Existe-t-il une volonté politique de les réaliser ? La foi chrétienne peut-elle nous animer à nous engager concrètement pour réaliser ce dont l’humanité a besoin aujourd’hui ?

III. Les résistances et les luttes

Dans tous les continents on assiste aujourd’hui à un foisonnement de mouvements sociaux, d’initiatives nombreuses dans les domaines économiques et sociaux, de réactions culturelles à la désintégration sociale, se manifestant par des courants nationalistes, régionalistes, religieux. Bref, le champ social est parcouru au niveau mondial par une série de remous très divers et apparemment sans grands liens entre eux.

Bien des moyens de communication sociale parlent des mouvements anti-mondialisation, ce qui est une manière, voulue ou non, de déplacer la signification du problème. En effet, la plupart des réactions que l’on relève, sauf les fondamentalismes nationalistes ou religieux ou encore l’effervescence pentecôtiste ou charismatique dépolitisante, ne s’opposent nullement à l’universalisation des rapports humains, mais bien à l’appropriation du phénomène par les pouvoirs économiques.

Toutes ces résistances sont l’expression, dit-on, de la société civile, mais il faut y ajouter de la société civile d’en bas. En effet, le concept lui-même, a été soigneusement récupéré, soit pour identifier les acteurs du champ économique par opposition à l’Etat, soit en limitant la société civile à tout ce qui est bon et louable, c’est à dire les ONG, les associations volontaires, les organisations religieuses, etc. Or, la société civile est le lieu des luttes sociales. Il y a celle d’en haut, qui profite du système économique et celle d’en bas qui revendique un monde plus juste, comme le faisait Jésus dans la Palestine de son temps. Aujourd’hui sur le plan international, la première se réunit à Davos et la seconde à Porto Alegre.

L’inspiration du christianisme, comme en levain dans la pâte, doit se traduire dans la réalité à l’échelle mondiale. Jamais l’humanité n’a été aussi interdépendante, jamais elle n’a réuni de telles conditions d’une solidarité universelle. Jamais les guerres n’ont été aussi liées à l’impérialisme économique, jamais la paix universelle n’a été aussi dépendante de la justice. Jamais les décisions économiques et politiques n’ont affecté autant de personnes, jamais la véritable fraternité n’a exigé une telle convergence dans les luttes sociales. Jamais le racisme, le mépris des autres, l’exploitation n’ont acquis d’aussi grandes dimensions, jamais l’amour du prochain n’a exigé une telle extension, ce qui donne toute son ampleur à la prière de St. François.


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