Brésil

Mondial 2014 : les racines d’une contestation plurielle

Vingt-sept octobre 2007, le Brésil vit un rêve éveillé. Sa population est en liesse. La Fifa vient de confier au pays l’organisation de la 20e édition de la Coupe du monde de football. Promesse d’importantes retombées économiques, cette « Copa das copas » (Coupe des coupes), comme l’ont très vite appelée ses principaux supporters dans le pays – et d’abord le gouvernement pour bien souligner le caractère historique de l’événement –, doit alors symboliser la « réussite » du modèle de développement expérimenté par le géant sud-américain et confirmer son statut de nouvelle « puissance émergée ».

Depuis, pourtant, l’enthousiasme n’est plus de mise. L’optimisme a cédé le pas à la colère et à la frustration. En témoigne, la multiplication récente des tensions et conflits sociaux dans le pays. A quelques jours du lancement du grand barnum footballistique, l’heure n’est donc plus vraiment à la fête, n’en déplaise à Michel Platini, mécontent sans doute de voir ce peuple « ingrat », troquer ballons ronds et tamborins contre pavés et cocktails Molotov [1].

Loin des clichés habituels et des images convenues, cette contestation plurielle, à la veille du Mondial, mérite qu’on s’y attarde, car elle révèle l’envers du décorum et lève le voile sur des facettes bien plus sombres de la réalité brésilienne

Les journées de juin 2013 et l’émergence d’une protestation anti-Mondial

A priori, rien ni personne ne devait perturber le cours des choses. Après tout, durant les deux mandats de Lula (2003-2010) et le début de la présidence de Dilma Rousseff (2011 -…), le Brésil avait connu une croissance soutenue, la pauvreté s’était fortement tassée, le pouvoir d’achat avait augmenté et jamais le taux d’emplois formels n’avait été aussi élevé (tandis que le niveau de chômage était au plus bas), rendant peu plausible une remise en cause de l’action gouvernementale (Costa de Souza, 2014).

C’était sans compter sur la vague aussi inattendue qu’inédite de mobilisations urbaines qui, en juin 2013, en pleine Coupe des confédérations (organisée par le Brésil), est venue jouer les trouble-fête, faisant descendre dans les rues de plusieurs villes du pays des dizaines de milliers de protestataires, jeunes, voire très jeunes pour la plupart (Louault, 2014).

Hétérogène dans sa composition, plurielle sinon contradictoire dans ses revendications, peu structurée et sans réel leadership, cette contestation massive – la plus importante depuis près de deux décennies dans le pays [2]
- n’était toutefois pas initialement dirigée contre la Coupe, pas plus qu’elle ne visait directement le gouvernement Dilma, dont personne, si ce n’est une poignée de groupuscules ancrés à droite et à l’extrême-droite, ne contestait la légitimité (Louault, Delcourt, 2014). A l’origine de cette fronde sociale, il y a d’abord eu les actions menées à São Paulo par un petit collectif de gauche, formé essentiellement d’étudiants – le MPL, Movimento Passe Livre [3] - , qui entendait dénoncer l’augmentation des tarifs des transports publics dans la mégapole. Revendication ciblée, enjeu localisé donc ! Mais mobilisation qui servira de détonateur à l’expression complexe d’un ensemble de frustrations accumulées, jusque-là mises en sourdine.

Reste que ce qui explique la massification soudaine du mouvement, c’est avant tout la violente répression policière [4] qui s’est abattue sur ces jeunes protestataires, déclenchant à son tour un vaste élan de solidarité, en dépit de la couverture tendancieuse des médias. Ce n’est qu’après coup, à mesure que la protestation s’étendait à d’autres villes et milieux, que le catalogue des revendications s’est élargi. Et que les slogans contre la vie chère et la corruption et les revendications pour des transports moins coûteux et plus efficaces ou pour un meilleur système de santé public ont fini par converger dans une dénonciation générale des conditions d’organisation de cette Coupe du monde. Dénonciation qui sera à son tour le catalyseur à de nouvelles mobilisations « anti-Mondial », quoique de plus faible intensité et nettement plus dispersées [5].

Si le mouvement de juin 2013 s’est par la suite très vite essoufflé, en revanche, la critique des travers et dérive du Mondial s’est faite plus permanente, massive et incisive, rencontrant d’emblée un large écho dans l’opinion publique. Ainsi, un sondage réalisé par Datafolha en février dernier révélait que plus de 50 % des Brésiliens soutenaient les mobilisations et, plus significatif encore, que près de 38 % d’entre eux s’opposaient à l’organisation de la Coupe. Un chiffre en hausse depuis juin 2013, alors même que les mobilisations avaient perdu en intensité et en ampleur, ce qui traduit bien le sentiment diffus de frustration et de colère qui s’est emparé d’une bonne partie de la population brésilienne (Folha de Sao Paulo, 24 février 2014).

La Coupe : une opportunité historique pour le pays ?

Première cible de la critique, les dépenses colossales engagées par l’État fédéral et les États fédérés pour l’organisation de l’événement. En mai 2013, alors que les travaux étaient encore loin d’être achevés, ces dépenses crevaient déjà le plafond budgétaire de près 3,5 milliards de reais (1,16 milliard d’euros. Une somme qui selon l’ex-footballeur, Romário, reconverti à la vie politique (député fédéral du PSB – Parti socialiste brésilien) et l’un des principaux chefs de file de la contestation (Faria, 2013), aurait permis la construction de 500 établissements techniques professionnels supplémentaires… (Faria, 2013)

Beaucoup plus en réalité aujourd’hui, les sommes englouties atteignant près de 10 milliards d’euros d’après les estimations les plus récentes ! Chiffre qui bien entendu ne prend pas en compte les dépenses liées, par exemple, à la sécurité aux abords des stades durant l’événement [6] . A titre de comparaison, pour organiser la précédente Coupe du monde, le gouvernement sud-africain avait engagé 3,45 milliards d’euros, pour un budget initialement prévu de 202 millions d’euros, ce pour des retombées bien moindres que celles escomptées au départ (Louault, 2014).

Retour sur investissement auquel ne croit pas non plus une bonne partie de la population, en dépit des prévisions optimistes des agences de consultance, d’ailleurs plusieurs fois revues à la baisse. De plus en plus nombreux sont ceux aujourd’hui qui qualifient l’organisation du Mondial de farce, sans bénéfice aucun pour la population, ou, à l’instar de Romário, de « plus grand vol de l’histoire du pays », tandis que d’autre, l’accusent, chiffres et documents à l’appui, de renforcer la fracture sociale ou encore d’être un vecteur de corruption.

Et les groupes protestataires de dénoncer pêle-mêle les dépenses somptuaires réalisées dans le cadre de l’événement, l’inutilité de certains travaux, comparés parfois à « des éléphants blancs » (par exemple la construction de stades flambants neufs à Brasilia et à Manaus, villes n’ayant que des équipes de troisième et quatrième division), l’opacité de certains contrats et concessions dont ne tire profit qu’une poignée de grosses entreprises privées (transnationales pour la plupart), la gestion irresponsable de l’événement par certains villes, les malversations ou détournements de fonds dont sont accusés plusieurs responsables politiques et sportifs (dont l’ex-président de la Confédération brésilienne de football lui-même, Ricardo Teixeira, contraint à la démission en mars 2012), la flambée du prix des loyers dans les villes où se tiendra la compétition, ou encore l’imprévoyance des autorités dans un contexte de ralentissement économique, de reprise de l’inflation, et d’annonces répétées par le gouvernement de restrictions budgétaires dans plusieurs secteurs (IHU, 2012 ; Louault, 2014).

Ceci sans parler des conséquences prévisibles des aménagements urbains, lesquels ont entraîné l’expulsion de plusieurs milliers de familles, et les fréquents accidents liés aux désastreuses conditions de travail sur les chantiers du Mondial…Pas moins de huit ouvriers décédés depuis le début des travaux !

La Fifa sur la sellette

Si les pouvoirs publics se sont trouvés dans la ligne de mire des protestataires, la critique est plus violente et plus généralisée encore envers la FIFA, accusée non seulement de chercher à capter l’essentiel des bénéfices de l’événement (via les entreprises avec lesquelles elle a partie liée) sans prendre le moindre risque, mais aussi d’ingérences intempestives dans les affaires intérieures du pays. Une intrusion insupportable qui ne fait qu’exacerber le sentiment souverainiste des Brésiliens – y compris au sein du gouvernement–, lassés par les leçons assenées par les mentors de la Fédération, leur attitude infantilisante et méprisante, et leurs pressions constantes.

Ainsi, dans une déclaration qui n’a rien à envier à la condescendance naïve d’un Platini, le secrétaire général de la FIFA, le Français Jérôme Valcke, n’avait pas hésité à suggérer, de manière à peine dissimulée, aux autorités, devant une assistance médusée, de privilégier la force pour neutraliser les protestations durant la Coupe [7].. Sans sourciller, le même Valcke avait déclaré quelques mois plus tôt à propos de l’attribution du Mondial à la Russie de Vladimir Poutine qu’« un moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde » (Latta, 2014). A bon entendeur…

Violence policière et situation explosive dans les quartiers populaires

L’usage immodéré de la force, voilà précisément ce qui actuellement met en émoi et en ébullition les quartiers populaires, et pousse leurs habitants à rejoindre le camp des protestataires, jusque-là confinés dans une large mesure aux classes moyennes des grandes villes [8] . Disparition d’un jeune homme détenu par l’Unité de police pacificatrice de la favela Rocinha à Rio de Janeiro en août 2013 ; décès le 16 mars d’une habitante de la favela Morro da Congonha, blessée par balle par la police militaire et dont le corps a été traîné sur plusieurs centaines de mètre par le fourgon qui l’emmenait à l’hôpital ; découverte le 22 avril du corps sans vie du populaire danseur de la TV Globo, Douglas Rafael da Silva, confondu avec un trafiquant et battu à mort ; mort par balle d’un enfant de 12 ans à Copacabana durant les émeutes qui ont suivi cette découverte, etc. Depuis quelques mois, les bavures se succèdent suite aux interventions musclées de la police dans les favelas et les quartiers populaires, y rendant la situation de plus en plus explosive (Zibéchi, 2014).

Si elles jettent une lumière crue sur les violences policières et le respect tout relatif des droits humains par les forces de l’ordre au Brésil, ces bavures n’en étaient pas moins prévisibles. Elles sont la conséquence de l’accélération du programme de pacification et de sécurisation des favelas, à l’approche du coup d’envoi de la Coupe, sous la pression de ses principaux organisateurs. Ces récentes explosions de colère, auxquelles s’ajoutent les nombreuses mobilisations, bien moins médiatisées celles-là, d’organisations d’habitants ou de mouvements sociaux urbains contre les expulsions, et les récentes manifestations de sans-abris et de camelots dénonçant l’entreprise de nettoyage social aux abords des infrastructures sportives (en particulier la mise en place d’une zone d’exclusion de deux kilomètres autour des stades, imposée par la FIFA), représentent le versant populaire de la révolte. Prenant des expressions multiples, ces mobilisations sont le signe que l’exaspération des couches populaires des grandes villes du pays a atteint son paroxysme [9].

Popularité érodée, gauche divisée

La montée de la contestation et l’exacerbation des tensions sociales au Brésil n’est évidemment pas sans conséquence politique. Ce qui devait servir de vitrine aux nombreuses réalisations entreprises sous les mandats de Lula et Dilma Rousseff et asseoir davantage la légitimité de leur modèle socioéconomique a finalement viré au cauchemar pour le gouvernement et le PT. A cinq mois de l’échéance électorale, la présidente-candidate n’est plus créditée que de 37 % des intentions de voles alors qu’un an plus tôt elle caracolait encore dans les sondages.

Certes, ses chances de l’emporter demeurent fortes. Mais à l’évidence, son parti ne sortira pas indemne de l’aventure… à moins qu’il ne change de cap, qu’il ne renouvelle ses cadres et son projet, comme le demandait l’ex-président Lula lui-même dans les colonnes du New York Times l’année passée (2013). Message non entendu jusqu’à présent !

De fait, tétanisé par les événements, le PT n’a guère été prompt à réagir et à prendre position. Trop confiant par rapport à un modèle de développement qui a longtemps fait ses preuves et prisonnier des logiques institutionnelles du pouvoir, il n’a pas su s’adapter à la nouvelle donne socio-politique (émergence de nouveaux mouvements sociaux, élargissement des classes dites moyennes, nouvelles exigences qualitatives, etc.). De plus en plus contesté à l’extérieur comme à l’intérieur, il a préféré s’arc-bouter sur ses réussites et ses certitudes plutôt que d’entendre les revendications de la rue. Et, au risque de se couper davantage de ses bases sociales et d’une nouvelle gauche en gestation, qui ne se reconnaît pas - ou plus - dans le Parti des travailleurs, il n’a pas su donner une réponse appropriée à ces nouvelles demandes sociales et politiques (des plus jeunes en particulier, qui entendent eux-aussi contribuer à la définition ou la redéfinition des grandes orientations du développement). Parfois, il a même donné l’impression ne pas les avoir comprises, à l’instar d’une bonne partie de la gauche sociale historique, divisée sur les événements, et incapable de trouver un terrain d’entente et de convergence avec ces nouveaux acteurs (Louault, Delcourt, 2014).

A quelques jours du Mondial, la gauche brésilienne apparaît plus que jamais morcelée et affaiblie. Une situation qui à plus long terme risque de faire le jeu d’une droite qui désespère de revenir au pouvoir.

Bibliographie

 Cidades Rebeldes. Passe livre e as manifestações que tomaram as ruas do Brasil (2013), Boitempo Editorial, São Paulo.

 Costa de Souza G. (2014), « Les penaltys du développement… », France-Amérique Latine Magazine, n°18, premier trimestre, pp. 10-12.

 Faria R. (2013), « Encore une occasion manquée… », Courrier international. Hors-série, juin-juillet-août, p. 26.

 Folha de São Paulo (2014), « Rejeição a protestos é a maior desde junho, diz Datafola », 24 février

 IHU (2012), « As implicações sociais da Copa do Mundo. Entrevista com Roberto Morales », 11 janvier, IHU-UNISINOS, 11 janvier, http://www.ihu.unisinos.br/entrevistas/505552-as-implicacoes-sociais-da-copa-do-mundo-entrevista-com-roberto-morales

 Latta J. (2014), « Platini recommande aux Brésiliens d’augmenter les doses d’opium », http://latta.blog.lemonde.fr/2014/04/28/platini-recommande-aux-bresiliens-daugmenter-les-doses-dopium/

 Louault Fr, Delcourt (2014), « Brésil 2014, une Coupe du monde contestée ! » Interview à paraître.

 Louault Fr. (2014), « Brésil. La coupe est pleine », Alternatives Internationales, hors- série n°14, janvier, pp. 122-123.

 Lula da Silva L. I.(2013), « The Message of Brazil’s Youth », New York Times, 16 juillet.

 Secco L. (2013), « As jornadas de Junho », in Cidades Rebeldes. Passe livre e as manifestações que tomaram as ruas do Brasil, Boitempo Editorial, São Paulo, pp. 71-78.

 Zibechi R. (2014), « Brasil : la olla de presión puede estallar », La jornada, 2 mai.

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Notes

[1« …faites un effort pendant un mois, calmez-vous ! Rendez hommage à cette belle Coupe du monde …Et bien les Brésiliens, il faut qu’ils se mettent dans l’idée de recevoir les touristes du monde entier et que, pendant un mois, ils fassent une trêve…Il faut dire aux Brésiliens qu’ils ont la Coupe du monde et qu’ils sont là pour montrer la beauté de leur pays et leur passion pour le football », Michel Platini, 25 avril (cité in Latta, 2014)

[2Les dernières manifestations de masse au Brésil ont eu lieu en 1992. Initiées par la gauche politique et sociale brésilienne (dont le PT) et rassemblant dans plusieurs villes du pays des centaines de milliers de jeunes au visage peint – d’où le nom de caras pintadas qui leur a été donné, elles réclamaient la démission du président Collor de Mello (1990-1992), impliqué dans une vaste affaire de corruption.

[3Créé durant le Forum social mondial de Porto Alegre en 2005 par des activistes de São Paulo, le MPL lutte pour la gratuité des transports publics qu’il considère comme un « droit à la ville ».

[4La police militaire à l’origine de cette répression était sous la tutelle du gouverneur de l’État de São Paulo, en l’occurrence Geraldo Alckmin, membre du PSDB, principal parti d’opposition à Dilma Rousseff.

[5Sur les nombreuses interprétations auxquelles ont donné lieu les mobilisations de juin 2013, voir l’ouvrage collectif Cidades Rebeldes (2013)

[6Le gouvernement a ainsi annoncé que près de 150 000 policiers et militaires seront mobilisés pour assurer la sécurité autour des infrastructures sportives et des lieux touristiques durant la Coupe.

[7« Les manifestations pacifiques sont un droit de n’importe quelle démocratie du monde. Mais celles qui ne sont pas pacifiques impliquent des personnes qui ne cherchent qu’à créer des problèmes, qui bafouent l’autorité et la seule forme de les neutraliser est d’utiliser la police pour contrôler ces personnes » (Valcke, Conférence de presse, Brasilia, 17 février 2014)

[8Ainsi, il ressort d’un sondage réalisé par la Folha de São Paulo, que près de 53 % des manifestants ayant participé aux mobilisations massives du 17 juin à São Paulo avaient moins de 25 ans, 77 % étaient ou avaient été des étudiants du supérieur, 84 % n’avaient aucune préférence en termes de parti politique et 71 % participaient pour la première fois à une mobilisation (Secco, 2013).

[9Pour un aperçu de ces mobilisations populaires, voir les communiqués et articles rassemblés sur le site du Comité popular da Copa (http://www.portalpopulardacopa.org.br) et celui de l’Institut Humanitas Unisinos (http://www.ihu.unisinos.br)


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