Mohamed Ali : combats en héritage

La résistance exaltée que Mohamed Ali opposa au racisme et à la guerre n’appartient pas seulement aux années 1960, elle fait partie de l’avenir de l’humanité. C’est cet héritage politique que restitue ici Dave Zirin et qu’il nous faut prolonger, en préservant la figure d’Ali de la récupération, odieuse et dépolitisante, par les médias dominants.

Ce texte est issu de son livre What’s My Name, Fool ? Sports and Resistance in the United States (Haymarket Books, 2005). Cet article a été publié initialement en anglais par la revue Jacobin.

Les images d’archives de Mohamed Ali sont aujourd’hui utilisées dans le but de vendre tout et n’importe quoi, des sodas aux voitures. L’image dont on nous abreuve continuellement est celle de ce boxeur au charisme incroyable, dansant autour du ring et n’ayant de cesse de clamer haut et fort « Je suis le meilleur ».

Mohamed Ali tel que nous l’avons connu ces dernières années fut également un personnage public célèbre, et ce en dépit de son handicap qui l’empêchait de se déplacer ou de s’exprimer. Il fut progressivement réduit au silence par des années de pratique de la boxe et par la maladie de Parkinson. C’est cet Ali qui a été unanimement encensé par l’establishment et loué tel un véritable saint.

En 1996, Mohamed Ali est envoyé à Atlanta pour allumer la flamme olympique de ses mains tremblantes. En 2002, il apparaît « dans une campagne de publicité hollywoodienne visant à expliquer l’Amérique et la guerre en Afghanistan au monde musulman  ».

Le même establishment a totalement assimilé Ali et lui a attribué le statut de légende, le transformant ainsi en un symbole inoffensif. Aujourd’hui, seules quelques traces de la vérité controversée demeurent. Jamais il n’y eut d’athlète plus conspué par la presse dominante, plus persécuté par le gouvernement américain ou, à l’inverse, plus apprécié que Mohamed Ali. Il ne reste désormais plus que quelques allusions imperceptibles à ce Mohamed Ali, celui qui fut le catalyseur par lequel les problématiques du racisme et de la guerre se sont invitées au sein du monde du sport professionnel.

La simple idée que des athlètes puissent utiliser leur notoriété et leur influence médiatique et mercantile pour se dresser contre l’injustice est désormais pratiquement inenvisageable. De telles prises de position briseraient la règle d’or des sports les plus populaires : le sportif ne doit en aucun cas être politisé, sauf quand il s’agit de saluer le drapeau, de soutenir publiquement les troupes mobilisées, ou encore de « vendre » la guerre.

C’est la raison pour laquelle, lorsque le capitaine de l’équipe de basket de 3ème division attachée au Manhattanville College, Toni Smith, a tourné le dos au drapeau en 2003, les réactions furent enragées. Cette même année, le basketteur Josh Howard de l’équipe de Wake Forest, évoquait les motivations américaines de la guerre en Irak en ces termes : «  il s’agit avant tout d’une histoire de pétrole... c’est tout du moins ce que je ressens  ». Howard ne fut pas seulement tourné publiquement en ridicule, mais les comptes rendus de la draft NBA1 déclarèrent avec gravité que « ces remarques anti-guerre reflètent un comportement lunatique, fantasque  ».

L’histoire secrète de Mohamed Ali et celle de la révolte des athlètes noirs des années 1960 relèvent de l’Histoire vivante. En resituant ces histoires, nous sommes en mesure d’étendre notre compréhension au-delà des seules luttes de la décennie 1960. Nous pouvons en effet appréhender la façon dont la lutte peut modeler chaque aspect de la vie sous le règne du capitalisme – y compris le sport.

Se battre pour la justice

Aucun autre sport n’a autant malmené puis rejeté ses athlètes que la boxe, en particulier lorsque ceux-ci sont noirs. Ceux qui « ont réussi dans la vie » ne se tournent jamais vers ce sport. Boxer, c’est pour les pauvres, pour ceux qui sont nés au sein des franges les plus marginalisées de la société.

Les tout premiers boxeurs aux États-Unis étaient des esclaves. En effet, l’un des divertissements des planteurs était de rassembler leurs esclaves les plus forts afin de les faire combattre, colliers de fer au cou.

Mais après l’abolition de l’esclavage, la boxe conserva un statut particulier ; contrairement à tous les autres sports majeurs, le monde de la boxe fit tomber les barrières de la ségrégation raciale au tout début du XXe siècle. Ce choix n’était toutefois pas lié à un quelconque progressisme des promoteurs sportifs. Bien au contraire, la brutalité inhérente à la boxe offrait aux organisateurs une scène leur permettant de tirer financièrement profit du racisme endémique de la société américaine.

Ces hommes d’affaires du pugilat créèrent sans le savoir un espace au sein duquel les idées liées à la suprématie blanche pouvaient être défiées, combattues.

C’était une ère marquée par l’avènement de pseudo-sciences profondément racistes. L’idée communément admise était la suivante : les Noirs étaient non seulement intellectuellement mais également physiquement inférieurs aux Blancs. Les Noirs étaient notamment considérés comme trop fainéants et indisciplinés pour être réellement pris au sérieux en tant qu’athlètes.

Lorsque Jack Johnson devint le premier champion noir de la catégorie poids lourds en 1908, sa victoire généra une levée de boucliers alors inédite. Les médias s’enflammèrent et déclarèrent le besoin impérieux d’un « Grand Espoir Blanc » qui restaurerait l’ordre et la bonne marche du monde. L’ancien champion Jim Jeffries sortit alors de sa retraite et déclara « Je vais participer à ce combat dans l’unique but de prouver qu’un homme blanc est meilleur qu’un Nègre ».

Lors du combat – qui se déroula en 1910 – l’orchestre chargé de l’animation joua la chanson populaire « Pour moi, tous les Nègres se ressemblent ». Les organisateurs de l’évènement laissaient une foule entièrement blanche entonner « Tuez le Nègre ». Mais Johnson était plus rapide, plus puissant et plus intelligent que Jeffries et le mit K.O sans difficulté.

Après la victoire de Johnson, des émeutes raciales éclatèrent à travers le pays dans l’Illinois, le Missouri, dans l’état de New York, dans l’Ohio, en Pennsylvanie, au Colorado, au Texas et à Washington D.C. Au cours de la plupart de ces émeutes, des foules blanches hostiles attaquaient des Noir·e·s, et des Noir·e·s leur rendaient les coups.

Cette réaction à un match de boxe constitua l’un des plus importants soulèvements aux États-Unis jusqu’à l’assassinat de Martin Luther King en 1968. Des groupes religieux radicaux s’organisèrent immédiatement afin de faire bannir la boxe. Le Congrès réagit et fit passer une loi interdisant les films portant sur la boxe.

Même certains leaders noirs, comme Booker T. Washington, poussèrent Johnson à condamner publiquement les émeutes afro-américaines, et l’invitèrent à « rentrer dans le rang ». Mais Johnson demeurait bravache et affronta le harcèlement et la persécution toute sa vie. It fut condamné à l’exil en 1913 au motif – inventé de toutes pièces – qu’il transportait une femme blanche à travers l’Etat pour la prostituer.

Il fallut attendre vingt ans après cette réaction violente à l’encontre de Johnson, pour assister à l’ascension d’un autre champion poids lourds noir – Joe Louis, surnommé « le Bombardier Noir ». Louis était aussi discret que Johnson était fanfaron. Il fut préparé minutieusement par une équipe qui avait érigé un ensemble de règles suivies par Louis, notamment celles-ci : « ne jamais être photographié en compagnie d’une femme blanche, ne jamais entrer seul dans une boîte de nuit et ne jamais parler à moins que l’on te parle ».

Mais il était dévastateur sur le ring et remporta 69 victoires en 72 combats professionnels dont 55 par K.O. Malgré une image écornée et ternie par ses détracteurs, Joe Louis – et sa domination sur le ring – représentaient énormément pour les Noirs pauvres et la classe ouvrière en passe de se radicaliser dans les années 1930.

Cette dimension iconique lui fut conférée à la suite de ses deux combats contre le boxeur allemand Max Schmeling en 1936 et 1938. Schmeling était alors largement promu par Adolf Hitler comme une preuve de la « grandeur aryenne ». Le premier combat se solda par un K.O de Louis. Non seulement Hitler et le Ministre de la propagande Joseph Goebbels vécurent un jour faste, mais la presse sudiste de son côté riait à gorge déployée. Une colonne du New Orleans Picayune titra : « Je suppose que cela démontre quelle est réellement la race supérieure ».

Le match retour Louis / Schmeling donna lieu à une grande agitation politique, transposant sur le ring les grands débats à propos d’Hitler, des lois ségrégationnistes dans le Sud des États-Unis (lois Jim Crow), et de l’antiracisme. De Harlem à Birmingham, le Parti communiste américain organisa des retransmissions radiophoniques du combat qui se transformèrent en réunions politiques de masse. Hitler fit fermer des cinémas afin d’obliger les gens à écouter le match.

Louis anéantit Schmeling en un round. Hitler fit immédiatement couper les transmetteurs radio dans toute l’Allemagne alors que le K.O. de Schmeling était imminent.

« Le Bombardier Noir » resta détenteur du titre de champion des poids lourds durant 12 ans, soit le plus long règne de toute l’Histoire de la boxe. Il abattit tous les prétendants – l’écrasante majorité d’entre eux étaient blancs – et défendit son titre 25 fois. A ce sujet, la poétesse Maya Angelou écrivait : « l’invincible nègre, celui qui se leva face à l’homme blanc et le mit à terre grâce à ses poings. D’une certaine façon, il portait tellement d’espoirs, et peut-être même nos rêves de vengeance ».

Trente ans après le combat, Martin Luther King Jr. écrivit dans Why We Can’t Wait :

«  Il y a plus de vingt-cinq ans, l’un des États du Sud adoptait un nouvelle méthode pour la peine capitale. Le gaz supplantait alors la potence. Lors des tous premiers essais, un micro était placé à l’intérieur de la chambre à gaz afin que les scientifiques puissent écouter les dernières paroles d’un prisonnier mourant et évaluer la façon dont la victime réagissait à cette nouvelle situation.

La première victime était un jeune noir. Alors que la pastille tombait dans la boîte et que le gaz s’élevait dans la pièce, ces quelques mots se firent entendre à travers le microphone : ’’Sauve-moi Joe Louis, Sauve-moi Joe Louis. Sauve-moi Joe Louis’’. »

Dans une société si violemment raciste, la boxe devint alors un exutoire pour la colère du peuple, le ring permettant de mettre en scène les thèmes suivants : la capacité de déjouer les plans de l’ennemi, les talents restés dans l’ombre et l’esprit combatif incessant qui façonna l’expérience noire aux Etats-Unis.

« Le roi du monde »

C’est dans l’ébullition du mouvement de libération noire des années 1950 et 1960 que l’identité de Mohamed Ali s’est développée. Cassius Clay est né en 1942 à Louisville dans le Kentucky ; son père, artiste frustré, gagnait sa vie comme peintre en bâtiment et sa mère était employée de maison. Louisville était alors une communauté ségréguée d’éleveurs de chevaux dans laquelle les Noirs composait la classe des serviteurs.

Mais le jeune Cassius Clay savait boxer et il ne manquait jamais de mots. Aucun boxeur, aucun athlète, et aucune personnalité noire n’avait jamais eu une telle verve. Joe Louis avait pour habitude de dire : « Mon manager parle pour moi. Moi, je parle sur le ring ». Clay lui parlait sur le ring et à l’extérieur du ring. La presse l’avait surnommé « La langue de Louisville », « Cass’ sans tact », « grande gueule » et « Jaseur Clay ».

Il disait parler comme cela car son héros était un lutteur professionnel surnommé Joli George. Mais il a également avoué : « Où pensez-vous que je serais si je ne savais pas l’ouvrir et jacter ? Sans doute dans ma ville natale, en train de laver les carreaux et de donner du ‘oui m’sieur’ et du ‘non m’sieur’ en restant bien à ma place ».

Mais Ali, c’était plus que des mots. Ses qualités de boxeur lui ont permis de décrocher l’or aux jeux olympiques (JO) de 1960 à l’âge de 18 ans. De retour des JO – ce fut là le premier jalon de sa trajectoire politique – il a donné une conférence de presse à l’aéroport, au cours de laquelle, médaille au cou, il a déclaré :

« Faire de l’Amérique la plus grande est mon souhait

Alors j’ai battu le Russe et le Polonais

Et comme l’Amérique a gagné l’or

Les Grecs ont dit que j’étais meilleur que le Cassius d’alors  ».

Clay adorait cette médaille. Son acolyte des JO, Wilma Rudolph, a même déclaré : « Il dormait avec, il allait à la cantine avec. Il ne l’enlevait jamais ». Une semaine après son retour des JO, Clay, qui portait toujours sa médaille, est allé manger un burger dans un restaurant de Louisville. On a refusé de le servir ; il a jeté la médaille dans le fleuve Ohio.

Le jeune Clay s’est alors mis en quête de réponses politiques qu’il a trouvées en assistant à un meeting de l’organisation Nation of Islam (NOI) au cours duquel Malcolm X intervenait et condamnait les stratégies non-violentes en refusant de « tendre l’autre joue ».

Le jeune boxeur et Malcolm X devinrent des alliés politiques et très vite des amis. Malcolm était auprès de Clay lorsqu’il s’entraînait pour son match contre le champion Sonny Liston. Cette proximité fit courir dans les pages sportives des rumeurs selon lesquelles Clay allait rejoindre NOI, et la presse la harcela à ce sujet. Clay finit par leur répondre : « Si vous continuez à me poser cette question, c’est possible ».

Alors que tout le monde prédisait une victoire par KO sans difficultés pour Liston, Malcolm déclara :

« Clay va gagner. C’est le meilleur athlète noir que j’aie jamais connu et il va avoir plus d’importance pour son peuple que Jackie Robinson. Robinson est un héros du système. Clay sera notre héros… Peu de gens connaissent ses qualités intellectuelles. On oublie souvent qu’un clown n’imite jamais un sage mais qu’un sage peut imiter un clown ».

Clown ou sage, personne ne pensait que Clay avait la moindre chance contre Liston, ancien taulard à la carrure impressionnante qui s’était fait engagé par la pègre pour casser des genoux sur les piquets de grève. Plus vif, plus fort et plus audacieux qu’on pouvait l’imaginer, Ali battit Liston laissant le monde entier sonné. C’est à cette occasion qu’il lâcha son célèbre : « Je suis le roi du monde !  ».

Dire qu’il était le plus grand n’était pas loin de la vérité. Un jour, son entraîneur Angelo Dundee dit avec un sourire : «  Il a détruit tout une génération de boxeurs en se battant avec une garde toujours basse. Quiconque tentait cela se faisait pulvériser mais Ali lui était si rapide qu’il s’en tirait ».

Ali a imposé de nouveaux critères quant à la vitesse sur le ring. Il disait de lui-même : «  Je suis si rapide que je peux éteindre la lumière et me mettre au lit avant qu’il fasse nuit ». Pour l’écrivain Gary Kamiya :

«  Nul n’avait jamais vu une telle masse se déplacer aussi vite ; nul n’avait jamais vu une telle grâce blesser aussi durement. S’affronter à Ali, c’était comme se retrouver contraint à danser avec Gene Kelly dans un duo mortel ; la moindre déviation dans le rythme, le moindre millième de seconde de décalage dans la fluidité d’un geste, et c’est un coup de batte de baseball qui vous arrivait en pleine tête ».

Au cours de sa carrière professionnelle, Clay remporta 56 de ses 61 combats, dont 37 par KO.

Le lendemain de sa victoire sur Liston, Clay annonça au public qu’il était membre de NOI. Il n’y a pas de mots pour décrire la tempête provoquée par sa déclaration. Le champion était membre d’un groupe pour qui les Blancs étaient diaboliques et qui avait l’insolence de prôner l’autodéfense ainsi que le séparatisme. Bien entendu, dans le monde de la boxe dominé par le conservatisme, la pègre et la corruption, on fulminait.

Mais les attaques ne vinrent pas uniquement du milieu sportif mais aussi de l’aile respectable du Mouvement pour les droits civiques. Roy Wilkins, qui était un ancien du Mouvement déclara : « Autant être membre d’honneur du Conseil des Citoyens Blancs ».

Jimmy Cannon, qui était alors le chroniqueur sportif le plus célèbre aux Etats-Unis, écrivit : « Depuis ses piètres débuts, la boxe est le bordel du monde sportif. Mais c’est la première fois qu’elle devient un instrument de haine ».

La réponse d’Ali fut alors très défensive. Il affirma à plusieurs reprises qu’il s’agissait d’une conversion purement religieuse et non politique. Sa ligne de défense reflétait la politique conservatrice de NOI. Ali déclara :

«  Je ne vais pas me faire tuer en tentant d’imposer ma présence à des gens qui ne veulent pas de moi. L’intégration n’est pas une bonne chose. Les Blancs n’en veulent pas, les Musulmans n’en veulent pas. Il y a un problème avec les Musulmans ? Je n’ai jamais fait de prison. Je ne suis jamais passé devant un juge. Je n’ai jamais mis les pieds à une manifestation pour l’intégration et je n’ai jamais porté la moindre pancarte ».

Mais, à l’instar de Malcolm qui entamait alors son processus de rupture politique avec Nation of Islam, Clay – provoquant la colère d’Elijah Mohamed – ne parvenait pas à exposer sa perception religieuse du monde sans s’adresser au mouvement noir pour la liberté qui se développait massivement en dehors du ring. Il n’avait pas pire ennemi que lui-même lorsqu’il affirmait que sa transformation était d’ordre religieux et n’avait aucun lien avec la politique, et que la minute suivante il disait :

« Je ne suis pas un Chrétien. Je ne peux pas l’être quand je vois ce que subissent tous ces Noirs qui luttent pour imposer l’intégration. Ils sont lapidés, mordus par des chiens et ensuite des dingues font exploser une église noire… Les gens me disent souvent que je serais un bel exemple si seulement je n’étais pas musulman. Je ne compte plus le nombre de fois où l’on m’a demandé pourquoi je ne pouvais pas me contenter d’être comme Joe Louis ou Sugar Ray. Et bien, ils ne sont plus là et les conditions de vie des Noirs sont les mêmes, non ? On en bave toujours autant ».

Alors que la presse dominante s’indignait, une nouvelle génération militante jubilait. Julian Bond, alors membre de la direction du Mouvement pour les droits civiques, se souvient :

« Je me souviens quand Ali a rejoint NOI. Nous étions nombreux à ne pas spécialement apprécier son adhésion en tant que telle. Mais l’idée qu’il puisse le faire, qu’il se lance là-dedans et rejoigne une organisation que l’Amérique traditionnelle méprisait autant, et qu’il l’affiche avec fierté, cela provoquait en nous un petit frisson… Il était capable de dire de notre part aux Blancs d’aller se faire voir, et qu’il ferait les choses comme il l’avait décidé ».

On l’appela alors Cassius X pendant une courte période, avant qu’Elijah Mohamed lui donne le nom de Mohamed Ali – insigne honneur qui assurait à Elijah Mohamed la fidélité du boxeur dans le cadre de la séparation avec Malcolm X.

Ali commit alors ce qu’il présenterait plus tard comme sa plus grave erreur : il tourna le dos à Malcolm. Mais les médias et les dirigeants ne prêtèrent pas attention aux conflits politiques internes à NOI. Le changement de nom – une première dans le monde sportif – était pour eux une autre gifle.

Soudain, le fait qu’une personne choisisse d’appeler le boxeur Clay ou Ali devint une façon de se positionner sur la question des droits civiques, du Black Power, et même plus tard sur la Guerre du Vietnam. Le New York Times fit un choix éditorial en mettant un point d’honneur à l’appeler Clay pendant des années.

Ces événements ont tous pour toile de fond la lutte des Noirs pour la liberté qui se propageait du Sud vers le Nord. Au cours de l’été 1964, on dénombra un millier d’arrestations de militants pour les droits civiques, trente explosions de bâtiments et trente-six églises brûlées par le Ku Klux Klan (KKK) et ses sympathisants. En 1964, les premiers soulèvements et révoltes urbaines eurent également lieu dans les ghettos du nord du pays.

Les théories politiques de Black Power commençaient alors à voir le jour et Mohammed Ali était un symbole crucial de cette transformation. D’après le présentateur du JT Bryant Gumbel : « si le mouvement pour les droits civiques a pu se poursuivre, c’est en partie parce que les Noirs ont réussi à dépasser leurs peurs. Et je pense que pour beaucoup de Noirs américains, cela s’est fait en regardant Mohammed Ali. Il refusait d’avoir peur. Et en agissant de la sorte, il a donné à d’autres du courage  ».

Une manifestation concrète de l’influence précoce d’Ali sur le Mouvement fut le choix des volontaires du SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee) du comté de Lowndes qui décidèrent de lancer un parti politique indépendant en 1965. Leur groupe fut le premier à utiliser la panthère comme symbole. Leurs autocollants et leurs t-shirts arboraient une silhouette de panthère noire et leur slogan était directement emprunté au champion : « Nous sommes les plus grands ».

Chacun des combats qui suivit le changement patronymique fut une sorte de joute morale entre la révolution noire et ceux qui s’y opposaient. Floyd Patterson, ancien champion noir, fit preuve d’un nationalisme zélé en déclarant à propos de son combat contre Ali : « Ce match est une croisade pour reprendre le titre aux Black Muslims. En tant que catholique, il est de mon devoir de patriote d’affronter Clay. Je vais rendre la couronne à l’Amérique ».

Au cours du combat sur le ring, Ali malmena Patteron pendant 9 rounds, prolongeant le match en hurlant « Allez l’Amérique ! Allez l’Amérique blanche… Comment je m’appelle ? Je m’appelle Clay ? Comment je m’appelle imbécile ? » .

Dans Soul On Ice, son autobiographie datant de 1968, le futur dirigeant du Black Panther Party Eldridge Cleaver écrivit : « Si la Baie des Cochons était une droite directe dans la mâchoire psychologique de l’Amérique blanche, alors [la rencontre Ali/Patterson] était le parfait crochet du gauche à l’estomac ».

La résistance à la guerre du Vietnam

Au début de 1966, l’armée vint chercher Ali et il fut déclaré incorporable (classe 1-A). Il apprit la nouvelle en présence des journalistes et prononça l’une des formules les plus célèbres de la décennie : «  Je n’ai rien contre le Vietcong ».

Cette déclaration était détonante. Il y avait alors peu d’opposition à la guerre. La population américaine y était encore majoritairement favorable et le mouvement anti-guerre n’en était qu’à ses balbutiements.

La couverture du magazine Life titrait : « Vietnam : une victoire qui en vaut la peine ». La chanson « Ballad of the Green Berets » se hissait en tête des classements musicaux. Et puis il y eut Ali. Comme le souligna le militant pacifiste de longue date Daniel Berrigan :

« Ce fut une impulsion majeure pour le mouvement anti-guerre, qui était blanc, pour l’essentiel. Et il n’était ni un universitaire, ni un artiste, ni un homme d’église. On ne pouvait pas lui opposer qu’il manquait de courage ».

Les réactions furent immédiates, hostiles, extrêmes, et parfois d’une hystérie désopilante. Jimmy Cannon écrivit :

«  Il est du même acabit que ces chanteurs célèbres inaudibles, que ces punks à moto, que Batman, que ces garçons aux cheveux longs et sales, que ces filles à l’apparence négligée, que ces étudiants qui dansent nus dans des soirées clandestines, que ces lycéens révoltés à qui Papa paye tout, que ces peintres qui reproduisent les étiquettes des conserves de soupe, que ces fainéants qui font du surf et refusent de travailler, et que toute cette clique trop gâtée de jeunes désœuvrés ».

Des années plus tard, Jack Olsen écrivit dans Sports Illustrated :

« Le bruit se changea en vacarme, en tambours d’une guerre sainte. Les commentateurs à la radio et à la télévision, les petites vieilles, les bookmakers, les curés, les stratèges du Pentagone depuis leur fauteuil et les hommes politiques de tous bords unirent leur voix en un crescendo réclamant “la tête de Cassius” ».

On donna à Ali maintes occasions de se rétracter, de s’excuser, de participer pour les caméras à un combat de boxe sans enjeu organisé par le USO pour divertir les troupes, de retourner gagner sa vie en silence. Mais il refusa. Son refus avait une portée retentissante en raison de ce qui débordait alors les lignes de la société américaine. Il y avait d’un côté la révolution noire, et de l’autre l’opposition à l’incorporation et à la guerre. Et à la convergence des deux, le champion des poids-lourds.

Comme l’évoqua la poétesse Sonia Sanchez :

« Il n’est pas aisé aujourd’hui de restituer l’atmosphère émotionnelle de cette époque. C’était l’époque où rares étaient encore les personnes connues à s’opposer à l’incorporation. C’était une guerre qui tuait un nombre disproportionné de jeunes frères noirs, et voilà que ce beau jeune homme drôle et poétique se levait et disait non ! Imaginez un peu : le champion des poids-lourd, cet homme extraordinaire, qui déplace son combat du ring à l’arène politique et qui ne plie pas ! Le message était clair !  ».

Un formidable élan de soutien monta en faveur d’Ali. C’est la raison pour laquelle il ne plia pas, en dépit du harcèlement, des attaques médiatiques et des écoutes téléphoniques. On pensait qu’il s’excuserait au cours d’une conférence de presse qui se tint plus tard cette année-là. La rumeur avait toujours dit qu’il reviendrait sur ses propos au sujet de la guerre. Au lieu de quoi il se leva et dit : « Demandez-moi encore et toujours, ça sera la même chanson, je n’ai toujours rien contre le Vietcong à ce jour ».

Vint 1967, et Martin Luther King marqua à son tour significativement le mouvement anti-guerre en se prononçant publiquement contre l’intervention militaire au Vietnam. Lors d’une conférence de presse où il exprima pour la première fois son opposition, King déclara : « Comme le dit Mohamed Ali, nous, les Noirs, les Viets, les pauvres, sommes tous victimes du même système d’oppression  ».

Au grand dam de Nation of Islam, Ali et King nouèrent en privé une amitié dont nous avons connaissance grâce aux braves gens du FBI. Voici un bref compte-rendu d’enregistrement d’une conversation avec Martin Luther King Jr., dans lequel Mohamed Ali est ironiquement désigné par l’initiale « C ».

« MLK parle avec C, ils se saluent. C invite personnellement MLK au prochain combat de championnat. MLK répond qu’il aimerait venir. C dit qu’il se tient au courant de ce que fait MLK, que MLK est son frère, qu’il le soutient à 100% mais qu’il ne peut pas prendre de risques, et que MLK doit faire attention à lui et ’’se méfier des Blancos’’ ».

La seule apparition publique commune de ces deux amis discrets eut lieu plus tard cette année-là, lorsqu’Ali se joignit à King à Louisville, où était menée une lutte acharnée et violente contre les discriminations au logement. Ali s’adressa aux manifestants en ces termes :

« Je suis à vos côtés dans votre lutte pour la liberté, la justice et l’égalité. Je suis venu à Louisville car je ne pouvais pas me taire alors que mes frères, dont certains avec lesquels j’ai grandi, avec lesquels je suis allé à l’école, dont certains sont des membres de ma propre famille, sont battus, piétinés et roués de coups de pied dans les rues juste parce qu’ils veulent la liberté, la justice et un accès égal au logement ».

Plus tard ce jour-là, il confirma que sa position se situait au croisement du mouvement des droits civiques et du mouvement anti-guerre lorsqu’un journaliste persista à le titiller au sujet de la guerre et le fit finalement se retourner face aux caméras et déclarer :

« De quel droit me demandent-ils d’enfiler un uniforme, de partir à 16 000 km de chez moi et de bombarder et de tirer sur d’autres gens de couleur au Vietnam quand ceux qu’ils appellent nègres sont traités comme des chiens et privés des droits les plus fondamentaux ? Non, je n’irai pas à 16 000 km de chez moi pour aider à assassiner et à brûler un autre pauvre peuple juste pour perpétuer la domination des esclavagistes blancs sur les gens de couleur partout dans le monde. Ce mal doit cesser maintenant.

On m’a prévenu que prendre position de la sorte me coûterait des millions de dollars. Mais je l’ai dit un jour et je le redirai encore : le véritable ennemi de mes frères se trouve ici. Je n’irai pas déshonorer ma religion et mes frères, ni me déshonorer, en participant à l’asservissement de ceux qui se battent pour obtenir la justice, la liberté et l’égalité.

Si je pensais que la guerre puisse apporter à mes 22 millions de frères la liberté et l’égalité, ils n’auraient même pas besoin de m’enrôler, je m’engagerais volontairement sur le champ. Je n’ai rien à perdre à me lever pour mes idées. J’irais en prison ; et alors ? Cela fait 400 ans que nous sommes en prison ».

D’après Julian Bond, « Quand Ali refusa de faire ce pas en avant symbolique, tout le monde l’apprit dans la minute. On entendait les gens en parler dans la rue. L’événement était sur toutes les lèvres. Ceux, Noirs et Blancs, qui n’avaient jamais pris le temps de réfléchir à la guerre commencèrent à le faire à cause d’Ali  ».

Le refus d’Ali d’aller se battre au Vietnam fit les gros titres du monde entier. Au Guyana, une manifestation de soutien se tint devant l’ambassade américaine. A Karachi, de jeunes Pakistanais jeûnèrent. Un rassemblement de masse eut lieu au Caire.

Le 19 juin 1967, Ali fut jugé à Houston par un jury entièrement composé de Blancs. Une peine de dix-huit mois d’emprisonnement était habituellement prononcée dans les cas de ce type. Ali fut condamné à cinq ans de prison et son passeport fut confisqué. Il fit immédiatement appel. Ali était invaincu et inébranlé, mais il perdit son titre pour avoir refusé d’être enrôlé dans l’armée ; commencèrent alors trois années et demi loin du ring.

Des soutiens inattendus se manifestèrent. Floyd Patterson, qui était lui-même influencé par les mouvements, déclara :

«  ce qui me dérange, c’est qu’on fait payer à Clay le prix fort alors qu’il a fait ce qu’il faut. Le meilleur boxeur n’est donc pas censé l’ouvrir sur la politique, en particulier si son opinion n’est pas celle du gouvernement et pourrait influencer les travailleurs qui s’intéressent à la boxe ».

Le Congrès américain, pour sa part, comprenaient très bien ce que Mohamed Ali représentait. Le jour de sa condamnation, les parlementaires votèrent une rallonge de 4 ans pour la conscription, par 337 voix contre 29. Ils décidèrent également, par 385 voix contre 19, que dégrader le drapeau américain constituait un crime fédéral.

A ce moment-là, un millier de civils vietnamiens étaient tués chaque semaine par les forces armées américaines. Une centaine de soldats mouraient chaque jour, le conflit coûtait deux millions de dollars par mois, et le mouvement d’opposition à la guerre prenait de l’ampleur. La résistance d’Ali est loin d’être anecdotique dans le mouvement. Comme le souligna un observateur : « Il a rendu la dissidence visible, audible, attrayante et courageuse ».

En 1968, Ali, déchu de son titre, était libre sous caution et lâché par Nation of Islam autant que par les opportunistes. Mais il était plus actif que jamais car une génération de jeunes Noirs et Blancs voulait entendre ce qu’il avait à dire. Et Ali ne se fit pas prier.

En 1968, il prit la parole sur 200 campus. Voici l’un de ces discours, qui déborde de confiance (comme si le gouvernement américain n’était pas plus intimidant qu’un Floyd Paterson) :

« On attend de moi que j’aille à l’étranger aider à libérer la population du Sud Vietnam, alors qu’ici on maltraite mes frères ; sûrement pas ! A ceux d’entre vous qui pensent que j’ai perdu tant de choses, j’aimerais dire que j’ai tout gagné. J’ai la paix du cœur ; j’ai la conscience tranquille et libre. Et je suis fier. Je me réveille heureux, je vais me coucher heureux, et si je vais en prison, j’irai heureux ».

Le déclin d’Ali

Ali, qui fit appel de la décision de justice, fut aidé par l’élan anti-guerre. C’est une Cour suprême divisée qui renversa finalement le jugement en 1970. Les juges expliquèrent que cela « apaiserait les gens » et Ali sortit victorieux. Il remonta sur le ring en 1971, plus lent mais plus intelligent qu’aucun autre boxeur.

Ali perdit face à Joe Frazier en 1971, alors qu’il tentait de regagner son titre. Le quinzième round fut d’une telle violence que les deux sportifs finirent à l’hôpital. En 1973, Ali s’inclina devant Ken Norton, avant de le battre dans une autre rencontre.

Puis eut lieu le combat « The Rumble in the Jungle » (« Le combat dans la jungle »), contre George Foreman au Zaïre. À bien des égards, cet épisode mit en évidence les limites et l’ambiguïté du Black Power ainsi que le déclin du militantisme d’Ali et du mouvement dont il s’inspirait et qu’il inspirait.

Le dictateur Mobutu Sese Seko – chouchou des Etats-Unis qui avait fait tuer Patrice Lumumba, un vieil ami d’Ali, pour s’emparer du pouvoir et qui détourna ensuite un quart de la richesse de son pays – organisa le combat de concert avec un parasite nommé Don King.

Ensemble, ils habillèrent le combat aux couleurs du nationalisme noir. Les bidonvilles qui bordaient la route menant à l’aéroport furent masqués par de grands panneaux d’affichage où l’on pouvait lire : « Le Zaïre, pays où le Black Power est une réalité ». En amont du combat, Mobutu fit rafler des centaines de criminels présumés et en fit exécuter cent afin de s’assurer le calme pour la venue des dignitaires et des journalistes étrangers.

Si les circonstances dans lesquelles le combat se déroula étaient sordides, il n’en fut pas moins incroyable. Le public africain, qui comme les Noirs américains voyait en Ali un héros, scandait « Ali, bomaye ! » (« Ali, tue-le ! »). Mais on s’attendait à ce que Foreman, qui était fort et dans la fleur de l’âge, écrase Ali.

Ce fut au contraire l’un des plus grands hold-up de l’histoire sportive et Ali remporta le match. Il passa les premiers rounds à épuiser Foreman qui tentait de taper sur son adversaire, mais Ali, qui avait travaillé ses techniques d’esquive en amont du combat défendait sa tête et son corps, avec le dos dans les cordes.

Une fois Foreman exténué, Ali se propulsa soudain hors des cordes en distribuant une série de coup d’éclair au cours du 8e round. Ce fut l’un des matchs de boxe les plus brillants en termes de stratégie.

La carrière sportive d’Ali se poursuivit, tandis que le mouvement du Black power et le combat pour la liberté déclinaient. La classe dirigeante américaine écrasa une partie du mouvement et en récupéra d’autres. D’un certain point de vue, Ali représentait les deux côtés de la médaille. Il fut à la fois écrasé et récupéré. Il remonta sur le ring plus lent qu’auparavant mais il y apprit qu’il pouvait prendre des coups. Et il en prit jusqu’au point d’être physiquement détruit.

Bien qu’affaibli, Ali était très aimé du public. Louisville donna son nom à une rue, il fut reçu par les présidents à la Maison Blanche, et, comme nous le disions, il alluma la flamme olympique aux JO de 1996 et se fit le complice de la guerre. Jim Brown, un athlète qui n’a jamais mis fin à son engagement politique, affirma que « le Mohammed Ali que l’Amérique a fini par aimer n’était pas le Mohammed Ali que j’ai le plus aimé. Le guerrier que j’ai aimé s’était éteint  ».

Même si Ali est aujourd’hui récupéré par le système, son histoire est écrite et elle nous appartient. Quand les activistes de notre époque s’efforcent de faire le lien entre la guerre dans leur pays et la guerre à l’étranger, le Mohammed Ali des années 1960 fait partie de la tradition dont nous sommes les héritiers. Comme Tommie Smith l’a dit récemment, « je ne peux pas laisser cette histoire prendre la poussière sur une étagère. Mon cœur et mon âme sont toujours dans cette équipe et je continue à penser que nos combats de 1968 n’ont pas encore été gagnés et font aussi partie de notre futur militant ».

Smith a raison : la résistance exaltée qu’Ali opposa au racisme et à la guerre n’appartient pas seulement aux années 1960, elle fait partie de l’avenir de l’humanité.

Traduit par Pierre Cras, Pauline Drapeau et Soraya Guénifi.


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