Migrations : réaligner les discours publics sur les réalités

Il existe une distorsion alarmante entre les réalités empiriques des flux migratoires contemporains et la perception des migrations (et des migrants) par le grand public et les politiques. Or, loin des clichés qui sous-tendent les débats en cours, les dynamiques en question sont plurielles et mues par des ressorts fondamentalement différents. Les migrations sont une évolution structurelle du monde. Elles sont aussi un droit fondamental.

Au début de l’année 2014, dans un sondage annuel mené des deux côtés de l’Atlantique, le German Marshall Fund of the United States a posé une question intéressante : les sondés pensaient-ils qu’il y avait trop d’immigrés dans leur pays ? Sans surprise, dans la plupart des pays européens et aux États-Unis, entre un tiers et une moitié des sondés ont répondu par l’affirmative. Les sondeurs ont ensuite posé exactement la même question à d’autres sondés, mais cette fois en les informant préalablement du nombre d’immigrés présents dans leur pays. Et là, surprise : le chiffre de ceux qui pensent que les immigrés sont trop nombreux baisse de moitié. Sans connaître le nombre d’immigrés en France, 29% des Français pensent qu’il y a trop d’immigrés ; mais si on les informe du nombre réel d’immigrés avant de leur poser la question, ils ne sont plus que 15% à penser qu’ils sont trop nombreux. Au Royaume-Uni, le chiffre passe de 54% à 31% ; en Italie, de 44% à 22%.

Un débat - et des politiques - déconnecté(es) des réalités

Que nous enseigne ce sondage ? Que nos perceptions de l’immigration dépendent très largement de notre connaissance des réalités de l’immigration. Beaucoup des sentiments anti-immigration qui se développent aujourd’hui en Europe ne trouvent pas racine dans la haine des immigrés, mais plutôt dans la méconnaissance des réalités de l’immigration. Ceci ne se vérifie pas uniquement dans les sondages d’opinion, mais également dans les urnes. En février 2014, les électeurs suisses étaient appelés à se prononcer, par referendum, sur la limitation de l’immigration dans leur pays. A une courte majorité, ils ont décidé de fermer la porte à l’immigration.

Martin Grandjean, un doctorant de l’Université de Lausanne, avait alors eu l’idée de comparer le vote de chaque canton à la proportion d’étrangers dans le canton. A deux exceptions près, les cantons avec une proportion d’étrangers supérieure à la moyenne nationale (Genève ou Zürich, par exemple) avaient voté contre la limitation de l’immigration. A l’inverse, les cantons avec moins d’étrangers que la moyenne nationale avaient voté pour la limitation. Plus la proportion d’étrangers dans un canton était faible, plus la probabilité que ce canton vote contre les immigrés était forte. Les cantons qui étaient le plus opposés à l’immigration étaient également les cantons qui y étaient le moins exposés.

Comment expliquer cet apparent paradoxe ? Le pire raciste est celui (ou celle) qui n’a jamais vu un immigré. Moins on connaît l’immigration, plus on en a peur. Partout en Europe, se creuse le fossé entre les perceptions de l’immigration et les réalités de celle-ci. Et partout en Europe se développe un profond sentiment anti-immigration, dont les votes pour les partis d’extrême-droite ne sont qu’un des symptômes.

Le débat sur les migrations est dès lors devenu un débat très crispé et tendu, souvent purement idéologique, et complètement déconnecté de la réalité des migrations. On est pour ou contre l’immigration, on estime que l’intégration est une réussite ou un échec, que l’on accueille trop d’immigrés ou qu’on doit en accueillir davantage, que les frontières doivent être ouvertes ou mieux contrôlées. Il en résulte souvent un débat stérile : à chaque success story d’un immigré devenu millionnaire ou ayant réussi de brillantes études, on pourra opposer celle d’un délinquant multirécidiviste. A chaque succès du multiculturalisme, on opposera des tensions à relents communautaristes.

Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi : à la fin du 19e siècle, un des pères fondateurs des études migratoires, Ernst Ravenstein (1889), décrivait la migration comme « vie et progrès », tandis que la sédentarité indiquait la « stagnation ». Aujourd’hui, nous sommes très loin de cette vision positive de la migration : partout en Europe, les partis xénophobes gagnent du terrain, et le contrôle des frontières des flux migratoires semblent devenus l’alpha et l’oméga de toute politique migratoire, tant au Nord qu’au Sud.

Cette livraison d’Alternatives Sud part donc du constat d’une alarmante distorsion entre les réalités empiriques des flux migratoires contemporains et la perception des migrations (et des migrants) par le grand public et les politiques. Cette distorsion est alarmante parce qu’elle nourrit le racisme et la xénophobie, mais également parce que les politiques publiques, en matière d’immigration, ont tendance à se fonder davantage sur les sondages d’opinions que sur les études scientifiques. Réduire ce fossé entre réalités et perceptions est donc l’ambition première de ce numéro spécial.

Partout, l’immigration est de plus en plus considérée comme un problème à résoudre, à droite comme à gauche. Le discours dominant sur les migrations est désormais celui d’une immigration choisie, de flux migratoires maîtrisés, d’intégration défaillante. Depuis le milieu des années 1980, en France et en Europe, les partis populistes et nationalistes ont connu une percée spectaculaire, largement nourrie par des postures anti-immigration. Presque chaque jour, les fondements du droit d’asile et de la liberté de circulation sont remis en question.

Cet état de fait tient largement à la capitulation intellectuelle de l’ensemble de la classe politique sur ces questions : partout, l’immigration est désormais considérée non plus comme une richesse, mais comme un problème à régler. Si les solutions au « problème » diffèrent selon les partis, le constat, à tout le moins, semble largement partagé. Même dans les milieux associatifs, on a désormais adopté une posture défensive, qui pointe les réussites et success stories de l’immigration, ou la nécessité d’hospitalité pour des raisons de solidarité internationale.

Ce faisant, les discours sur les migrations sont largement autocentrés : ce qui importe, c’est avant tout l’impact des migrations sur le pays de destination. Et la parole sur les migrations est dès lors souvent confisquée par les chercheurs et décideurs des pays du Nord. Pourtant, tous les pays sont aujourd’hui concernés par la migration. Comme pays d’origine, pays de destination ou pays de transit – et parfois les trois à la fois. A l’instar des autres numéros de la collection Alternatives Sud, cet ouvrage entend renverser cette approche, et faire valoir une perspective du Sud sur la problématique, en montrant la richesse et la diversité des travaux sur les migrations menés dans les pays du Sud. Ce n’est qu’en intégrant cette perspective que le décalage entre les réalités des dynamiques migratoires et leurs perceptions pourra être réduit.

Plus de 230 millions de personnes vivent aujourd’hui dans un pays différent de celui dans lequel elles sont nées. Ce chiffre représente un peu plus de 3 % de la population mondiale. Certains considèrent que c’est beaucoup, d’autres que c’est marginal : les migrants internationaux sont moins nombreux que les gauchers, par exemple, qui représentent entre 8 et 15% de la population mondiale. Ce qui est certain, c’est que ce nombre est en constante augmentation : il a plus que doublé au cours des vingt-cinq dernières années, et la tendance ne montre aucun signe de ralentissement. Aux migrants internationaux, il faut ajouter tous ceux qui migrent à l’intérieur des frontières de leur pays : il y a aujourd’hui dans le monde, au bas mot, 740 millions de migrants internes, et ce nombre est très vraisemblablement sous-estimé. Si on additionne ces deux chiffres, ceci veut dire que 950 millions de personnes, au moins, n’habitent pas à l’endroit où elles sont nées. C’est mon cas, c’est peut-être le vôtre aussi. C’est le cas d’une personne sur sept dans le monde.

Ce chiffre doit nous amener à interroger cette frontière que nous traçons entre migrations internes et migrations internationales. Dans les pays industrialisés, le concept même de migration interne est inexistant : on parlera tout au plus d’un déménagement, certainement pas d’une migration. Pourtant, sept Parisiens sur dix sont des migrants, internes ou internationaux : seuls 31% sont nés dans la capitale. Quasiment un sur deux (46%) est un(e) migrant(e) interne, et un sur quatre (23%) un(e) migrant(e) international(e).

Bien qu’elles soient quantitativement trois fois plus importantes que les migrations internationales, les migrations internes sont à peu près inexistantes dans le débat public. Comme si ce n’était pas le phénomène migratoire qui posait question, mais le franchissement d’une frontière. Comme si, somme toute, migrer ne posait problème qu’à l’extérieur de son pays. Cette dichotomie permanente opérée dans le débat public, cette invisibilité de la migration interne, trahit combien notre regard sur les migrations est défiguré par notre obsession de la frontière. Que les gens migrent ou pas, et dans quelles conditions, au fond, peu nous importe : ce qui nous tracasse, c’est qu’ils viennent chez nous. De ce fait, les débats publics sur les migrations ne traitent pas vraiment de la condition des migrants, mais davantage de notre propre condition, de nos propres peurs et appréhensions face aux migrants.

Et c’est aussi cela qui explique les relents nationalistes et xénophobes de ces débats sur les migrations, tout entiers tournés vers une seule obsession : le contrôle de la frontière. Du point de vue des migrants, pourtant, cette distinction systématique entre migration interne et migration internationale n’a rien d’évident, et la seconde est parfois la continuation de la première. Chaque migration reste un déracinement, et les motifs qui poussent les migrants à partir sont souvent les mêmes, que la migration soit interne ou internationale. Mais souvent, seuls les plus nantis et les mieux informés auront accès à la migration internationale.

Multiplicité des dynamiques migratoires

La migration est un phénomène complexe, caractérisé par quatre tendances structurelles : l’accélération des mouvements migratoires, leur diversification, leur mondialisation et leur féminisation. Chaque année, de plus en plus de personnes se déplacent, pour des raisons très différentes, de et vers un nombre croissant de pays et de régions, tant au Nord qu’au Sud. Des pays qui étaient jadis des pays d’émigration deviennent aujourd’hui des pays d’immigration ou de transit – on pense bien sûr à l’Italie, mais c’est aussi le cas des pays d’Asie centrale, par exemple. Alors que la migration, il y a quelques décennies, était plutôt un phénomène masculin, les femmes constituent aujourd’hui près de la moitié des migrants.

Les raisons qui poussent autant de personnes à migrer sont évidemment très diverses, et difficiles à agréger : chaque migration est une histoire individuelle, et souvent aussi un déracinement. Certains partent pour trouver du travail, d’autres pour poursuivre leurs études, tandis que d’autres encore se mettent à la recherche d’un environnement moins hostile. D’aucuns partent rejoindre leur famille, et beaucoup migrent pour des périodes limitées, de manière à diversifier ou à augmenter leurs revenus. À côté des migrations permanentes, on observe aussi des mouvements migratoires cycliques ou saisonniers. D’un point de vue micro-économique, la migration représente souvent un investissement considérable pour les migrants : c’est un processus qui coûte très cher, a fortiori s’il implique un franchissement de frontière – souvent l’équivalent de plusieurs années de salaire. Dès lors, les plus pauvres, les plus vulnérables, sont souvent condamnés à l’immobilité, incapables de s’offrir le luxe de changer de vie.

Pour des millions de migrants, néanmoins, la migration n’est pas un choix mais une contrainte : ceux-là ne choisissent pas de migrer, mais sont forcés de fuir, déracinés par des guerres, des persécutions, des catastrophes naturelles ou – déjà – les impacts du changement climatique. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a jamais eu autant de personnes obligées de fuir et de tout laisser derrière elles : le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) estimait fin 2013 le nombre de migrants forcés à cinquante-et-un millions. On estime ainsi qu’il y a un peu plus de dix-sept millions de réfugiés dans le monde, parmi lesquels un peu moins de cinq millions de Palestiniens, trois millions d’Afghans et deux millions d’Irakiens.

À ce nombre s’ajoutent environ trente-trois millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays à cause de guerres et de violences (c’est-à-dire des déplacés internes), un nombre qui est en augmentation constante. Il inclut six millions de Soudanais, trois millions de Colombiens et plus de deux millions d’Irakiens. Les personnes déplacées par des catastrophes naturelles ne sont pas incluses dans ces chiffres : en 2013, elles ont été vingt-deux millions, essentiellement en Asie (aux Philippines notamment). Ceci signifie que les catastrophes naturelles ont, cette année-là, déplacé environ deux fois plus de personnes que les conflits et violences (onze millions environ). Et ce chiffre n’inclut pas ceux qui sont déplacés à cause de changements plus progressifs de leur environnement, comme la désertification ou la déforestation, et dont le nombre reste impossible à estimer aujourd’hui.

Dans les débats publics, ces différentes dynamiques migratoires sont souvent confondues et mélangées les unes avec les autres, alors qu’elles sont mues par des ressorts fondamentalement différents. Il importe en premier lieu de distinguer les migrations forcées des migrations volontaires : tandis que les premières font l’objet d’un régime international de protection, dont la Convention de Genève relative au statut des réfugiés (1951) constitue la pierre angulaire, l’accueil des migrants volontaires est généralement soumis au bon vouloir des États, malgré quelques conventions internationales peu appliquées [1]. Il est évidemment difficile de tracer une ligne de séparation nette entre les deux : la plupart des migrations comportent un élément de contrainte plus ou moins important – rares sont ceux qui partent de gaieté de cœur. Les politiques migratoires restent néanmoins, dans l’ensemble, fondées sur cette dichotomie largement artificielle : les migrants forcés auraient ainsi droit à une protection internationale, que ne pourraient revendiquer les migrants volontaires.

Une personne forcée de migrer devra généralement, pour s’établir dans un autre pays, y demander l’asile. La procédure d’asile est organisée différemment selon les pays, mais elle est toujours sous-tendue par le même principe : celui ou celle qui peut démontrer qu’il (ou elle) est victime de persécutions dans son pays devrait en principe obtenir l’asile. Celui-ci prendra la forme d’un statut de réfugié si la personne répond aux critères établis par la Convention de Genève, c’est-à-dire si elle peut faire état de persécutions (ou de craintes de persécutions) liées à sa nationalité, à sa religion, à ses opinions, à ses origines ethniques ou à son appartenance à un groupe particulier – ce dernier critère étant interprété de façon très différente selon les pays.

Pour parler simplement, un réfugié est donc un demandeur d’asile dont la demande a abouti. Dans d’autres cas, lorsque le demandeur d’asile a besoin d’une protection mais ne répond pas aux critères de la Convention de Genève, l’État pourra également octroyer une protection humanitaire, telle que la protection subsidiaire dans l’Union européenne ou le statut de protection temporaire aux États-Unis. Mais, du principe à son application, il y a souvent un gouffre. Aujourd’hui, seule une minorité des demandes d’asile aboutissent, dans l’Union européenne comme dans la plupart des pays industrialisés. Ceux dont la demande n’aboutit pas n’ont alors d’autre choix que de rentrer chez eux (par eux-mêmes ou contraints) ou de mener une vie de « sans-papiers », dans l’illégalité.

Qui sont, précisément, ceux qu’on appelle les migrants « illégaux » ? Ce sont d’abord ceux qui traversent une frontière sans y être autorisés. Ce type de mouvement migratoire, quoique largement encouragé par les réseaux de passeurs, reste malgré tout très marginal. C’est pourtant sur celui-ci que se focalise toute l’attention et l’essentiel des efforts de la lutte contre l’immigration « illégale » : sécurisation des frontières, érection de murs et de barrières, externalisation des contrôles, patrouilles en Méditerranée et même apparition de « vigilantes », ces milices privées qui traquent les migrants, notamment à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.

Ce sont ensuite ceux qui entrent sur le territoire à la faveur d’un mariage frauduleux, qu’il soit blanc (quand les deux partenaires sont au courant de la fraude) ou gris (quand l’un des deux partenaires éprouve pour l’autre des sentiments véritables, mais non réciproques). On en répertorie, en France, quelques centaines par an, qui suffisent à justifier une infinité de tracasseries administratives pour les couples qui souhaitent se marier, et dont l’un des époux ne possède pas la nationalité du pays. Mais l’immense majorité des migrations « illégales » sont le fait d’un séjour prolongé au-delà de la durée autorisée : demandeurs d’asile déboutés qui ne sont pas rentrés dans leur pays, ou migrants restés dans le pays après la date d’expiration de leur visa (un visa touristique par exemple). Même si le nombre exact de migrants en situation irrégulière est par nature inconnu, ces « sans-papiers » constituent, en France, plus de 90 % de l’immigration dite « illégale ».

Géographie « réelle » des flux migratoires

On imagine volontiers que l’essentiel des flux migratoires sont des flux Sud-Nord, c’est-à-dire d’un pays en développement – pour autant qu’on puisse encore utiliser ce terme – vers un pays industrialisé. Ce n’est pourtant pas le cas : les flux Sud-Nord (81,9 millions de migrants) sont légèrement inférieurs aux flux Sud-Sud (82,3 millions). Une autre idée reçue voudrait que les principaux pays d’origine des migrants soient situés en Afrique – pris globalement, les migrants qui quittent leur pays sont le plus souvent originaires d’Asie ou d’Amérique latine.

Ainsi, les flux migratoires les plus importants, aujourd’hui, ont lieu entre l’Asie du Sud et le Moyen-Orient, avec 4,6 millions de migrants entre 2005 et 2010. Ce flux est évidemment dû au secteur de la construction dans les pays du Golfe, qui se développe à une vitesse exponentielle et requiert une main-d’œuvre abondante et bon marché, mais aussi à la demande de domestiques. Sur la période 2005-2010, plus d’un million d’Indiens ont ainsi émigré vers les Émirats arabes unis, tandis que 500 000 Bangladais émigraient en Arabie saoudite. Il existe également une circulation migratoire très importante entre les pays d’Afrique subsaharienne (3,3 millions de migrants entre 2005 et 2010), notamment en Afrique de l’Ouest, où les frontières sont relativement poreuses. Si l’on considère deux pays en particulier, c’est entre le Mexique et les États-Unis que les transferts de populations sont les plus importants, avec deux millions de migrants sur la période 2005-2010.

Contrairement à une idée reçue fort répandue, les migrants internationaux ne proviennent pas des pays les plus pauvres, mais des économies en transition. C’est dans les pays avec un indice de développement humain (IDH) élevé que le taux d’émigration moyen est le plus élevé, avoisinant les 10 %. Ceci s’explique par le coût très élevé de la migration. On estime ainsi à plusieurs milliers d’euros le coût d’une migration de l’Afrique vers l’Europe : c’est l’équivalent, pour les migrants africains, de plusieurs années de salaire.

Et c’est vrai pour toutes les destinations : le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) avait ainsi calculé, en 2009, le coût de la migration dans certains grands corridors migratoires : une migration du Bangladesh vers l’Arabie saoudite représentait ainsi cinq années et deux mois de salaire moyen ; une migration du Vietnam vers le Japon, six ans et cinq mois de salaire moyen (Klugman, 2009). Dans ces conditions, on comprend aisément que la migration internationale soit un luxe accessible uniquement aux catégories les plus nanties et les plus éduquées des pays en développement. Tous les autres, faute de moyens et de ressources, seront condamnés à l’immobilité.

En laissant se répandre l’idée que les migrants sont forcément issus des milieux les plus pauvres, on travestit profondément la réalité, par ignorance ou à dessein. Si les migrants sont effectivement à la recherche d’un avenir meilleur, ce ne sont pas les plus pauvres, loin de là. Pourtant, cette idée reçue sous-tend encore bon nombre de politiques. On a longtemps imaginé que l’aide au développement pouvait aussi servir à ralentir les flux migratoires en provenance du pays récipiendaire de l’aide, mais c’est le contraire qui se produit : plus un pays se développe, plus grande sera la proportion de la population qui aura accès à la migration. Ceci n’implique évidemment pas qu’il faille arrêter l’aide publique au développement ; mais s’imaginer que celle-ci soit inversement proportionnelle aux flux d’émigration du pays receveur est une grossière erreur. Ceux qui migrent consentent à un énorme investissement, qui mobilise aussi, généralement, leur famille et leur communauté. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

Ceux qui sont forcés de migrer, et qui ont souvent peu de choix dans leur destination, se trouvent également, dans leur grande majorité, dans des pays du Sud : aujourd’hui, 86 % des réfugiés dans le monde sont accueillis dans les pays en développement, le taux le plus élevé depuis vingt ans. C’est ainsi le Pakistan qui accueille le plus de réfugiés au monde, avec 1,56 million de réfugiés, suivi de l’Iran (857 000), du Liban (856 000), de la Jordanie (642 000) et de la Turquie (610 000) (UNHCR, 2014), seul pays européen dans le top cinq. La France et l’Allemagne, qui sont les deux principaux pays d’accueil au sein de l’Union européenne, suivent loin derrière, avec respectivement 232 000 et 187 000 réfugiés. Si l’on rapporte ces chiffres à la population totale du pays, on est stupéfait par la capacité d’accueil du Liban, qui accueille 178 réfugiés pour 1000 habitants : quasiment une personne sur cinq, dans le pays, est un(e) réfugié(e). La Jordanie en accueille de son côté 84 pour 1000 habitants – un sur dix environ. A titre de comparaison, l’Union européenne accueille 3 réfugiés seulement pour 1000 habitants, un taux comparable à celui de la France (3,5 réfugiés pour 1000 habitants).

Que ce soit pour les migrations volontaires comme pour les migrations forcées, ce sont bien les pays du Sud qui accueillent le plus grand nombre de migrants. On voit même, aujourd’hui, se développer d’importants flux migratoires du Nord vers le Sud : un nombre non négligeable d’Européens touchés par la crise économique et le chômage partent ainsi tenter leur chance en Afrique. Les migrations du Portugal vers l’Angola ont ainsi explosé au cours des dernières années : il y a désormais plus de 100 000 Portugais dans ce pays d’Afrique centrale – et trois fois moins d’Angolais au Portugal… Des flux semblables sont observés entre l’Espagne et le Maroc ou l’Algérie, et nombreux sont les jeunes Européens qui tentent désormais, à leur tour, la traversée de la Méditerranée.

Une évolution structurelle et un droit fondamental

Quelles que soient les raisons qui motivent la migration, quitter son pays n’est jamais une décision prise à la légère. C’est souvent un investissement très lourd, le projet d’une vie, qui implique non seulement le migrant, mais souvent aussi sa famille et sa communauté. Aucune politique migratoire, aucun mur, aucune barrière, ne pourra décourager un projet migratoire. Et c’est pour tenter de faire aboutir ce projet que, chaque jour, des migrants sont prêts à risquer leur vie en traversant la Méditerranée, la Manche ou le désert de Sonora.

Cette livraison d’Alternatives Sud s’emploie donc à montrer comment et pourquoi la migration est à la fois une évolution structurelle du monde et un droit fondamental. Évolution structurelle du monde, car les flux migratoires sont largement déterminés par des facteurs exogènes, qui échappent aux politiques. Les flux migratoires sont avant tout la traduction des inégalités dans un monde globalisé, et permettent aussi, parfois, de les réduire un peu. Droit fondamental ensuite, car il existe une injustice fondamentale à ce que le parcours d’une vie soit déterminé par l’endroit où on est né.

Ce numéro spécial est enfin un plaidoyer. Non pas tant pour que l’on considère l’immigration comme une chance ou l’intégration comme une réussite, mais pour que les discours publics sur les migrations soient informés par des faits plutôt que par des sondages d’opinions – ou plutôt des sondages de perceptions. C’est la condition impérative pour un débat apaisé, serein et démocratique sur cette question essentielle.


Notes

[1C’est le cas, notamment, de la Convention internationale de l’Organisation internationale du travail sur la protection des droits des travailleurs migrants et des membres de leurs familles, qui date de 1990.


bibliographie

German Marshall Fund of the United States (2014), Transatlantic Trends.

Klugman J. (dir.) (2009), Rapport mondial sur le développement humain 2009. Lever les barrières : mobilité et développement humains, Programme des Nations unies pour le développement, New York (disponible sur <http://hdr.undp.org> ).

UNHCR (2014), Tendances Mondiales 2013. Le coût de la guerre, UNHCR, Genève (disponible sur <www.unhcr.fr> ; ).

Migrations internationales : un enjeu Nord-Sud ?

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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