Mexique : « crise de la tortilla » et orages à venir

Berceau du maïs, le Mexique est victime aujourd’hui de sa dépendance alimentaire à l’égard des Etats-Unis et de la hausse importante des prix des denrées. En cause, l’absence d’une politique agraire nationale orientée d’abord vers les besoins des secteurs populaires. La colère gronde et pourrait déboucher sur des convergences sociales inédites dans ce pays : paysannes et ouvrières, urbaines et rurales.

Il y a quelque 6000 ans, les femmes indigènes mésoaméricaines découvrirent et développèrent une petite plante, qu’elles semèrent et re-semèrent jusqu’à finir par « inventer » le maïs. Plusieurs millénaires plus tard, les conquistadors espagnols disséminèrent cet aliment bon marché et hautement énergétique dans le reste du monde. C’est à partir de ce maïs blanc qu’on se mit à fabriquer les tortillas qui, ajoutées à une poignée de fèves d’haricots et à beaucoup de fantaisie, constituent toujours l’aliment de base des Mexicains. De la fermentation du maïs blanc est aussi né le « pozole », un ragoût savoureux très commun dans l’alimentation des pauvres.

Aujourd’hui, ce même pozole est breveté (oui, vous lisez bien !) comme s’il s’agissait d’une invention industrielle états-unienne, et les Mexicains se voient contraints de manger du maïs de mauvaise qualité que l’on utilise aux Etats-Unis pour engraisser les porcs, et, vu son prix toujours en hausse, dans des quantités moindres que l’année dernière. Le prix de la tortilla de maïs a en effet augmenté d’environ 50% en moins d’un an, pour dépasser 1,5 dollar (18 pesos) le kilo dans un pays où le salaire minimum atteint en moyenne 50 pesos par jour et où les familles nombreuses restent la règle, particulièrement dans les secteurs populaires.

Au Mexique, 60% de la population économiquement active travaillent « en noir », dans le dénommé secteur informel, ce qui revient à dire qu’une importante proportion de Mexicains vit dans la désoccupation déguisée, sans services ni soins sanitaires, sans retraites ni pensions, sans la moindre reconnaissance légale, dans l’insécurité permanente. Les pauvres consacrant comme ailleurs l’essentiel de leurs revenus à l’alimentation, au transport et à la santé, la hausse des prix des aliments de grande consommation (comme la tortilla, le riz et les haricots), des carburants, de la production et du fret des produits pharmaceutiques les frappe durement. Ceux-là qui achetaient un kilo et demi de tortillas par jour et par famille achètent aujourd’hui moins d’un kilo ; les médicaments sont remplacés par des plantes curatives ; les déplacements pour aller au travail ou en chercher sont rationnés au compte-gouttes.

Les intrants pour la production agricole paysanne ont aussi augmenté. Raison principale : la politique de privatisation des entreprises d’Etat a mis fin aux fabriques nationales d’engrais et à la distribution subsidiée. Il en va de même pour les semences dont le prix a aussi doublé. Le pays consomme 4 millions de tonnes d’engrais, mais doit en importer 2,5 millions. Or, la hausse vertigineuse des cours du pétrole et de ses dérivés sur le plan mondial rende ces importations hors de prix. Résultat : on s’en passe en partie et les récoltes s’en ressentent. Le Mexique dépend alors davantage encore de l’exportation de son pétrole brut (raffiné aux Etats-Unis avant d’être réimporté au pays…) ou de l’exportation, illégale cette fois, d’une main-d’oeuvre maltraitée et sous payée, dont les revenus font vivre les familles restées de ce côté-ci de la frontière.

Conséquence de cette situation, le coût des aliments de base constitue la première préoccupation de la population urbaine pauvre. Les supermarchés où elle tente d’acquérir ses tortillas et quelques légumes regorgent pourtant de produits de luxe (fromages français et suisses, vins italiens, français et espagnols, etc.) destinés aux moins de 10% des Mexicains particulièrement riches. Le contraste révolte. Des protestations tumultueuses pour la tortilla ont de fait déjà eu lieu. Les paysans ont fait entendre leur voix au Parlement et, par centaines de milliers, ils se sont mobilisés dans les rues. Les différentes tendances des organisations paysannes se sont d’ailleurs mises d’accord sur un plan de lutte qui prévoit, pour après la récolte, des manifestations à Mexico, des occupations d’institutions publiques (communes, banques, organismes de crédit…), des blocages de routes et des postes frontières par lesquels entrent le maïs et les haricots en provenance des Etats-Unis.

Ces mêmes organisations paysannes se sont jointes aux syndicats ouvriers pour la préparation d’une grève générale nationale, « ouvrière et paysanne », avec des manifestations simultanées dans tout le pays. Revendications principales : protéger la production agricole nationale, diminuer le prix de la tortilla et des autres aliments de base, maintenir sous contrôle de l’Etat la production d’électricité et l’entreprise pétrolière Pemex – que le gouvernement est occupé à démanteler pour ensuite la privatiser –, privilégier le développement national et l’approvisionnement à faible coût des foyers urbains.

Cette unification des syndicats ouvriers et du secteur tertiaire avec les organisations paysannes et ce plan national de lutte n’ont pas de précédent et pourraient apporter un soutien important à la mobilisation citoyenne pour le défense de Pemex, jusqu’à présent surtout limitée à la capitale et canalisée par Andrés Manuel López Obrador, l’ancien candidat progressiste à la présidence du pays qui, en 2006, s’est vu voler sa victoire suite à une fraude avérée orchestrée par le gouvernement.

Felipe Calderón, le nouveau président imposé par cette fraude, fortement contesté alors à Mexico par l’occupation du centre ville durant deux mois par les secteurs populaires, a dû également faire face à d’importantes luttes, paysannes et indigènes, qui perdurent, telles les mobilisations contre la fraude et la répression, menées dans l’Etat de Oaxaca par l’Assemblée populaire des peuples de Oaxaca (APPO). Mobilisations qui, à leur apogée, ont pris la forme d’expériences de « pouvoir populaire » dans la capitale de l’Etat – sur les barricades, à l’université et dans les quartiers populaires – et dans les régions indigènes.

Le gouvernement Calderón s’appuie ouvertement sur les forces armées, sous le prétexte de lutte contre le narcotrafic (dans lequel plusieurs hauts gradés jouent pourtant un rôle fondamental…), et est composé de grands entrepreneurs et financiers qui occupent, en personne, les ministères et les principales fonctions publiques. La sensibilité de ce gouvernement à l’égard des revendications et des mobilisations populaires est nulle. Et sa vision du développement du Mexique est inféodée à celle des Etats-Unis. Tout comme la Colombie avec le Plan Colombie, le Mexique brade sa souveraineté et, à travers le Plan Mérida, se place sous les ordres du commandement militaire états-unien.

En matière de politique agraire, le gouvernement actuel (du Parti d’action nationale, PAN) s’inscrit dans la continuité des gouvernements néolibéraux antérieurs et reçoit ainsi l’appui au Parlement du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) qui a occupé la présidence du pays jusqu’en 2000. La théorie de l’ancien président Carlos Salinas de Gortari (PRI) selon laquelle le Mexique manque de terres fertiles adéquates pour l’agriculture, mais dispose en revanche de beaucoup de pétrole qui lui permet d’acheter aux Etats-Unis des aliments bon marché, reste en vigueur sous les autorités actuelles. Elle équivaut à une condamnation à mort de la production vivrière au Mexique, un pays qui pourtant, à la fin des années 1970, exportait des aliments et pouvait se targuer d’une pleine souveraineté, grâce au « Système alimentaire mexicain ».

C’est une évidence, le problème de la pauvreté et de la sous-alimentation est d’abord politique et s’aggrave avec l’augmentation sur le plan mondial des prix du transport, de l’énergie et des aliments. La « crise de la tortilla » est donc profonde. Pour pouvoir s’assurer le minimum vital, les Mexicains vont devoir développer des formes de lutte inédites au Mexique, comme la grève générale, la formation de fronts uniques avec les victimes du système et l’élaboration d’un projet national alternatif. L’absence actuelle du zapatisme dans cette dynamique est regrettable. Muets et reclus dans le Chiapas, les rebelles indigènes se refusent de s’associer aux autres secteurs paysans et urbains et de donner leur avis sur les processus en cours…

Traduction de l’espagnol : Bernard Duterme

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Etat des résistances dans le Sud - 2009. Face à la crise alimentaire

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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