Mexique : “Pas de gringo, pas d’info ?”

A partir de combien de victimes la machine médiatique s’emballe-t-elle ? Qu’est-ce qui détermine que des morts feront la une et d’autres pas ? Ces questions nous ont interpellés ces derniers jours avec la disparition de 43 étudiants et la découverte de fosses communes dans l’Etat de Guerrero au Mexique.

L’information avait tous les éléments pour être mis en exergue, voire être mis en scène : des jeunes étudiants fauchés dans la fleur de l’âge, des tueurs sordides à la solde des trafiquants de drogue, des policiers véreux acoquinés avec le crime organisé, des autorités locales corrompues. Tout cela dans un pays majeur, le Mexique, doté d’une identité forte et d’une intelligentsia brillante, 15ème puissance industrielle du monde, voisin des Etats-Unis et de son « hub » global de l’information.

Et pourtant, dans de nombreux pays, l’information sur le massacre d’Iguala a mis des jours, et même des semaines, avant de s’insinuer dans la sphère médiatique. Les ONG de droits humains, comme Human Rights Watch ou Amnesty International, et de grands titres de la presse internationale ont réagi immédiatement, mais la lente percolation dans les médias “grand public”, en premier lieu la télévision, en a amorti la gravité, lui enlevant cette brutalité crue que donne l’information immédiate, le « breaking news ». Contrairement à d’autres événements, il n’y a pas eu non plus cette avalanche de photos et de vidéos, immédiatement diffusées sur les réseaux sociaux et reprises en boucle par les grandes chaines d’information. Or, comme le veut l’adage du journalisme conventionnel, « pas de photo, pas d’info ». La « technique » criminelle de la « disparition » est un étouffoir médiatique.

La mexicanité des victimes a davantage encore occulté l’importance de l’information. Partout dans le monde, en effet, la presse, les opinions publiques et les Etats s’intéressent d’abord à leurs propres ressortissants et à leurs propres intérêts. Et cette règle du nombrilisme n’est brisée que lorsque la nationalité des victimes rencontre les paramètres de la puissance. « Pas de gringo, pas d’info », nous reprochait un ami mexicain.

A moins, ajoutait-il, que l’indifférence s’explique par le statut social des victimes. « Pas de super-rico, pas d’info non plus, ajoutait-il. C’était des pauvres, des humbles. Pire encore, des gauchistes. Ils n’étaient pas des victimes passives, mais des activistes, des indignados ». Il y aurait ainsi des prolétaires sur la planète de l’information, trop « insignifiants » pour qu’on parle d’eux ? Il y aurait aussi des victimes qui, parce qu’elles étaient rebelles, ont le statut de coupables ? « Por algo sera. Elles l’ont bien cherché », murmureront sans doute ceux qui acceptent leur sort, se recroquevillent dans leur cocon ou se taisent devant l’inacceptable et l’horreur.

A chacun sa carte du monde

Chacun d’entre nous a sa « carte du monde », issue de sa propre réalité, de ses expériences de vie, de ses amitiés ou de ses intérêts. Et, sans doute, la nôtre, formée en grande partie en Amérique latine, nous a-t-elle amené très vite à penser que cette information ne recevait pas l’attention qu’elle méritait. Cette subjectivité guide inévitablement le regard que nous portons sur l’information. Comme celle qui amène les membres des diasporas à s’intéresser à leur pays d’origine. Ou les membres d’une profession à lever le regard quand “un des leurs » est frappé quelque part dans le monde « dans l’exercice de son métier ».
Soit, mais au-delà de ces tropismes personnels ou de ces identités collectives, qu’est-ce qui influence vraiment la mise en exergue d’une information ? Le nombre de victimes ? En partie sans aucun doute, mais il n’est pas le paramètre le plus crucial. Sinon, en 1994, les chaines de télévision américaines qui avaient consacré des centaines d’heures au procès d’O.J. Simpson, accusé du meurtre de son ex-épouse et de son compagnon, auraient dédié des millions d’heures au génocide rwandais. Sinon, le procès d’Oscar Pistorius n’aurait pas occupé autant de temps d’antenne face à la disparition de 43 étudiants mexicains.

Ce n’est pas le nombre de morts qui importe le plus, mais la célébrité des victimes ou des assassins, disent les analystes médiatiques. Ce n’est pas le chiffre qui compte, mais la « raison » de leur mort, ajouterons-nous, le contexte stratégique et l’impact économique du conflit dans lequel celle-ci intervient. Il y a « une géographie du monde inutile », disait Pierre Conesa, et cette géographie évolue au fil des années, dessinant un carte du monde aux proportions rabougries ou boursouflées. Et aujourd’hui, jusqu’ici, la violence dans des Etats isolés du Mexique semble finalement ne faire peur à aucun stratège,ne panique pas l’opinion, n’attise aucun stéréotype. Le narco-bandido mexicain n’est pas craint comme le terroriste de l’Etat islamique. Même si comme lui, il décapite ses victimes. Même si comme lui, il ronge les sociétés où il sévit et menace de semer partout la peur et l’insécurité. Même si, comme lui, il pourrait étendre ses tentacules jusque dans nos rues.

Qui est qui ?

La semaine dernière, dans un article du Soir, Véronique Kiesel comparait très judicieusement le Mexique d’aujourd’hui, dirigé par un parti cautionné par les urnes, aux dictatures militaires d’hier en Amérique latine. Si ce massacre avait été commis par les troupes du général Pinochet, les rues de Madrid, de Stockholm ou de Berlin se seraient immédiatement remplies de manifestants indignés. Les Etats auraient exprimé leur révulsion ou, à tout le moins, leur « profonde préoccupation ». Les éditorialistes auraient dénoncé le retour de la barbarie et la peste brune. Ces réactions auraient exprimé une vision compréhensible, attendue, prévisible, de l’état du monde. Le décodeur aurait été celui des droits humains ou de l’idéologie politique. Le général Pinochet serait entré dans une case conventionnelle, rationnelle, celui du dictateur inévitablement assassin.

« Quand un chien mord un homme, ce n’est pas une info, a-t-on coutume de dire dans les rédactions, mais quand un homme mord un chien, c’en est une. Etrange équation : ne devrait-on pas dans cette logique postuler qu’une dictature qui massacre, ce n’est pas une info, alors qu’une démocratie où l’on massacre en est une ?

Mais au Mexique, est-on vraiment dans une démocratie ? Oui, si l’on adopte la définition électoraliste de ce mot. Le pays est sorti de la « dictature parfaite », dont avait fameusement parlé l’écrivain péruvien et Prix Nobel de Littérature Mario Vargas Llosa en se référant aux décennies de règne du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Depuis 2000, l’alternance a eu lieu, même si comme l’écrivait René Delgado en 2003 dans la revue Enjeux internationaux, elle n’était pas une alternative. Et de fait, lorsque des zones entières, immenses, échappent totalement à l’Etat de droit et que des groupes irréguliers, puissamment armés, ont ravi aux forces de sécurité le « monopole de la violence », peut-on parler de démocratie ?

Journalistes, responsables politiques ou simples citoyens, nous avons du mal à cerner cette nouvelle réalité qui nous a fait passer de la “délinquance de la dictature à la dictature de la délinquance“, car nous avons du mal à désigner les responsabilités. « L’Etat mexicain a le devoir de protéger ses citoyens », clament les organisations de défense des droits humains. Sans aucun doute, mais qui est cet Etat mexicain ? Et quelle est sa part de culpabilité dans la mesure où les cartels de la drogue l’ont infiltré. Qui est qui ? Qui décide de quoi ? Qui sont ces autorités locales du Guerrero, dirigées par des caciques dévoyés de l’opposition de gauche (le Parti de la Révolution Démocratique, PRD), qui apparaissent encore plus corrompues et plus brutales ?

Ces questions sont d’abord posées par des Mexicains, par des dizaines de millions de citoyens honorables qui subissent cet arbitraire. Elles sont d’abord posées par des juges intègres, des militants des droits de l’homme, des journalistes, des intellectuels, qui, depuis des années, se battent pour l’Etat de droit et la dignité humaine. Leur voix se perdent le plus souvent au milieu de l’indifférence du monde. Or, ces personnes courageuses et exceptionnelles, mais aussi tous ces Mexicains « ordinaires » qui tentent de vivre la “banalité du bien” au milieu de cette peur et de cette horreur, définissent aussi le Mexique. Il serait injuste, en effet, de réduire ce pays à ses hors la loi, même si cette pratique de la focalisation sur les dérives et les abus est la loi du journalisme.

Et nous ?

La chaîne de responsabilité de ce crime d’Iguala et des dizaines de milliers d’autres crimes qui accompagnent les guerres de la drogue remonte aussi jusqu’à chez nous. Il suffit de lire le dernier essai de Roberto Saviano, Extra Pure (Gallimard), pour comprendre que si nous sommes liés par l’émotion aux victimes des narcos mexicains, d’autres chez nous le sont par le crime : des dizaines de banques « respectables » qui blanchissent en toute impunité les milliards du narco-business ; des milliers de marchands d’armes et d’armuriers qui livrent des matapolicias (des “tueurs de policiers”) de gros calibre aux pistoleros ; des millions de personnes branchées qui snifent leurs lignes de coke, sans regarder dans un rétroviseur qui leur renvoie pourtant les images de la barbarie là-bas et de leur culpabilité ici.

Le drame d’Iguala n’est pas un fait divers, car il soulève d’immenses questions, fondamentales, structurelles, sur le dérèglement du monde. Il n’est pas un fait divers éloigné : il fait partie de ces « proximités distantes » qui marquent de plus en plus notre monde globalisé et auxquelles nous ne pouvons pas rêver d’échapper.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.