Mexique - Belgique : un partenariat désarmant

Il aura fallu une petite polémique « bien de chez nous » pour que le Mexique et ses relations avec la Belgique méritent à nouveau les gros titres de la presse nationale. Le temps d’une chicane de compétences et d’un échange de politesses entre les figures libérales de l’exécutif, le pôle pacifiste du législatif, les défenseurs de l’emploi wallon et les porte-voix de l’associatif éthique ! En cause, 500 pistolets de la FN de Herstal à destination des sbires du régime mexicain. D’abord acceptée par le ministre des Affaires étrangères belge puis suspendue l’espace d’un scrupule et d’une ultime vérification administrative, la commande sera finalement annulée par un Mexique vexé. Point final d’une péripétie aussi médiatique qu’anecdotique ? C’est à voir.

Paradoxalement, un autre événement récent, historique celui-là et dont on évalue encore mal les retombées politiques et économiques à venir, est pratiquement passé inaperçu de ce côté-ci de l’Atlantique : la signature par l’Union européenne (UE) et le Mexique d’un crucial autant qu’inédit « Accord de partenariat économique, de concertation politique et de coopération ». En clair, la libéralisation du commerce et des services entre les deux parties et la mise au placard des barrières protectionnistes. A Mexico, les négociations menant à cet accord ont été suivies de près. Sa conclusion constitue, selon la version officielle, l’événement le plus important pour l’avenir du pays depuis l’entrée en vigueur, le 1 janvier 1994, des Accords de libre-échange nord-américain (ALENA) passés avec le Canada et les États-Unis. Aux dires des autorités fédérales, l’étape confirme l’entrée dans le « premier monde » de la quatorzième puissance économique mondiale, élite des « pays émergents » et désormais membre de la très exclusive OCDE. L’heure mexicaine est à la diversification des relations économiques et à la dynamisation des exportations, principal moteur de la reprise, faute de relance du marché intérieur.

Du côté européen, les négociations commerciales entre l’UE et le Mexique n’auront pas - c’est un euphémisme - déchaîné les foules. Hormis l’une ou l’autre résolution parlementaire de circonstance enjoignant les parties signataires à respecter les droits humains sur leur territoire, c’est sans trop sourciller que les négociateurs résumeront l’ensemble des considérations sociales, humaines et environnementales pourtant incontournables en la matière à une poignée de déclarations de principes dépourvues d’effets contraignants. Manifestement, l’ALENA n’a pas servi de leçon, mais bien de modèle rival dans la course aux marchés latino-américains engagée par l’UE pour faire pièce aux États-Unis. Axé prioritairement sur la promotion des intérêts des grands investisseurs, ce type d’accord a pourtant révélé ses limites. Au Mexique comme aux États-Unis, on a pu en mesurer les effets souvent néfastes sur les populations les plus vulnérables. Au risque de pousser de part et d’autre les normes sociales et environnementales vers le bas, la libéralisation des échanges ouvrira d’abord la porte aux délocalisations de multinationales, de l’Europe vers un pays moins regardant. Comment pourrait-il en aller autrement d’ailleurs, lorsque l’on sait que le salaire moyen du travailleur mexicain, taillable et corvéable à merci, est aujourd’hui trente fois inférieur à celui de l’ouvrier allemand ou français ?

Le premier juillet prochain donc, l’accord économique entre l’UE et le Mexique, négocié à huis clos ces dernières mois, entrera officiellement en vigueur. Coïncidence des dates (?), le lendemain, les Mexicains sont appelés à se choisir un nouveau président pour les six prochaines années et à renouveler les membres du Congrès national. Capital rendez-vous démocratique pour un pays qui ne l’est pas. Au pouvoir depuis septante et un ans sans discontinuer, le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) n’est plus à une énormité près pour s’y maintenir. Déchiré sur son avenir entre conservateurs et novateurs, sur la politique économique entre libéraux et nationalistes, sur le nacotrafic entre narcotraficants et chasseurs de narcotraficants, sur la répartition du pouvoir entre fédéraux et régionaux, sur la rébellion indienne du Chiapas entre éradicateurs et négociateurs..., le parti-Etat en crise tente aujourd’hui de s’accommoder de la relative ouverture de la scène politique concédée ces dernières années. L’opposition, issue de dissidences successives du PRI, n’offre pas d’alternatives économiques. Populaire parce que dénonciatrice de la corruption et de l’autoritarisme des actuels dirigeants, elle n’apparaît pas en mesure de remettre en cause le modèle de développement privilégié jusqu’ici.

Un modèle de développement néo-libéral qui exclut du « miracle mexicain » pratiquement la moitié de la population nationale, quarante millions de pauvres, victimes de la dérégulation des marchés. Un modèle de développement intransigeant qui, à coup d’armes légères - fussent-elles belges ! -, répriment dans le sang ou dissuadent les multiples tentatives de rébellion qui émergent aux quatre coins du pays - fussent-elles indiennes, civiles ou désarmées. Un modèle qui tient l’établissement au Mexique de nouvelles entreprises à capitaux étrangers, sans foi ni loi, pour la voie du salut économique. Un modèle de développement fondé sur la marchandisation de la nature et de la culture, et qui a fait des régions indigènes le décor d’un vaste complexe touristique, la réserve énergétique du reste du pays et le terrain d’un pillage organisé au profit du plus offrant. Un modèle de développement synonyme encore de généralisation de l’agro-exportation au détriment des cultures vivrières, d’uniformisation culturelle au détriment des identités particulières, de concentration du pouvoir au sein de conglomérats transnationaux, d’accroissement des inégalités, de dualisation sociale, etc. Est-ce vraiment à ce type de développement destructeur que la Belgique arc-en-ciel entend participer en ratifiant au sein de l’Union européenne son partenariat économique avec le Mexique ?


P.-S.

Source : Le Soir (www.lesoir.be), Bruxelles, 13 juin 2000.


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