Mettre en échec le projet impérial

En 2002, l’ouvrage Mondialisation des résistances (L’Harmattan, Paris), élaboré par le Centre tricontinental (Cetri) de Louvain-la-Neuve, avait montré l’éclosion des résistances contre la mondialisation libérale. En 2004, Mondialisation des résistances. L’état des luttes (Syllepse, Paris) mettait l’accent sur l’opposition généralisée au projet néolibéral. En 2005, dans cette publication commune du Cetri et du Monde diplomatique, la réflexion porte sur un autre aspect des résistances : leur opposition à un monde unipolaire destructeur des cohésions économiques, politiques, sociales et culturelles. Les textes inédits rassemblés dans ce numéro de Manière de voir ne couvrent pas la totalité des situations, mais ils expriment les grandes tendances et, dans leur quasi-totalité, ils ont été rédigés par des analystes locaux.

Pour répondre aux défis contemporains, il faut comprendre que l’histoire n’est pas commandée par l’application « infaillible » des « lois » de l’économie. Elle est produite par les réactions des forces sociales qui, autant que la logique du capital, façonnent l’histoire.

On constatera que les intérêts et les visions des forces sociales et politiques à l’œuvre sont divers. L’Etat, centre de gravité de leurs conflits et de leurs convergences, en conditionne le contenu, ce qui, par ricochet, définit aussi son propre rôle. Le plus souvent, il est, comme aujourd’hui, le porte-parole des intérêts du capital dominant dans les pays de la Triade (Etats-Unis, Union européenne, Japon) ou de ses alliés subalternes (dans les pays de la périphérie). La plupart des Etats voient ainsi leur rôle réduit au maintien de l’ordre interne, tandis que l’hyperpuissance – les Etats-Unis – exerce seule la fonction d’une sorte de para-Etat mondial. Mais les luttes sociales peuvent porter au pouvoir des alliances hétérogènes, fondées sur des compromis entre des intérêts sociaux divers. Dans cette hypothèse, l’Etat peut retrouver une marge de manœuvre.

Les systèmes mondiaux ont presque toujours été multipolaires, même de manière relative et provisoire. Les partenaires du monde multipolaire du XIXe siècle (prolongé jusqu’en 1945) n’étaient guère que les puissances de l’époque. Le monde multipolaire inauguré par la révolution russe, puis imposé partiellement par les mouvements de libération de l’Asie et de l’Afrique, était d’une autre nature. A cet égard, la période de Bandung (1955-1975) a permis à ces derniers – de même que, en Amérique latine, le projet cépalien [1] – de s’engager dans des voies nouvelles de développement autocentré et de déconnexion du système dominant. Elle a contraint ce système à s’ajuster aux exigences des peuples du Sud.

La page de l’après-guerre (1945-1990) est désormais tournée. En ce début de XXIe siècle, deux projets paraissent l’emporter : celui de la Triade, et, en son cœur, celui de l’hégémonisme des Etats-Unis. Ceux-ci abolissent l’autonomie des pays du Sud et réduisent celle des « alliés » de Washington. Si l’économie rapproche les pays de la Triade, la politique divise leurs nations. Certes, le projet européen constitue seulement un volet du projet atlantiste. Il reste que le rejet par la France et les Pays-Bas du traité constitutionnel européen ainsi que les nombreuses résistances internes réaffirment la portée de luttes sociales et politiques.

La Russie, la Chine et l’Inde sont les trois adversaires stratégiques du projet américain. Leurs gouvernements semblent croire qu’ils peuvent manœuvrer sans heurter directement les Etats-Unis, et parfois mettre à profit leur amitié avec eux dans les conflits qui les opposent les uns aux autres. Un rapprochement eurasiatique (Europe, Russie, Chine et Inde) qui entraînerait l’ensemble de l’Asie et de l’Afrique – et probablement aussi l’Amérique latine – pourrait mettre à mal le projet de contrôle économique et militaire de la planète. Mais on voit mal l’Europe renoncer à son choix atlantiste.

Les mouvements sociaux décrits dans ce numéro expriment des conflits qui ont certes leur logique propre, mais qui s’inscrivent aussi dans la réalité globale de l’unipolarité. Les pays du Sud peuvent-ils jouer un rôle actif dans ce domaine ? Les peuples agressés sont les seuls capables de faire reculer les ambitions de Washington. Pour autant, et parce qu’ils sont les seuls véritablement actifs, leurs méthodes de lutte restent souvent d’une efficacité discutable. Elles font en effet appel à des moyens qui retardent la cristallisation d’une solidarité des peuples du Nord.

Les classes dirigeantes du Sud n’ont plus de projet autonome, alors que c’était le cas durant l’ère de Bandung et de celle du desarrollismo (« développementisme ») en Amérique latine. Sans doute certains grands pays, dits « émergents », poursuivent-ils des objectifs propres : il s’agit pour eux de maximiser la croissance au sein de la mondialisation, ce qui suscite bien des résistances des peuples. Ils croient disposer d’un pouvoir de négociation leur permettant de tirer profit d’une telle stratégie, au lieu de construire un front commun avec plus faibles qu’eux.

Les avantages qu’ils peuvent obtenir ne remettent cependant pas en cause l’architecture générale du système. Cette posture ne constitue donc pas une voie de rechange, et ne donne pas à l’illusoire construction d’un « capitalisme national » la consistance permettant de définir un véritable projet de société. Quant aux pays du Sud les plus vulnérables (le quart-monde), ils n’ont même pas ce type de projet propre. Leur « produit de substitution » éventuel, celui des fondamentalismes religieux ou ethnicistes, ne mérite pas ce qualificatif. Aussi, c’est le Nord qui prend, seul, l’initiative d’avancer pour eux – ou plus exactement contre eux – ses propres projets. C’est le cas de l’association Union européenne - pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) débouchant sur les Accords de partenariat économique, appelés à prendre la relève des accords de Cotonou ; du partenariat euro-méditerranéen lancé à Barcelone, en 1995 ; de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA, ou ALCA en espagnol et portugais) ; des projets américano-israéliens de Grand Moyen-Orient. Nombre de résistances présentées dans ces colonnes ont précisément ces initiatives pour cibles !

Le contrôle de la planète par les Etats-Unis semble absolu. Si l’on met à part Cuba et la révolution bolivarienne impulsée par le président Hugo Chávez au Venezuela, et leurs prolongements dans le continent latino-américain, on ne voit guère de contre-projet susceptible de limiter son déploiement : l’Europe reste embourbée dans les sables de la mondialisation libérale ; le Sud ne présente plus de front commun de résistance ; la Chine ne paraît avoir d’autre ambition que de gagner du temps en vue de promouvoir ses objectifs bien à elle, eux-mêmes ambigus, et elle ne se pose pas en partenaire actif dans le façonnement du monde. Les défis auxquels la construction d’un monde authentiquement multipolaire est confrontée sont donc plus sérieux que ne se l’imaginent nombre de mouvements altermondialistes pourtant directement ou indirectement concernés par cette situation.

Dans l’immédiat, il s’agit de mettre en échec le projet militaire des Etats-Unis. C’est la condition indispensable pour que soient ouvertes les marges de liberté sans lesquelles tout progrès social et démocratique comme toute avancée en direction de la construction multipolaire resteront vulnérables. L’opposition à la guerre (Kosovo, Afghanistan, Irak...) exprime cette dimension du problème dans les mouvements pacifistes et dans bien d’autres formes de résistance. Parce qu’il est démesuré, le projet des Etats-Unis est sans doute appelé à faire faillite, mais certainement au prix d’un terrible coût humain.

Un véritable monde multipolaire pourrait constituer un cadre adéquat aux aspirations et revendications des luttes populaires aux quatre conditions suivantes :

 – que l’Europe s’engage sur la voie d’une construction sociale (et donc dans la longue transition vers un postcapitalisme mondial), et qu’elle amorce sa prise de distance définitive avec son passé et son présent impérialistes ;

 – que, en Chine, la voie du « socialisme de marché » l’emporte sur la dérive illusoire vers la construction d’un capitalisme national, lui-même impossible à stabiliser parce qu’il exclut les majorités ouvrières et paysannes ;

–- que les pays du Sud (peuples et Etats) réussissent à reconstruire un front commun. C’est la condition pour que s’ouvrent des espaces permettant aux classes populaires non seulement d’imposer des concessions en leur faveur, mais, au-delà, de transformer la nature des pouvoirs en place en substituant aux blocs dominants, alliés aux intérêts du Nord, des blocs nationaux, populaires et démocratiques ;

–- et que la construction de systèmes juridiques nationaux et internationaux concilie le respect des souverainetés nationales (en progressant de la souveraineté des Etats à celle des peuples) et celui de tous les droits individuels et collectifs, politiques et sociaux revendiqués par les convergences des mouvements sociaux et des organisations antisystémiques.


Notes

[1La Commission économique pour l’Amérique latine (Cepal) a promu à la même époque le modèle de développement par substitution des importations, allié à des pactes sociaux.


P.-S.

Editorial de Manière de voir — En lutte !, publié par le CETRI et Le Monde diplomatique, décembre 2005.


Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du CETRI.

Manière de voir - en lutte ! - Etat des résistances dans le monde

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Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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