Antipode

Message à la gauche

La gauche d’aujourd’hui doit relever deux défis : savoir profiter de l’héritage de celle d’hier, sans commettre les mêmes erreurs, et savoir adapter ses luttes aux nouveaux rapports de classes des sociétés actuelles.

La gauche d’aujourd’hui doit relever deux défis : savoir profiter de l’héritage de celle d’hier, sans commettre les mêmes erreurs, et savoir adapter ses luttes aux nouveaux rapports de classes des sociétés actuelles.

I. Tirer les leçons de l’histoire de la gauche

1. Le projet de la gauche est une utopie

Être de gauche, aujourd’hui comme hier, c’est avoir la profonde conviction que tous les êtres humains ont une égale valeur, et agir conformément à cette conviction. C’est donc combattre toute forme de domination dans toute relation sociale. Cette conviction est une utopie, au bon sens du terme : un horizon inaccessible, mais hautement désirable, vers lequel il est possible d’avancer, en sachant bien qu’on ne l’atteindra jamais et qu’il faudra toujours recommencer.

C’est une utopie parce que la logique des échanges sociaux, entre les humains comme ils sont, est telle que toute relation sociale tend toujours à instaurer une inégalité, donc une domination, entre les acteurs qui y sont engagés. Autrement dit, pour qu’une relation sociale soit égalitaire, il faut que l’acteur qui peut dominer s’y refuse volontairement (ce qui est plutôt rare) et/ou que celui qui est dominé s’en défende fermement (ce qui n’est pas toujours le cas) ; faute de quoi la domination finira par s’instaurer entre eux. Ce constat me paraît assez étayé par des observations empiriques pour pouvoir être tenu pour vrai, au passé comme au présent, dans n’importe quelle culture, que les acteurs soient des hommes ou des femmes, des Blancs ou des Noirs, des jeunes ou des vieux, des croyants ou des incroyants. Et même s’ils sont… très amoureux l’un de l’autre ! Autrement dit rien n’arrête la domination sociale, sauf l’action solidaire des dominés eux-mêmes. Ce constat reste vrai, même quand les acteurs en relation sont des gens de gauche. C’est d’ailleurs avec eux que le risque de voir s’instaurer l’inégalité et la domination est, non pas le plus grand, mais le plus sournois. Puisqu’ils sont de gauche, en effet, on ne s’attend pas – et ils ne s’attendent pas eux-mêmes – à voir la logique des relations sociales l’emporter sur leurs bonnes intentions et gangrener leurs actions. C’est pourtant quand une force de gauche prend le pouvoir qu’il faut redoubler de vigilance. Être de gauche est une utopie, même pour la gauche, comme l’histoire n’a cessé de nous le montrer. Personne n’est naturellement porteur de « vertus révolutionnaires » : aucune classe sociale, aucun parti, aucun leader. Oublier cette leçon, c’est se condamner à lutter, à souffrir, à mourir pour rien !

2. La justice ne va pas sans la démocratie

La gauche d’hier a commis l’erreur de sous-estimer la valeur de la liberté (donc de la démocratie politique) et de tout miser sur l’égalité (donc sur la justice sociale). Elle n’a pas compris que ces deux valeurs sont complémentaires : l’une ne va pas sans l’autre. S’il est vrai que la démocratie n’a de sens que dans une société juste (que signifie-t-elle, en effet, pour les dominés ?) l’inverse est tout aussi vrai : la justice sociale ne peut être garantie que par la démocratie politique. En effet, faute d’être contraints de respecter la démocratie, les dirigeants de l’économie et de l’État, qu’ils soient de droite ou de gauche, échappant à tout contrôle, deviennent rapidement des dominants (en vertu de la logique des relations sociales) et restaurent à leur profit des injustices protégées par des États, au besoin totalitaires.

Le régime de la démocratie politique et sociale – qui, elle aussi, est une belle utopie – constitue, pour les dominés, la seule garantie qu’ils auront le droit de s’unir, de s’organiser, d’exprimer leurs revendications, d’exercer des pressions, et qu’ainsi, les dominants pourront être contrôlés, critiqués, et au besoin, remplacés, sans qu’ils puissent recourir à la force physique répressive. La gauche ne devrait plus jamais oublier cette dure leçon de sa propre histoire.

3. Choisir la voie la plus efficace

Toutes les victimes d’une privation ne participent pas forcément aux mouvements sociaux qui luttent contre elle. Le plus souvent, elles restent passives, et seule une minorité se bat. La construction d’une action collective est donc un processus lent et difficile. Il faut d’abord que les « privés » se sentent « frustrés », que ceux-ci soient « mobilisés » et ces derniers soient « organisés ». En outre, même parmi ceux qui iront jusqu’à s’organiser, tous ne s’engageront pas dans le même mouvement : ils peuvent encore se diviser entre plusieurs stratégies différentes selon leur degré de radicalisme. L’exemple du mouvement ouvrier est particulièrement significatif. Si on « oublie » tous ceux qui ont supporté la domination bourgeoise sans la remettre en cause, ceux qui se sont engagés dans le mouvement ont été divisés entre quatre tendances. Les uns ont préféré négocier avec les patrons, espérant ainsi améliorer leur sort (syndicalisme participatif), d’autres ont voulu leur imposer leurs revendications par la force, notamment par la grève (syndicalisme revendicatif), d’autres ont choisi de créer leurs propres entreprises (autogestion, coopérativisme) et d’autres encore ont estimé qu’il n’y avait pas d’autre solution que de supprimer carrément la propriété privée (révolution). Ces quatre tendances se sont souvent entredéchirées, divisant la force du mouvement ouvrier et du socialisme. Or, ces quatre chemins n’ont pas eu la même efficacité dans la lutte contre les conséquences néfastes du capitalisme. L’une de ces quatre voies s’est révélée plus efficace que les autres : le syndicalisme revendicatif, relayé par des partis sociaux-démocrates a pu, au moins dans certains pays européens (surtout scandinaves), obliger la bourgeoisie à être dirigeante et améliorer ainsi les conditions de vie des travailleurs et de l’ensemble de la population. En revanche, là où la gauche a « fait la révolution », elle a mis en place la « dictature (des dirigeants du parti qui prétendait représenter les intérêts) du prolétariat ». Dès lors, l’intérêt général, n’étant garanti par personne, est passé à la trappe. La gauche doit donc se défaire absolument du stigmate du réformisme. Avec les humains tels qu’ils sont, ici et aujourd’hui, la voie réformiste est de loin la plus efficace. Il me semble que, là encore, il y a une leçon à tirer des luttes de la gauche d’hier.

4. La société sans classes est une illusion

Dès qu’une collectivité humaine comporte une division du travail complexe, elle contient forcément de nombreuses catégories sociales dont l’activité ne consiste pas à produire de la richesse économique. Dès lors, ceux qui ont la charge de produire cette richesse doivent en produire plus qu’ils n’en consomment eux-mêmes : ils produisent un surplus économique. Ils constituent donc une classe productrice, que j’appelle « classe P ». Mais, comme nous l’apprend l’histoire, il n’y a pas de « classe P » sans « classe G », sans une classe gestionnaire : en effet, dès qu’il y a de la richesse produite, elle devient l’enjeu d’une lutte pour se l’approprier et la gérer. Il y a eu, au cours de l’histoire, plusieurs manières d’obtenir d’une « classe P » qu’elle soit obligée de travailler pour produire un surplus économique, et plusieurs manières, pour la « classe G », de s’approprier et de gérer ce surplus : l’esclavagisme, le féodalisme, le capitalisme sont, parmi beaucoup d’autres, des exemples de de ces « modes de production ». Si l’on accepte ce qui vient d’être dit, on doit en tirer quatre conclusions, que la gauche d’hier – du moins dans sa majorité – n’a pas su tirer.

a- L’existence des classes sociales est à la fois un mal nécessaire et un bien. C’est un mal nécessaire parce que, dans les sociétés à division du travail complexe, la seule manière de produire un surplus est de l’extraire de la force de travail d’une « classe P ». Mais c’est aussi un bien parce que la production d’un tel surplus est, grâce à sa redistribution, indispensable à l’amélioration des conditions de vie de l’ensemble de la collectivité : sans surplus, celle-ci ne pourrait survivre que dans les conditions de précarité d’une économie de subsistance. Dès lors, l’affirmation selon laquelle les sociétés dites « communistes » seraient des « sociétés sans classes » n’est qu’une rationalisation idéologique permettant aux dirigeants du parti au pouvoir (la « classe G ») de nier l’existence des classes sociales et de réprimer, souvent très durement, les revendications du mouvement social de leur « classe P ».

b- L’enjeu essentiel des luttes de classes n’est pas la manière dont on extrait le surplus de la force de travail d’une « classe P » (puisque de toute façon, il faut en produire un), mais l’usage social qu’en fait la « classe G ». Quel que soit le mode de production, elle peut, en effet, en faire un usage dominant : le détourner pour satisfaire exclusivement ses intérêts particuliers et négliger complètement l’intérêt général (exploiter au maximum le travail de la « classe P » et la réprimer, ne pas payer d’impôts et ne rien redistribuer par des politiques sociales et publiques). Mais elle peut en faire aussi un usage dirigeant : le mettre au service de l’intérêt général, du bien-être de tous. Cependant, elle n’en fera cet usage dirigeant que si elle y est contrainte par la force du mouvement social et politique de la « classe P ». C’est donc la construction de cette force qui constitue la condition nécessaire d’un usage dirigeant du surplus économique.

c- Prétendre supprimer la « classe G » est un objectif forcément voué à l’échec, comme on a pu l’observer partout au cours de l’histoire. On ne pourra, de toute façon, que la remplacer par une autre. Quel que soit le « mode de production » en place, ce qui importe, c’est que la « classe P » ait la force de contraindre la « classe G » à être dirigeante. Soyons plus clair encore : en soi, un bourgeois capitaliste n’est ni meilleur ni pire qu’un maître d’esclaves, un seigneur féodal, ou… un dirigeant d’un parti révolutionnaire gérant une entreprise de l’État ; la seule manière de garantir qu’il se souciera de l’intérêt général est de l’y obliger. S’il n’y est pas contraint, il se laissera emporter par la logique des relations sociales de classes et il deviendra dominant (à moins qu’il ne soit doté d’un sens civique exceptionnel, sur lequel, évidemment, il est préférable de ne pas trop compter). Dès lors, l’obsession anti-capitaliste, observable dans la gauche d’aujourd’hui, n’est qu’une survivance des illusions de celle d’hier.

d- Pour participer aujourd’hui à la construction d’une force de gauche, il est indispensable de faire une analyse pertinente des classes sociales dans les sociétés contemporaines. Qui est la « classe G » d’aujourd’hui ? Comment extrait-elle un surplus économique de la « classe P » ? Comment se l’approprie-t-elle et le gère-t-elle ? Qui est la « classe P » ? Quels sont les enjeux essentiels des luttes de classes actuelles ? Comment obliger la « classe G » à se soucier de l’intérêt général ? Voilà les questions que Marx se posait au milieu du XIXè siècle. Ses réponses furent pertinentes pendant des décennies, mais ne le sont plus aujourd’hui, parce qu’au cours du dernier demi-siècle, des mutations profondes ont bouleversé nos sociétés ; nous devons donc nous poser à nouveau ces mêmes questions maintenant. Ces quatre leçons, au bout du compte, se résument à une seule. Ce que nous appelons une société est un tissu complexe de relations sociales. Mais dans les relations sociales, les acteurs les plus pacifiques tendent à se laisser faire, et les plus agressifs tendent à les dominer. Ce sont donc ces derniers qui contrôlent les enjeux économiques et politiques.

II. Adapter les luttes de la gauche aux rapports de classes d’aujourd’hui

Pour construire un mouvement social fort et organisé, il faut faire une analyse correcte de ses quatre composantes : savoir contre qui il faut se battre (qui est l’adversaire ?), au nom de quoi il faut lutter (quels sont les enjeux ?), sur quelle solidarité on peut compter (quelle est l’identité du mouvement ?) et comment il faut mener la lutte pour être efficace (avec quelles méthodes de lutte ?). Or, les luttes de classes sont toujours définies par l’idée que les gens d’un lieu et d’une époque se font de la « vie bonne », donc, par le modèle culturel régnant. Il faut donc d’abord se demander quels sont les « biens » que ce modèle culturel désigne à nos contemporains comme légitimes et désirables.

1. Croire aux droits des individus

La gauche d’hier croyait en sa propre interprétation du modèle culturel rationaliste de la première modernité. Les ouvriers croyaient au Progrès (maîtrise de la nature par le travail, la science et la technique), à l’Égalité (traduction du Progrès technique en Progrès social par la redistribution des gains de la productivité du travail grâce à l’État Providence) et au Devoir (accomplissement discipliné et rigoureux des normes des rôles sociaux). Ils croyaient aussi, bien que dans une moindre mesure, en la Raison (la société gouvernée par elle-même grâce à la démocratie politique et au respect du contrat social) et en la Nation (l’attachement à une Patrie, sur le territoire de laquelle un État souverain exerçait son pouvoir). Tels étaient les principes de sens pour lesquels il valait la peine de vivre et, au besoin, de mourir. Ce modèle culturel n’a pas disparu, mais il a perdu de sa crédibilité depuis un demi siècle.

Un autre modèle règne désormais sur les consciences : celui de la seconde modernité, le modèle culturel subjectiviste, dont les principes de sens, et par conséquent les enjeux, sont très différents. Le « bien suprême » – le nouveau « dieu » qui définit la « vie bonne » – est devenu le droit de chaque individu d’être sujet de lui-même et acteur de sa vie personnelle. Plus concrètement, la culture d’aujourd’hui « dit » à chaque individu : « sois toi-même », « choisis ta vie », « vis avec plaisir et passion », « sois prudent », « respecte la nature », et « sois tolérant ». La classe ouvrière, ses syndicats et ses partis ne se reconnaissent pas dans cette tendance qu’ils qualifient d’ « individualiste » dans le sens d’ « égoïste ». Pourtant, comme nous allons le voir, la gauche d’aujourd’hui n’est pas plus égoïste que celle d’hier, les valeurs pour lesquelles elle lutte ne sont ni meilleures ni pires que celles que défendait la gauche d’hier et surtout, la solidarité de la gauche d’hier avec celle d’aujourd’hui est indispensable.

2. Savoir qui est l’adversaire

La gauche d’hier avait un adversaire clair, visible et accessible : le patron d’entreprise capitaliste, propriétaire privé des moyens de production. Il exploitait de la force de travail : il l’achetait comme une marchandise sur le marché et lui faisait produire une valeur d’échange supérieure au prix qu’il la payait ; la plus-value était la différence entre ces deux valeurs. Le patron capitaliste est toujours bien là et il exploite toujours de la force de travail (surtout dans les pays du Sud où elle est moins chère), mais ce n’est plus lui, en tant que tel qui, dans le monde d’aujourd’hui, s’approprie et gère le surplus économique : une nouvelle « classe G » a pris sa place, dont le patronat n’est plus qu’un des collaborateurs.

Qui est la « classe G » d’aujourd’hui ? Elle comporte trois personnages principaux : les prêteurs, les spéculateurs et les investisseurs, donc, pour les désigner d’un seul mot, les financiers. Leur but est de « faire du fric » ! Ils exigent une rentabilité annuelle proportionnelle aux risques qu’ils croient courir : très faible (moins de 1%) quand ils en sont sûrs, très élevée (plus de 25%) quand ils ne le sont pas. De l’argent qu’ils prêtent, placent ou investissent dépend le bon ou le mauvais fonctionnement de l’économie dans le monde. Pour les aider à atteindre leur but, ils disposent de plusieurs collaborateurs fidèles et compétents : les banquiers, les agences de notation, les managers, les fonctionnaires des organisations internationales, les agences d’innovation technologique et celles de la publicité. Chacun remplit un rôle bien précis : prêter, placer et investir l’argent des financiers, évaluer correctement les risques, gérer les entreprises de manière rentable, faire pression sur les États nationaux pour qu’ils adoptent le modèle économique néolibéral, inventer sans cesse de nouveaux produits à vendre, et créer des besoins de consommation. Cette « pieuvre » à trois têtes et six tentacules tient fermement le monde dans ses ventouses.

Comment extrait-elle et s’approprie-t-elle le surplus économique ? La rentabilité que poursuit cette « classe G » dépend de l’existence d’une demande sur les marchés de consommation, c’est-à-dire d’une clientèle, si possible endettée, obligée d’aller travailler, dans n’importe quelles conditions, pour pouvoir s’acheter les biens et les services qu’elle désire et pour rembourser ses dettes. La manipulation des besoins de consommation semble donc être le procédé décisif, permettant à la « classe G » d’engendrer un surplus économique et de se l’approprier : elle doit savoir créer, dans l’esprit des consommateurs, le besoin irrépressible de disposer de ces biens et de ces services pour exister socialement. Bien sûr, il est préférable que ces clients soient solvables mais, s’ils ne le sont pas, ils perdront ce qu’ils ont acheté (leur maison, leur voiture, leur matériel), chercheront un emploi et recommenceront. Il faut donc à la fois les manipuler et les endetter pour les placer dans un état d’assuétude dont ils ne pourront s’échapper. L’aliénation se situe aujourd’hui dans la consommation.

3. Défendre aujourd’hui les acquis d’hier

S’il existe une continuité entre la gauche d’hier et celle d’aujourd’hui, c’est bien sur les enjeux qu’on peut la trouver.

a. Le premier enjeu est le renforcement des États nationaux et la défense de l’État Providence (donc des acquis sociaux du mouvement ouvrier). Il faut défendre le droit à l’emploi stable et dignement rémunéré, contre la précarisation du travail et la délocalisation des entreprises ; défendre les « cinq piliers » de la sécurité sociale (les pensions, les indemnités de chômage, l’assurance maladie et invalidité, les allocations familiales et le pécule de vacances) ; défendre les politiques sociales de solidarité avec les exclus sociaux ; défendre les politiques publiques en matière d’éducation, de santé, d’information, de logement, de transport, de sécurité (ces biens qui ne peuvent pas être traités comme des marchandises soumises aux lois du marché, parce qu’ils sont indispensables à l’égalité des chances entre tous les citoyens). Tous ces acquis ne peuvent être défendus que s’ils sont coulés dans des lois, et si leur mise en œuvre effective est confiée à des services publics ou parapublics, sous la responsabilité de l’État : la gauche d’aujourd’hui, comme celle d’hier, doit être étatiste : elle doit réclamer « mieux d’État ». Or, les dépenses de l’Etat ne peuvent être financées que par l’impôt, ce qui suppose qu’on ne réduise pas la fiscalité et qu’il n’y ait pas de fraude fiscale. Cet héritage précieux de la classe ouvrière doit être défendu parce qu’il constitue la condition sine qua non de la réalisation des autres enjeux de la gauche d’aujourd’hui. Cependant, les interventions des États doivent absolument être coordonnées au niveau mondial : un État, agissant seul, ne ferait que s’endetter et, à terme, aggraver la situation de ses propres citoyens.

b. Le second enjeu est la défense du droit de chaque individu de disposer des ressources dont il a besoin pour être sujet et acteur de sa vie personnelle. D’innombrables individus, non seulement dans les sociétés du Nord, mais plus encore dans celles du Sud, entendent cette invitation (répétées par les moyens de communication), mais ne disposent pas des ressources nécessaires pour s’y conformer : ils savent qu’ils y ont droit, mais aussi qu’ils n’ont pas les moyens. Et ils ont souvent tendance à réagir à ce décalage entre leurs attentes et leur réalité en se repliant sur eux-mêmes, en rejetant l’action sociale et politique, en se marginalisant dans la contre-culture, voire dans la drogue et la délinquance. Pour être sujet de soi-même et acteur de sa vie personnelle, il faut de l’éducation et de la formation professionnelle ; de la santé et des conditions de vie qui la rendent possible ; de la sécurité sociale et la sécurité physique, tant dans le milieu humain, que dans l’environnement naturel. Il faut aussi le respect des libertés civiques et des « droits de l’homme » (des enfants, des jeunes, des femmes, des personnes âgées, des homosexuels, des immigrés, des handicapés, des malades…). Face à l’idéologie néolibérale – qui invite chaque individu a être un consommateur insatiable, un compétiteur impitoyable et un communicateur connecté sur le web (un « individu CCC », qui confond l’être avec l’avoir) –, la gauche actuelle défend la solidarité de l’État avec tous ceux qui n’ont pas assez de ressources pour être sujets et acteurs de leur vie.

4. Être écologiste et anti-impérialiste

Aux enjeux ci-dessus, deux autres s’y ajoutent :

c. Le troisième enjeu est la défense de l’environnement naturel. Avec l’avènement du modèle culturel subjectiviste, le rapport à la nature a changé. Hier, tous (scientifiques en tête) voulaient la transformer, l’exploiter, la maîtriser ; aujourd’hui, tous (scientifiques en têtes) sont convaincus qu’elle a des limites qu’on ne peut pas dépasser. Plutôt que le Progrès, les gens d’aujourd’hui veulent vivre dans un milieu naturel sain et sûr et léguer aux générations futures une planète habitable. Depuis les années 1980, l’écologie est devenue une cause politique, et la gauche d’aujourd’hui doit donc être écologiste, ce qui signifie notamment qu’elle droit prôner une limitation volontaire de la croissance économique des pays du Nord. En effet, si les sept milliards d’individus qui peuplent actuellement la planète disposaient d’un PIB/tête égal à celui dont disposent les populations des pays les plus riches, la planète s’effondrerait. Par conséquent, la solution écologique ne peut provenir que d’un rééquilibrage des richesses entre les pays riches et les pays les plus pauvres, car une telle inégalité de développement est non seulement illégitime et intolérable, mais elle n’est évidemment pas durable. Elle est d’ailleurs remise en question par les pays émergents.

d. Le quatrième enjeu est l’anti-impérialisme. La gauche d’hier, il faut le rappeler, n’a pas toujours été anti-impérialiste : elle s’est souvent accommodée de la colonisation, et plus tard, elle a préféré fermer les yeux sur l’impérialisme, surtout s’il était pratiqué au nom du socialisme. La gauche d’aujourd’hui se doit d’être plus critique, de faire une analyse plus juste des relations d’hégémonie. En effet, l’impérialisme est beaucoup plus vieux que le capitalisme : qu’il ait prétendu christianiser, civiliser, développer ou secourir et soulager la pauvreté, toujours il a pillé les richesses des pays dépendants. Être anti-impérialiste, aujourd’hui, cela veut dire combattre les « méthodes » par lesquelles les capitalistes financiers néolibéraux extraient de la force du travail des populations du Sud, une partie essentielle des surplus qu’ils s’approprient et gèrent. Trois méthodes sont pratiquées aujourd’hui : ils installent leurs « ateliers » dans les pays du Sud (donc ils délocalisent des entreprises installées au Nord) ; ils leur imposent un modèle économique néolibéral pur et impitoyable (ajustements structurels) et ils les endettent pour les rendre dépendants des marchés financiers privés. Tels sont, me semble-t-il, les quatre enjeux de classe, au nom desquels il est possible, ici et aujourd’hui, de mobiliser la plupart des mouvements sociaux. On pourrait les résumer en un seul : il est indispensable aujourd’hui de reconquérir le contrôle (que nous avons perdu) de l’activité économique, sachant que le rôle d’acteur économique ne se limite pas à celui de producteur ; il peut inclure ceux d’épargnant, d’emprunteur, de défenseur des biens communs, d’usager des services publics, de citoyen, d’habitant de la planète, d’utilisateur de réseaux, de consommateur de biens et de services.


5. Savoir sur quelle identité construire la solidarité

Deux questions doivent être soulevées ici : qui est la « classe P » du mode de production capitaliste néolibéral mondialisé ? et comment construire une solidarité organisée et durable entre ses membres ? Pour répondre à ces questions, le mieux est encore d’écouter le discours dirigeant de la « classe G » : il révèle toujours ce qu’elle considère comme stratégique pour pouvoir se reproduire et s’élargir grâce au mode de production qu’elle contrôle. Hier, elle parlait du Progrès technique et social, qui justifiait la participation de la classe ouvrière à la production et à l’accumulation de plus-value ; aujourd’hui, elle parle de « protection des consommateurs » (grâce à la compétitivité qui ferait baisser les prix et augmenter la qualité des biens et des services) et de « responsabilité sociale et environnementale des entreprises ». Dans le premier cas, ce qui est stratégique pour la « classe G », c’est d’exploiter la force de travail ; dans le second, c’est d’exploiter l’appétit de consommation.

Qui est alors la nouvelle « classe P » ? L’identité de la « classe P » d’hier était claire. Ses membres étaient d’abord des prolétaires et, par extension, l’ensemble des travailleurs : tous ceux dont la force de travail produit de la richesse économique. Aujourd’hui, l’extraction du surplus économique dépend de la manipulation de la demande d’une clientèle sur les marchés de consommation de biens et de services. La nouvelle « classe P » serait donc constituée par l’ensemble des individus dont les besoins sont ainsi manipulés, en particulier leurs besoins culturels (éducation, santé, information, distraction, bien-être psychique, liberté de choix, respect des droits individuels, sécurité sociale et physique).

Comment construire la solidarité de cette nouvelle « classe P » ? Si l’on veut mobiliser des opprimés dans un projet de lutte sociale, il faut leur proposer une identité qu’ils puissent fièrement revendiquer. Pour les ouvriers d’hier, elle était fondée sur leur commune contribution par leur travail à la création de la richesse collective. Cette solidarité, qui a mis un siècle pour se constituer, existe toujours et il est très important de la conserver. Cependant, si le mode dominant d’extraction du surplus a changé, et donc aussi la « classe P », il est essentiel de reconstruire cette solidarité sur base d’un autre critère. Et sur quel critère peut-on fonder la fierté qui solidariserait la nouvelle « classe P » ? Toujours sur leur commune contribution à la richesse collective, mais cette fois, non plus par leur travail, mais par leur participation à la consommation. Bien sûr, ce n’est pas la consommation qui produit directement la plus-value, mais elle est devenue, avec l’évolution du capitalisme, la clé de l’accumulation de capital et de son appropriation par la « classe G ». Exploiter du travail n’est plus le problème central de cette classe – la productivité du travail est plus forte que jamais et elle dispose d’une innombrable « armée de réserve » de travailleurs du Sud et du Nord –, mais son souci majeur est de savoir vendre tous les biens et les services qu’elle est capable de produire.

La formation d’une telle solidarité entre des « clients » se heurte cependant à deux obstacles au moins, qui trouvent leur origine dans le modèle culturel subjectiviste régnant.

Le premier provient du rapport des individus à l’organisation. Ceux qui forment cette nouvelle « classe P » ont horreur du contrôle social des groupes : ils ont le sentiment d’y perdre leur autonomie, d’être contraints de se soumettre à la pression des autres et, plus encore des « chefs ». Ils n’aiment pas renoncer à leur liberté de penser ce qu’ils veulent, d’entrer et de sortir du groupe, de faire ou non ce que les autres attendent d’eux. Ils se méfient des délégués, des représentants qui parlent et agissent en leur nom, mais qui peuvent aussi se faire récupérer. Ils préfèrent les assemblées libres, où participe qui veut, où prend la parole qui veut. Ils détestent les dogmes, les drapeaux, les « grandes Causes », les idéologies et les leaders. Ils se méfient des organisations politiques et sociales (les partis, les syndicats, les églises). Ils sont, dès lors, un cauchemar pour les militants, pour ceux qui veulent organiser des groupes structurés. Contrairement à ce que l’on affirme parfois, ils ne sont pas du tout dépolitisés : ils veulent faire preuve de solidarité, ils sont prêts à descendre dans la rue, mais ils signent plus volontiers des pétitions (surtout sur internet) ; ils se sentent frustrés par les politiques néolibérales, ils sont disposés à se mobiliser, mais ils détestent la discipline des organisations. Il faudra donc trouver des formes de lutte qui respectent la volonté d’indépendance des individus.

Le second obstacle est la dispersion de la gauche d’aujourd’hui en un grand nombre de mouvements différents. Il est donc très important, pour construire l’unité de la gauche, que ces mouvements, aujourd’hui dispersés, prennent conscience de ce qui les unit : tous se rattachent à l’un ou l’autre (ou à plusieurs) des quatre enjeux nommés ci-dessus ; tous ont intérêt à reprendre le contrôle perdu de l’activité économique. Au premier enjeu – revalorisation des États nationaux et défense des acquis de l’État Providence – se rattachent évidemment le mouvement ouvrier et ses syndicats, le mouvement pour la défense des entreprises et de services publics et les mouvements du secteur non-marchand (pour l’éducation, la santé, l’information, l’aide sociale). Au second enjeu – revendication des ressources de l’épanouissement individuel – se situe une myriade de mouvements qui n’ont entre eux que des liens de sympathie réciproque : le mouvement des femmes, le mouvement des étudiants, le mouvement de défense des droits de l’homme (notamment Amnesty International et l’Unicef), les mouvements revendiquant la libre disposition du corps (le divorce, l’avortement, l’euthanasie, l’homosexualité), les mouvement de solidarité avec les « sans » (emploi, papiers, abri), les mouvements de défense des personnes âgées et des handicapés, les mouvements de contre-culture des jeunes, les mouvements des indignés, des Anonymus, de Wikileaks... Au troisième enjeu – défense de la nature et protection de l’environnement – appartiennent évidemment les composantes du mouvement écologiste (notamment Greenpeace), du mouvement de défense des consommateurs, de celui qui s’oppose à la croissance économique, à l’énergie nucléaire, aux OGM, et les mouvements de dénonciation des dérives éthiques du néolibéralisme (par exemple la commercialisation du génome humain et autres manipulations génétiques). Au quatrième enjeu – anti-impérialisme et solidarité avec les pays du Sud – se rattachent les mouvements de lutte contre le racisme et la xénophobie, les innombrables organisations de coopération au développement, le Mouvement altermondialiste, et bien entendu, tous ceux qui sont solidaires des nombreux mouvements de résistances au néolibéralisme situés dans les pays du Sud.

Comme on peut le voir, il n’est pas exagéré de dire que des millions de gens dans le monde sont en désaccord partiel ou total avec la manière dont il est géré par la « classe G » et ses collaborateurs : « we are the 99% », disent les Indignés canadiens ! La question de l’unification progressive de tous ces mouvements atomisés est donc bien vitale.

6. Renouveler les méthodes de lutte

Comment agir sur la nouvelle « classe G » ? Il n’est pas très utile, me semble-t-il, de s’attaquer à ses « collaborateurs » (qui sont pourtant les plus visibles et les plus accessibles). Il faut s’attaquer à la tête de la « pieuvre ». Mais comment ? Prenons encore exemple sur la classe ouvrière. Elle n’a été efficace que là où elle a exigé, par la grève, organisée par ses syndicats, des améliorations progressives de ses conditions de vie. Comment trouver aujourd’hui, au niveau mondial, l’équivalent de ce que fut la grève hier, au niveau national ? Concrètement, cela veut dire qu’il importe de construire un vaste mouvement international de réappropriation de l’économie ; il suppose d’abord de mettre en place des activités visant à démocratiser l’économie par des engagements citoyens. Voici deux pistes d’action. La première consiste à expérimenter des formes alternatives de production, de distribution et de consommation de biens et de services. C’est le projet de l’économie sociale solidaire qui se manifeste dans plusieurs continents et divers champs (commerce équitable, sciences solidaires, monnaies sociales, réseaux d’échanges locaux, circuits courts, consommation critique, …). Il existe aujourd’hui dans tous les pays du monde des dizaines de milliers de groupes divers qui refusent d’entrer dans le « jeu » du modèle économique dominant. Ils promeuvent des échanges de valeurs d’usage (l’économie du don), des monnaies locales alternatives, l’autogestion par les travailleurs d’entreprises mises en faillite ; ils pratiquent un mode de vie basé sur la « simplicité volontaire », sur le « convivialisme ». Bref, ils cherchent un mode de production alternatif au capitalisme néolibéral. Il convient ensuite de faire de ces expériences, non pas des îlots marginaux ou un secteur à part, mais des pratiques qui alimentent la réflexion sur les exigences sociales et environnementales que les citoyens peuvent faire valoir auprès des entreprises, œuvrant ainsi pour de nouvelles régulations publiques et pour des discriminations positives à l’égard des firmes respectant diverses clauses. La seconde est le boycott de certains biens et services produits par certaines entreprises. Pas plus que les ouvriers n’ont cessé de travailler, il ne faut pas cesser de consommer, ni de communiquer, ni non plus supprimer entièrement la compétition. Mais de la même manière que le prolétariat à exigé de meilleures conditions de travail, il faut exiger aujourd’hui de meilleures conditions de consommation, de compétition et de communication, au moins pour tous les biens qui sont considérés comme essentiels à l’épanouissement personnel de tous les individus, surtout des nombreux groupes sociaux qui n’en ont pas les moyens. Il faudrait définir les règles d’un contrat de responsabilité sociale et environnementale, que devraient respecter les entreprises privées pour que les biens et les services qu’elles proposent. Ces règles – auxquelles il faudrait réfléchir et dont il faudrait débattre soigneusement – concerneraient bien sûr les conditions de création d’emplois, de juste contribution à l’impôt, de taxe sur la spéculation financière, de contribution à la sécurité sociale, de localisation des entreprises, de protection de l’environnement, de respect des droits des travailleurs et des consommateurs, etc. Et il faudrait appeler à boycotter les entreprises qui refusent de se soumettre à ces règles. La grève de la consommation deviendrait ainsi l’équivalent fonctionnel de la grève du travail. Soyons clair, son but n’est pas de tuer des entreprises (personne n’y a intérêt) mais de les contraindre à s’occuper au moins autant de l’intérêt général que des intérêts particuliers de leurs actionnaires. Les initiateurs d’un tel mouvement pourraient – retournant ainsi contre la « classe G » ses propres armes – faire un usage intensif des nouvelles technologies de la communication. Les grandes manifestations de rue, souvent infiltrées par des extrémistes incontrôlables, (complices ou non des forces répressives) pourraient ainsi être relayées par des actions sur internet, pour obtenir des engagements sociaux et environnementaux de la part d’une banque ou d’une entreprise, et pour la boycotter si elle ne tient pas ses promesses.

Bibliographie

Jacques Droz (directeur), Histoire générale du socialisme, Presses universitaires de France, quatre volumes (1972, 1974, 1977 et 1978).

François Furet, Le passé d’une illusion : Essai sur l’idée du communisme au XXe siècle, Ed. Robert Laffont, 1995.

Jacques Julliard, Les Gauches françaises. 1762-2012 : Histoire, politique et imaginaire, Flammarion, 2012. Henri Weber, La Gauche expliquée à mes filles, Seuil, 2000. Michel Winock, La Gauche en France, Ed. Perrin, 2006.

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