Maroc : société civile à l’épreuve des ratés de la monarchie

Sur fond d’élections nationales auxquelles une forte majorité de la population ne participe pas, la « société civile » marocaine reste face aux défis de s’organiser sans être récupérée, neutralisée ou réprimée. Dans un contexte de crise sociale aiguë, il lui revient de dynamiser l’action citoyenne et de jouer, en toute autonomie, son rôle de contre-pouvoir.

Le Maroc vient de sortir de la douloureuse expérience des élections législatives de septembre 2007. Douloureuse, car en raison des dysfonctionnements de la gouvernance, de la corruption endémique, de la situation socioéconomique critique, de la perte de confiance des citoyens dans les partis politiques, la population a boudé les urnes : un taux de participation de 37%, des bulletins nuls à hauteur de 19% et environ 2 millions de non inscrits ramènent le taux de participation réel à 20% au plus.

Ratés de la monarchie et effervescence sociale

Certes les consultations législatives marocaines ne risquent pas de modifier le système et le pouvoir politique qui reste le monopole de la monarchie, mais elles pourraient permettre de sortir de l’apathie par le renouvellement partiel de la classe politique et contribuer de la sorte à dynamiser le processus. Elles pourraient aussi donner une image plus fidèle de la carte politique que celle du raz-de-marée islamiste annoncée par les médias internationaux et reprise par la presse locale.

Expérience douloureuse également, car c’est sur fond de crise sociale que ces élections se sont déroulées. La grogne monte au rythme de la hausse des prix des produits alimentaires. Les factures d’eau et d’électricité continuent de flamber et les populations réagissent tantôt par le refus de payer, tantôt par des sit-in de protestation et des manifestations de rue. A la veille du ramadan, en pleine campagne électorale, les pouvoirs publics ont annoncé des hausses des prix des produits de première nécessité (pain, beurre, lait, légumes…). A Sefrou, petite localité à 200 km de Rabat, une manifestation a viré au drame. Des heurts ont éclaté avec la police, plus de 30 personnes ont été interpellées, 300 blessées, dont 22 dans un état grave.

S’agit-il d’un nouveau raté du processus démocratique ou d’un retour aux années noires ? La « société civile » se trouve au centre de ces dynamiques : des centaines d’associations mobilisées pour l’éducation citoyenne et la participation politique (avec comme pôle central l’« Association 2007 Daba ») ; un millier d’organisations engagées dans le monitoring et l’observation des élections ; de nombreuses autres mobilisées depuis 2006 dans la coordination nationale contre la cherté de la vie ; des organisations regroupées au sein de l’Instance nationale pour la solidarité avec les détenus et qui proteste contre les arrestations arbitraires et les condamnations de plusieurs militants ayant participé aux manifestations du 1er mai 2007 dans plusieurs localités du Maroc.

Cette effervescence offre un démenti cinglant aux thèses qui font valoir l’impossibilité de voir émerger une société civile autonome et progressiste en terre d’islam, du fait de la confusion entre le public et le privé qu’entretiendrait la Charia. Si les conditions historiques concrètes de formation de la société civile peuvent différer d’un pays à l’autre, de même que les manières de se la représenter, il n’en reste pas moins que l’enjeu fondamental est le même partout, à savoir l’affirmation et l’institutionnalisation de nouveaux contre-pouvoirs.

Au Maroc, nous sommes en présence d’une société civile multiforme qui accouche d’acteurs nouveaux qui ne sont pas uniquement des transfuges de l’action politique qu’ils ont délaissée pour l’action associative. Mais prévaut également une instrumentalisation de l’action associative tant par l’Etat que par les partis politiques, essentiellement de gauche et islamistes, qui risque de vider l’action sociale de son véritable rôle de contre-pouvoir, de force de veille et de proposition. Certes le pouvoir politique, l’Etat et les partis encouragent officiellement les initiatives des associations, mais tant que ces dernières n’ont pas été canalisées ou contrôlées, le climat est à la suspicion.

Défis de la société civile marocaine

Cette situation pose un certain nombre de défis à la société civile marocaine :

1. La crédibilité de la société civile et son aptitude à être une force de proposition citoyenne dépendent étroitement de sa capacité à sauvegarder son indépendance : par rapport à l’Etat, bien sûr, mais aussi par rapport aux forces partisanes. Les associations devraient cultiver leur autonomie : leur efficacité et leur légitimité en dépendent.

2. La société civile, comme acteur politique, devrait être étroitement associée à l’œuvre d’éducation civique, car il en va de la cristallisation d’une véritable culture démocratique dans le pays. Il s’agit donc d’élargir l’implication légale de la société civile en matière de monitoring de la démocratie pendant et entre les élections. Il va sans dire que la société civile ne peut faire appel au respect des principes démocratiques sans s’y soumettre elle-même.

3. La réflexion ne peut échapper au débat actuel sur l’image des acteurs civils et politiques. Si tend à prévaloir une idéalisation des associations versus une diabolisation des partis et de l’Etat, il est acquis que la démocratie ne peut se concevoir en dehors de l’articulation dynamique entre une société civile, des partis politiques et un Etat, forts, différenciés et institutionnalisés. Les acteurs de la société civile, dont l’efficacité et la légitimité résident dans leur impartialité, ne doivent pas se substituer aux partis politiques. Les uns et les autres sont issus de deux logiques différentes : les partis s’opposent au pouvoir dans leur conquête de celui-ci ; les organisations sociales ont un rôle de contre-pouvoir, quelle que soit la force qui occupe le pouvoir.

4. Mais l’indépendance par rapport à l’Etat ne doit pas exclure l’existence d’espaces de collaboration, en vue de la consolidation de la démocratie. La société civile constitue l’interface entre l’Etat et les divers groupes sociaux engagés dans la promotion de la démocratisation et du développement. Il s’agit de sortir le pays de ce que le quotidien français Libération appelle « le régime hybride », qui certes apporte une stabilité qui arrange les alliés européens et nord-américains, mais qui reste d’une grande fragilité qui menace le Maroc de basculer dans une confrontation généralisée. La contribution de la société civile à l’émergence d’une culture démocratique est une nécessité, étant entendu qu’elle ne peut remplacer l’Etat ni se substituer à lui et, à l’inverse, que celui-ci doit accepter qu’elle puisse s’organiser de façon autonome. Les acteurs sociaux doivent être des partenaires écoutés, dans le cadre de lois qui respectent la liberté de s’organiser, de manifester, de s’exprimer, sans encourir les risques de la violence de l’Etat, qui plus est, dans l’impunité totale.

5. La démocratisation du Maroc doit donc être envisagée non seulement sous l’angle de la lutte contre toutes les entraves à la liberté, mais aussi sous l’angle d’une recherche d’équilibre entre les différents acteurs de la société - Etat, partis politiques, société civile, organismes internationaux, bailleurs de fonds et autre partenaires -, chacun occupant sa sphère et gérant son domaine, dans un esprit de respect réciproque.

Conçues comme contre-pouvoirs, comme forces de proposition, comme acteurs de changement, les organisations sociales doivent servir d’interface entre l’Etat et la société globale, en suscitant une participation citoyenne plus dynamique. Seule une société civile transparente pourra s’appuyer sur la méfiance que les populations nourrissent à l’égard de l’Etat et des partis politiques, pour lutter contre les fractures sociales.

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Etat des résistances dans le Sud - 2008

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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