Maroc : mouvements de résistance entre malaise et espoirs

Au Maroc, le champ des luttes sociales et citoyennes est marqué par des dynamiques contradictoires. Le recul de libertés essentielles au nom de la lutte contre l’insécurité n’empêche pas le foisonnement d’actions collectives en tout genre contre les injustices. La faiblesse chronique du monde syndical coexiste avec le dynamisme des organisations
féminines.

Au lendemain des élections communales, de la reprise de négociations difficiles sur le Sahara et en pleine période de crise financière mondiale, le Maroc célèbre 10 ans de règne du roi Mohamed VI. Indéniablement le Maroc progresse. Mais le bilan reste mitigé et les freins, les reculs, les frustrations en tout genre limitent la portée des avancées, avec en toile de fond la saisie de deux hebdomadaires, Tel Quel et Nichane, ainsi que l’interdiction de distribuer Le Monde pour avoir publié un sondage sur le roi.

Raisons du malaise

S’il est une caractéristique fondamentale de la situation actuelle au Maroc, c’est indéniablement le goût d’inachevé. Les frustrations semblent l’emporter sur les espoirs suscités par les réformes importantes engagées durant les dix années de règne du roi Mohamed VI, qui vont dans le sens de la démocratisation et de l’Etat de droit.

Inachevé et paradoxal du fait que la batterie de lois et de réformes, au lieu d’être accompagnée par une redistribution des pouvoirs qui renforce l’action d’un gouvernement issu d’élections régulières et transparentes, aboutit au renforcement des pouvoirs de la monarchie.

Plusieurs voix estiment qu’il s’agit d’une régression et que le pays est en train de revenir aux « années de plomb ». Certes le Maroc n’est pas seul dans ce cas - dans plusieurs pays, «  l’obsession de ‘la sécurité’ prend désormais le pas sur la nécessaire liberté des citoyens, y compris au sein des États les plus démocratiques, et ceux qui s’y opposent doivent faire face aux pires critiques », selon l’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’homme.

Sur le plan économique, si le gouvernement et le syndicat du patronat essayent de minimiser les effets de la crise, des indices sectoriels donnent l’ampleur de l’impact. Le textile, le secteur automobile, l’artisanat subissent la contraction de la consommation des pays développés : fermetures d’usines, pertes d’emplois par dizaines de milliers et réduction du temps de travail. Les trois principaux postes de recette budgétaire – le tourisme, les transferts de fonds des MRE (Marocains résidant à l’étranger) et l’exportation de phosphates – accusent des baisses sensibles, ce qui, selon les chiffres officiels, n’empêche pas le Maroc d’enregistrer une croissance annuelle de son PIB d’environ 5%.

Au niveau social, le constat est amer. Concernant l’abandon scolaire tout d’abord : plus de 380 000 enfants ont quitté l’école avant l’âge de 15 ans en 2006, d’après L’Economiste (17 et 18 janvier 2008). Le même journal relève que l’état des infrastructures d’accueil des élèves est littéralement désastreux : près de 9 000 salles sont déclarées insalubres. Dans le milieu rural, plus de 60% des écoles ne sont pas raccordées au réseau électrique, et plus de 75% ne sont pas raccordées au réseau d’eau potable. Plus de 80% ne disposent pas de sanitaires. Les besoins en collèges sont de l’ordre de 260 par an, alors qu’on en produit 90 actuellement. Résultat : plus de 40 élèves par classe.

Les dernières données sur l’emploi et le chômage publiées par le Bureau du haut commissariat au plan indiquent que sur 10 380 000 personnes qui constituent la population active totale en 2008, seules 1 760 000 sont inscrites à un système de sécurité sociale. Bien que l’Etat se soit engagé à généraliser la couverture médicale à tout le secteur privé, 8 620 000 Marocains sur le marché du travail demeurent exclus de tout système, soit 82,9% de la population active. Enfin, plus de 40% de la population est encore analphabète et les inégalités sociales perdurent. Dans le rapport mondial sur le développement humain 2007-2008 du PNUD, le Maroc occupe la 126e place.

La justice, pilier de l’Etat de droit, est parmi les secteurs qui vont mal au Maroc. A chaque début de législature, une réforme est annoncée, mais jamais accomplie. Aussi, malgré un discours du roi en date du 1er mars 2002 visant à mettre la justice à niveau et à « la débarrasser de toutes les tares et les carences, en traçant clairement et fermement le chemin de l’inéluctable réforme », aucun progrès n’a été réalisé dans ce domaine.

En matière de droits d’expression, si la presse marocaine jouit d’une liberté enviable dans la région Maghreb - Machrek, il n’en reste pas moins que le classement du Maroc régresse dans le classement de Reporters sans frontières : de la 89e place en 2002 à la 120e en 2005, puis à la 122e en 2008. Au cours des quatre dernières années, la diminution du nombre de condamnations à des peines de prison ferme a eu pour contrepartie une augmentation du nombre de procès initiés à l’encontre des responsables de journaux, avec des condamnations à des amendes exorbitantes et disproportionnées, laissées à l’appréciation des juges, et qui visent, indépendamment du délit commis, à asphyxier les publications non partisanes ou à les mettre au pas.

Pour les quatre ans d’application du nouveau Code de la famille, le ministère de la justice a communiqué les chiffres d’un premier bilan presque exhaustif. C’était aussi le moment de relever les graves difficultés face à une mesure courageuse, si ce n’est révolutionnaire. Les juges et les « adouls » chargés de l’application du code de la famille ont des profils plutôt traditionnels et sont par conséquent plus enclins à perpétuer les anciens systèmes de valeurs et à s’inspirer du droit musulman et non pas du droit positif.

Si la polygamie a stagné (0,3% des mariages contractés), les juges de la famille ont accepté plus de 85% des demandes de mariage de mineurs (ceux-ci représentent encore 10% du nombre total des unions). L’impunité, renforcée par la peur et les pesanteurs culturelles, reste fortement ancrée dans les pratiques à l’égard de la violence faites aux femmes. Les organisations féminines, qui relèvent ce phénomène de violence (à caractère conjugal et domestique en premier lieu) grâce à leurs centres d’écoute, ne cessent d’alerter les décideurs à ce sujet.

Depuis quelques années, de pays d’émigration, le Maroc est devenu également un pays d’immigration et une terre d’asile pour des réfugiés et des demandeurs d’asile africains. Or ces derniers font l’objet de graves discriminations. Les autorités marocaines ont notamment procédé à des rafles et des reconduites de migrants à la frontière, en violation de la loi marocaine sur l’entrée et le séjour des étrangers au Maroc adoptée en 2003 et de la Convention de Genève sur le statut des réfugiés.

De l’action collective au mouvement : l’espoir demeure

Malgré la portée sociale et politique de nombre d’actions collectives (Sefrou, Ifni…), nous restons loin des prédications de certains intellectuels européens sur un Maroc « au bord de l’explosion ». Dans l’ensemble, et malgré l’effervescence des actions collectives, de cette résistance permanente contre la cherté de la vie, contre l’injustice, pour la dignité et l’égalité, pour l’accès aux soins et aux services publics, pour un habitat décent, pour le respect des droits de l’homme, pour le droit au travail, la conflictualité demeure circonscrite. Et pas uniquement du fait de la violence de l’Etat, mais essentiellement du fait d’une part de la fragmentation de ces actions, de leur faible enracinement dans la population, et d’autre part, de l’esprit hégémonique d’une gauche qui cherche à instrumentaliser ces mouvements sans arriver à se mettre en phase avec les mutations sociales et politiques de la période que traverse le Maroc. Or ces nouveaux acteurs de la mobilisation collective ont perdu confiance dans les partis et sont en passe de reconstruire l’action politique à travers les espaces d’autonomie et de résistance contre la bureaucratie, le patriarcat, le système « makhzénien [1] »…

Selon le Centre marocain de conjoncture, les conflits collectifs et les grèves ont enregistré une hausse de plus de 25% en 2008, générant une augmentation de 53% du nombre de journées non travaillées. Mais les statistiques émanant des syndicats indiquent pourtant que seuls 8% des fonctionnaires seraient affiliés chez eux. Dans le privé, le taux d’encadrement se situerait entre 2 et 3%. Les chiffres, publiés lors des dernières élections des commissions paritaires, sont inquiétants. L’appel à la grève générale lancé par la CDT en mai 2008 n’a pas été largement suivi : la division syndicale y est pour quelque chose (plus d’une trentaine de syndicats se jettent la pierre, parfois pour des considérations qui échappent au public), mais pas uniquement. Nous sommes loin de l’émeute de la faim de 1981 qui avait fait suite à l’appel à la grève générale de la même centrale syndicale. Quant aux manifestations du 1er mai, elles sont surtout une démonstration de la faiblesse lamentable du syndicalisme marocain [2].

Toutefois, l’action syndicale reste fondamentale dans la structuration du mouvement social. Le Forum social Maroc et le Forum social maghrébin en font un axe de travail prioritaire en vue de créer un espace qui permette de dépasser l’inféodation des syndicats aux partis politiques et de catalyser les actions collectives de défense des intérêts des travailleurs.

Ces dernières années ont par contre été marquées par la croissance de l’activisme des organisations féminines qui luttent pour une plus forte présence des femmes au sein des instances élues. Leur plaidoyer a abouti à l’adoption d’un quota de 12% de femmes aux conseils communaux, passant ainsi d’une représentation de 0,56% en 2003 à 12,38% en 2009. Le « Mouvement pour le tiers » continue à batailler en perspective de la parité. Paradoxalement, il a l’appui de l’Etat mais pas celle des partis. Des réseaux (Anaruz, entre autres, qui regroupe plus de 50 associations réparties sur l’ensemble du territoire) ont poursuivi leur actions de lutte contre les violences à l’égard des femmes, en menant un travail de proximité au service des victimes de violences, ainsi qu’en interpellant les pouvoirs publics pour une prise en charge institutionnelle du phénomène.

Notons une nouveauté dans le champ des luttes des femmes : l’apparition du mouvement des « Soulaliyates ». Ce mouvement, qui émerge du terroir, revendique les droits des femmes sur les terres collectives face aux convoitises spéculatives liées à l’urbanisation et la rareté du foncier. Premières victimes de l’exclusion, de l’injustice, de la précarité, les femmes soulalyates se sont organisées pour faire entendre leurs voix, ont organisé des sit-in et engagé des procès contre le ministère de tutelle (l’équivalent du ministère de l’intérieur).

La culture n’est pas en reste : elle concentre l’angoisse, le ras-le-bol, la révolte, mais aussi les perceptions fortes, confuses, contradictoires qu’une certaine jeunesse a de la situation économique, sociale et politique du Maroc. Elle exprime dans la darija (dialecte arabe) et en tamazight (berbère) son dégoût de la politique, de la corruption, du chômage et de la misère, à travers une profusion de genres musicaux : gnawa, rock-fusion, reggae, rap… créant une véritable dynamique « Nayda » (nouvelle scène marocaine).

Forum social : espace incubateur de luttes et de renouveau politique

Bien du chemin a été parcouru depuis l’appel de 2004 pour un Forum social maghrébin, lors du 2e Forum social Maroc. Malgré les difficultés liées aux conditions politiques de la région, les pesanteurs culturelles, le difficile apprentissage du travail dans le cadre de la Charte de Porto Alegre, la faiblesse des ressources humaines et financières, le 1er Forum social Maghreb a pu se tenir en juillet 2008. En termes de mobilisation, il a enregistré la participation de près de 2 300 participantes et participants des mouvements sociaux venus de 28 pays du Maghreb, du Moyen-Orient, de l’Afrique subsaharienne, d’Europe et d’Amérique, confirmant le choix de sa dimension et de son approche africaine, arabe et mondiale. Près de 750 organisations et dynamiques des mouvements sociaux sont intervenues dans les débats, réalisant ainsi un élargissement de la participation et un ancrage dans le travail de proximité des luttes sociales.

Ce travail a été couronné par la rencontre Maghreb-Machrek de mai 2009, qui avait pour but d’une part d’analyser la nature des conflits politiques (y compris la dimension religieuse) et des guerres sauvages alimentées par l’impérialisme et le sionisme en vue d’accaparer les biens de la région, d’autre part de créer et d’impulser les solidarités dans la région pour la paix, la démocratie et la répartition équitable des richesses. Derrière ce foisonnement et ces paradoxes, il y a la volonté de ne pas plier l’échine, d’élargir la résistance pacifique, d’impulser les alternatives, de rénover le champ politique et social pour un Maroc, un Maghreb et un monde meilleur.


Notes

[1Du terme arabe makhzen, qui renvoie dans son sens figuré et péjoratif aux aspects fortifiés de l’appareil d’Etat marocain.

[2Notons au passage deux faits troublants : le débrayage des pilotes de ligne de la Royale Air Maroc a été lancé par une association régie par la loi 1958 et non par un syndicat. Quant à la grève des transporteurs, au mois d’avril 2009, elle a relevé du délire : 10 jours d’asphyxie, d’intimidations, de violences, de séquestrations, de conflits entre groupes, sur fond de période préélectorale, contre une loi censée réglementer le code de la route face à l’hécatombe du trafic routier (environ 4 000 morts par an et une perte estimée à 2% du PNB).