Les zapatistes au risque de Mexico

L’originalité de la rébellion zapatiste du Chiapas n’était plus à démontrer. Depuis l’insurrection du 1er janvier 1994, on pensait avoir fait le tour de la question. Une guérilla qui surgit, se bat quelques heures, se sauve et négocie durant des années. Des guérilleros qui bénéficient d’un retentissement inversement proportionnel à leurs faits d’armes. Un mouvement armé latino-américain qui n’entend pas prendre le pouvoir et qui souhaite disparaître le plus vite possible parce qu’il se considère comme une « absurdité ». Une rébellion indigène qui lutte à coups de communiqués à la presse, de déclarations solennelles, d’actions symboliques et de happenings intergalactiques. Un porte-parole, « sous-commandant » érudit, dont les bons mots filent sur le web et déstabilisent ses interlocuteurs.

Une armée d’Indiens mayas qui revendiquent des droits légitimes, veulent démocratiser le Mexique et combattre le néolibéralisme. Une jacquerie post-guerre froide suffisamment identitaire pour ne pas se diluer, suffisamment universelle pour ne pas se replier. Un mouvement social régional qui multiplie les ancrages - indien, mexicain et humaniste - et qui tempère son cosmopolitisme par l’enracinement, et son attachement au territoire par l’autodérision. Des révolutionnaires démocrates et identitaires qui somment la société civile de prendre le relais. Une révolte qui parle d’« indéfinition » quand on la pousse à se définir, qui affiche ses doutes plus qu’elle ne proclame ses vérités... On n’avait jamais vu cela.

Circonstancielle certes, plus fragile que définitive, l’originalité des cagoulés du Chiapas, idéalisée ou ridiculisée, était donc déjà l’une des étiquettes les plus utilisées pour évoquer la rébellion [1]. La marche pacifique sur Mexico de ce printemps 2001 confirme la tendance. Les zapatistes et le sous-commandant Marcos sont bel et bien les rois de la mise en scène. De Fidel Castro à la CIA, il n’y a plus personne pour en douter. Le consensus médiatique ne devrait toutefois pas nous dispenser d’un minimum d’analyse critique de la situation. L’apparente ouverture du nouveau président du Mexique, la disposition conditionnée des insurgés à reprendre des négociations suspendues depuis septembre 1996, la mobilisation haute en couleurs suscitée par la caravane zapatiste n’épuisent pas les ressorts du panorama actuel. Parmi ceux-ci, d’abord, les causes de la rébellion, quelque peu reléguées au second plan ces dernières semaines.

De la discrimination sociale, culturelle et politique dont continuent à être l’objet les quelque douze millions d’indigènes mexicains à la faillite du modèle de développement néolibéral appliqué religieusement par les autorités nationales depuis une quinzaine d’années, les racines du soulèvement restent pourtant manifestes. Quarante millions de pauvres, pratiquement la moitié de la population, sont aujourd’hui exclus du « miracle mexicain », victimes de la dérégulation des marchés et de l’exploitation libéralisée des ressources humaines et naturelles du pays. Un contexte presque caricatural donc, qui a le mérite de renvoyer aux thèmes des négociations programmés dès 1995 par les zapatistes et le gouvernement, mais qui n’ont jamais pu aboutir. « Démocratie et justice », « développement et bien-être », tels étaient en effet les deux titres des séances de discussions que les parties en conflit étaient censées entamer, dans la foulée des seuls accords signés à ce jour et qui portent sur « les droits et la culture indigènes ».

Le risque est grand aujourd’hui que, focalisée sur la question, incontournable mais spécifique, de la reconnaissance constitutionnelle des droits des Indiens, l’attention en vienne à marginaliser le thème de la démocratisation et de la justice sociale au Mexique, pourtant au coeur des motivations de la rébellion. Ils sont plus d’un au sein des autorités à parier sur une neutralisation, voire sur une subtile cooptation des insurgés, à la faveur de quelques accommodements législatifs et autres injections de capitaux sociaux dans le Chiapas... Bien sûr, les zapatistes eux-mêmes ne sont pas dupes. Mais l’impatience de la communauté internationale et la souplesse relative du nouveau gouvernement mexicain, conjuguées à la lassitude compréhensible de villages indigènes empêtrés dans un conflit dont ils ne voient pas la fin, pourraient jouer des tours aux plus lucides des leaders de la rébellion.


Notes

[1Le zapatisme, c’est cela ou ce n’est rien”, Entretien de B.Duterme avec Yvon Le Bot, in La Revue Nouvelle, Bruxelles, nov. 1999, p. 53-74. (joelle.kwaschin (at) euronet.be)


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