Les résistances africaines entre répressions et instrumentalisations

Le foisonnement associatif que connaît la majorité des pays africains est le produit des mutations subies par les Etats du continent – ajustement structurel et libéralisme politique inachevé. La vulnérabilité des organisations sociales aux mécanismes de neutralisation déployés par les pouvoirs met en doute leur capacité à incarner un contre-pouvoir effectif. Pourtant, dans plusieurs pays, une société civile « indocile » a su canaliser le mécontentement populaire et installer un rapport de force avec les dirigeants.

Le foisonnement associatif que connaît la majorité des pays africains est le produit des mutations subies par les Etats du continent – ajustement structurel et libéralisme politique inachevé. La vulnérabilité des organisations sociales aux mécanismes de neutralisation déployés par les pouvoirs met en doute leur capacité à incarner un contre-pouvoir effectif. Pourtant, dans plusieurs pays, une société civile « indocile » a su canaliser le mécontentement populaire et installer un rapport de force avec les dirigeants.

Vouloir dresser le panorama des « résistances » en Afrique, c’est tout d’abord faire face à une grande diversité de situations : entre celles où toute manifestation publique d’un désaccord avec les autorités demeure une entreprise périlleuse et celles où les manifestations de rue font partie du paysage urbain, entre celles où les revendications collectives sont dirigées vers les institutions de l’Etat ou les élites économiques et celles où elles s’expriment dans les termes exclusifs de l’ethnicité ou de la religion, entre les pays déchirés par les guerres civiles, où toute forme d’organisation sociale a été annihilée ou embrigadée, et ceux ayant connu une relative stabilité depuis leur indépendance.

Cette hétérogénéité est cependant relative. La majorité des pays africains ont en commun d’avoir connu une prolifération, ces vingt dernières années, d’acteurs non étatiques dans les domaines les plus divers : développement (agricole, sanitaire, éducatif, etc.), droits de l’homme (de la femme et de l’enfant), lutte contre la corruption, environnement, identité ethnique, religion, etc. Le développement accéléré de ce tissu associatif, parfois qualifié d’« ONGisation » de l’Afrique, est indissociable des grandes mutations subies par l’Etat postcolonial depuis la fin des années 1980, qui ont fortement modifié sa capacité de gestion néopatrimoniale des ressources nationales et les modalités de régulation autoritaire/clientéliste des populations.

Néolibéralisme et désenchantement démocratique

Ces transformations sont le résultat du double mouvement de libéralisation économique et politique auquel les Etats ont été soumis. L’ajustement structurel recèle plusieurs des ingrédients qui ont suscité cette rapide expansion du secteur associatif : augmentation de la pauvreté du fait de la fin des prix garantis aux producteurs, des programmes de privatisation et de l’explosion du secteur informel, diminution concomitante de la capacité des institutions publiques à fournir des services sociaux, mise à disposition sur le marché du travail d’une masse de cadres fraîchement licenciés et volonté des bailleurs de fonds de réorienter leurs financements vers des structures non étatiques susceptibles d’amortir les « effets sociaux » des ajustements structurels.

La multiplication des organisations civiles est aussi le produit des transitions démocratiques dans lesquelles les régimes africains se sont engagés les uns après les autres au début des années 1990 et des libertés « formelles » d’expression et d’association sur lesquels ces processus ont débouché. Jusqu’à cette époque, la population était quadrillée par un réseau étroit de syndicats officiels, d’organisations « de masse » et autres comités « de défense de la révolution ». Ces transitions démocratiques sont elles-mêmes le résultat d’une combinaison de facteurs dont le dosage varie d’un pays à l’autre : multiplication des mobilisations démocratiques emmenées par les étudiants, les syndicalistes et les cadres, moindre capacité d’appropriation « rentière » de la richesse nationale et de redistribution clientéliste de celle-ci (le recrutement des élites au sein de la fonction publique était la manière par excellence de prévenir la formation de contre-élites et d’oppositions potentielles), montée en puissance de l’injonction démocratique par les bailleurs de fonds dans le contexte de l’après-guerre froide.

Dans la vision réformatrice qui prédomine depuis une vingtaine d’années au sein des grandes agences de développement, la croissance de la société civile est un des éléments – à côté de la décentralisation, des privatisations et de l’implication des acteurs de l’aide – qui doit contribuer à l’affaiblissement des souverainetés étatiques dans les processus décisionnels nationaux et à la mise en place d’une gouvernance « participative », « multistakeholders » et financièrement responsable. La floraison d’organisations de la « société civile » devient le signe, dans le chef de beaucoup d’observateurs, d’une démocratie « vibrante », « en bonne santé ».

Dix ans seulement après la période des « Conférences nationales », à travers lesquelles les « forces vives » des nations africaines tournaient officiellement la page des dictatures, l’optimisme cède la place au désenchantement démocratique. « La ‘démocratisation’ a apporté le multipartisme et une certaine liberté de presse, mais pas le principe fondamental d’acceptation de l’alternance » (Olivier de Sardan, 2000). A l’image d’un Blaise Compaoré, à la tête du Burkina Faso depuis 1987, les dirigeants sont passés maîtres dans l’art de neutraliser les effets de l’ouverture démocratique tout en préservant les apparences de la compétition politique – trucages électoraux, achat d’opposants, cooptation de la chefferie traditionnelle, etc. La multiplication des coups d’Etat, des épisodes de répression meurtriers, à l’instar du massacre du stade de Conakry en septembre 2009, des assassinats ciblés d’opposants, de militants ou de journalistes et des affrontements sanglants entre partis par milices interposées témoignent du retour (ou du maintien ?) de la violence comme mode majeur de régulation du système politique en Afrique subsaharienne. [1]

La mobilisation du registre de l’ethnicité fait elle-même partie de cet arsenal de stratégies de conquête ou de maintien au pouvoir dans un contexte de concurrence électorale et de moindre capacité de redistribution clientéliste. La contribution de Richard Banégas est éclairante à ce sujet : contrairement à ce que supposent les lectures « culturalistes » ou « primordialistes » de l’ethnicité, les identités ethniques ne sont pas des héritages stables qui se transmettraient à l’identique de génération en génération, il s’agit surtout, bien que pas seulement, d’un travail de mobilisation et d’organisation du groupe ethnique par des acteurs sociaux et politiques en quête de pouvoir et de richesse. Le rôle du thème de « l’ivoirité » dans la crise ivoirienne ou les affrontements au Kenya entre Kalenjin et Kikuyu fomentés dans les années 1990 par un Arap Moi venant à contre-coeur d’accepter l’instauration du multipartisme sont deux déclinaisons parmi bien d’autres de ce « tribalisme politique ».

Dérives opportunistes des sociétés civiles

Force est de constater que la capacité de cette « société civile » voulue et célébrée par les grandes agences internationales à incarner un contre-pouvoir effectif et à représenter ou mobiliser la population sur les questions qui lui sont chères demeure problématique à plus d’un titre. Dans la majorité des pays africains, le foisonnement d’associations n’a empêché ni la perpétuation de l’arbitraire en politique ni l’aggravation des niveaux de pauvreté et d’inégalité sociale.

La raison de cette incapacité réside pour une bonne part dans la raison d’être de ces sociétés civiles. La description sans concession de la société civile camerounaise faite par Yves Chouala dans cette livraison vaut dans une bonne mesure pour le reste du continent : cette société civile « s’oriente, d’une part, vers une dynamique d’auto-prise en charge, de suppléance sociale des pouvoirs publics dont les efforts de satisfaction des besoins fondamentaux des populations s’avèrent limités et, d’autre part, vers une opportunité d’emplois nouveaux, de reconversion de l’élite politico-bureaucratique en quête de sources de rentes supplémentaires et de recomposition des itinéraires et créneaux d’ascension sociale. »

La majeure partie de ces organisations servent donc aussi, et souvent d’abord, les stratégies d’accumulation économique et les ambitions politiques personnelles de leurs leaders. Les logiques à l’œuvre au sein des structures associatives sont à rapprocher de celles qui dominent au sein des partis et de l’Etat : déploiement de stratégies visant à occuper les postes les plus juteux ou les mieux branchés sur les flux de financement, conflits incessants et luttes d’influence multiformes pour le leadership, constitution d’une clientèle à travers la mise en œuvre de projets et la distribution de ressources, etc. La création d’une ONG est une façon parmi d’autres de se créer un réseau de dépendances, sorte d’accumulation politique primitive que l’on peut ensuite négocier sur la scène électorale ou convertir en capital électoral propre en devenant candidat. Au Mali, au Kenya, en République démocratique du Congo, bien des leaders des mobilisations démocratiques ont joué de leur aura de « militant » pour se faire une place au sommet de l’Etat. Une fois aux affaires, la majorité d’entre eux ont reproduit les tendances patrimoniales et autoritaires des régimes qu’ils avaient contribué à faire tomber.

Cette orientation opportuniste rend les structures de la société civile perméables aux discours et objectifs de leurs bailleurs de fonds – qu’il s’agisse du gouvernement, de partis d’opposition, d’agences d’aide ou d’ONG étrangères. Ainsi parle-t-on dans bien des pays de la « société civile du pouvoir », de la « société civile de l’opposition », de la « société civile des ambassades », etc. Comme le montre Abdoul Azizou Garba, l’implication récente d’associations nigériennes, aux côtés des chefs traditionnels, dans le mouvement « tazartché » (« continuité » en haoussa) visant à permettre au président Tandja de rester au pouvoir au-delà de son deuxième mandat, contre la constitution, offre un exemple saisissant du rôle potentiellement antidémocratique d’une partie de la « société civile ».

Quant aux innombrables organisations créées afin de capter les financements de l’étranger, elles tendent à survaloriser les aspects techniques et gestionnaires de leurs activités – signe de leur « professionnalisme » pour les bailleurs –, à se focaliser sur les thèmes chers à la coopération et à éviter, ou dépolitiser, les enjeux socio-économiques les plus déterminants (accès à la terre, accords commerciaux, services publics, pouvoir d’achat). Comme l’indique Alexis Roy dans sa contribution sur le Mali, citant un article de Cissoko et Touré (2005), la participation des acteurs sociaux au cadre stratégique de lutte contre la pauvreté illustre parfaitement les limites de la fameuse « participation de la société civile » : « pour certains acteurs, la participation de la société civile a donc servi à valider et à ‘crédibiliser’ un processus déjà ‘ficelé’ par les institutions de Bretton Woods. De plus, outre la marginalisation des syndicats, des organisations professionnelles agricoles et du secteur privé, la majorité des élus (notamment les députés) n’a pas été associée à la validation de politiques de développement qui engagent le Mali pour les cinq prochaines années ».

Canaliser le mécontentement social

Pour omniprésente qu’elle soit, la « politique du ventre » n’épuise pas les logiques à l’œuvre au sein du champ des mobilisations sociales en Afrique subsaharienne. Nombre d’organisations – paysannes, syndicales, d’étudiants, de défense des droits de l’homme – ne subordonnent par la poursuite de leur mission à la recherche de financements ou aux ambitions personnelles de leurs leaders, résistent aux mécanismes multiformes de neutralisation déployés par les régimes et instrumentalisent en fonction de leurs objectifs les relations inégales qu’elles entretiennent avec leurs soutiens extérieurs. [2] Dans plusieurs pays, elles ont permis de canaliser le mécontentement social, d’installer un rapport de force avec les gouvernants et d’arracher des avancées sociales ou démocratiques.

Les mobilisations de ces dernières années face à l’augmentation du prix des produits de base témoignent de la capacité d’articulation de cette société civile « indocile », dans un contexte de crise sociale généralisée. Si elles ont souvent pris la forme d’émeutes spontanées débouchant sur le saccage de bâtiments publics et le pillage de commerces, elles ont aussi été, en Afrique de l’Ouest en particulier, encadrées par des acteurs sociaux (syndicats, associations de consommateurs, associations de commerçants réunis en « coalitions nationales contre la vie chère ») qui ont su cristalliser l’insatisfaction accumulée en un mouvement national porteur de revendications lisibles et obtenir des concessions en termes de pouvoir d’achat, de soutien à la production alimentaire nationale, voire de changements institutionnels.

Les contributions proposées dans cette livraison d’Etat des résistances dans le Sud offrent bien d’autres illustrations de l’existence de « noyaux durs » d’acteurs sociaux non cooptés par les « entrepreneurs politiques » qui dominent les scènes nationales. La force de frappe de ces militants est proportionnelle au discrédit qui frappe la classe politique. Au Nigeria, au Burkina Faso, en Guinée et ailleurs, cette société civile est considérée par la population comme la seule forme d’institution « à caractère politique » légitime, la seule à représenter ses intérêts au sein de l’espace public et donc la dernière forme d’opposition crédible aux dirigeants. D’où l’empressement des partis d’opposition à rejoindre les coalitions « de forces vives » lancées par ces organisations et à s’aligner sur leurs discours et leurs revendications pour gagner en respectabilité sur la place publique.

Dans bien des cas, ayons la lucidité de le reconnaître, les conquêtes démocratiques ou sociales obtenues à la faveur des manifestations de masse, grèves et autres journées « ville morte » sont graduellement remises en cause ou dénaturées lorsque la mobilisation retombe et que la routine clientéliste retourne insensiblement le rapport de force à l’avantage des élites… Pour autant, Mathieu Hilgers montre bien que la multiplication des espaces publics de discussion (liberté d’association, décentralisation, multiplication de la presse, etc.) dans le cadre des Etats semi-autoritaires suggère la possible existence d’une lente mais puissante transformation des modes populaires de perceptions et de pratiques du politique. La généralisation graduelle d’une capacité critique renforcée à l’égard des pouvoirs laisse donc ouverte la possibilité de transformations sociales et politiques de fond à plus long terme.

Bibliographie

Bayart J-F. (1989), L’Etat en Afrique, Paris, Fayard.

Bayart J-F., Geschiere P., Nyamnjoh F. (2001), « Autochtonie, démocratie et citoyenneté en Afrique », Critique internationale, n°10 – janvier 2001.

Cissoko K. et Touré R. (2005), « Participation des acteurs sociaux et gouvernance d’Etat. Le cas du cadre stratégique de lutte contre la pauvreté au Mali », Politique Africaine, n°99, octobre.

Dozon J.-P. (2008), L’Afrique à Dieu et à Diable. Etats, ethnies et religions, Paris, Ellipses.

Engeler M. (2008), « Guinea in 2008 : The Unfinished Revolution », Politique africaine, n° 112, décembre.

Hilgers M., Mazzocchetti J. (2006), « L’après-Zongo : entre ouverture politique et fermeture des possibles », Politique africaine, n°101, mars-avril.

Ngoma-Binda E. (2005-2006), « Confusion des genres à Kinshasa », Manière de voir, n°84, décembre – janvier.

Olivier de Sardan J-P. (2000), « Dramatique déliquescence des Etats en Afrique », Le Monde diplomatique, février.

Tidjani Alou M. (2002), « L’avenir des processus de démocratisation. Les avatars de la consolidation démocratique », Bulletin du CODESRIA, n°3&4.


Notes

[1Notons par ailleurs que ces processus de « restauration autoritaire » ne sont pas sans lien avec le renchérissement du prix des matières premières depuis le tournant du millénaire et l’arrivée de nouveaux donateurs (Chine, Brésil, pays arabes), deux évolutions qui assouplissent la dépendance vis-à-vis des bailleurs de fonds les plus regardants sur la gestion interne des droits de l’homme

[2Voir l’article de Marie-Dominique Pomerolle et Johanna Siméant sur l’internationalisation du militantisme en Afrique.

Etat des résistances dans le Sud - Afrique

Etat des résistances dans le Sud - Afrique

Cet article a été publié dans notre publication trimestrielle Alternatives Sud

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