Brésil

Les présidentielles brésiliennes : décryptage

Comme tous les quatre ans, les Brésiliens seront appelés aux urnes les 5 et 26 octobre prochains pour renouveler cinq institutions exécutives et législatives au niveau fédéral (le Président, la Chambre des Députés, le Sénat) et des 27 entités fédératives (les gouverneurs, les assemblées législatives des états fédérés). Le vote est obligatoire, sauf pour les 16-18 ans et les plus de 70 ans.

Lancée il y a environ trois mois, la campagne électorale de 2014 se produit dans un contexte politique rebondissant. Des manifestations historiques de juin 2013, aux retombées controversées du Mondial de football, en passant par les scandales de corruption du Mensalão et de l’entreprise pétrolière publique Petróbras, le gouvernement du parti des travailleurs, (PT, gauche) qui brigue son quatrième mandat consécutif avec la candidature à sa réélection de la Présidente Dilma Rousseff, se voit remis en cause sur des points structurels (corruption, politique économique, répression policière, réforme politique, etc.) auxquels il n’a pas su répondre.

A cela s’ajoute la brusque reconfiguration de l’échiquier politique produite par la mort du candidat du PSB (parti socialiste brésilien, centre) Eduardo Campos, dans un accident d’avion le 13 aout. En troisième position et crédité d’environ 10% des intentions de vote, Campos apparaissait comme un challenger inoffensif pour Dilma Rousseff et son adversaire de droite Aécio Neves (Parti social-démocratique du Brésil) dont les affres médiatiques et les affaires de corruption garantissaient à la Présidente une avance confortable. L’arrivée sur la scène politique de sa suppléante Marina Silva a propulsé Aécio Neves en troisième position et rend l’issue du second tour plus incertaine.

Femme, noire, née dans l’état pauvre de l’Acre, au milieu de l’Amazonie, ayant connu la misère enfant, Marina Silva a de nombreux atouts pour être une sorte de Lula au féminin. Militante syndicale et écologiste aux côtés de Chico Mendes, figure importante de la défense de la forêt amazonienne et de sa population, elle s’affilie au PT à la fin de la dictature et devient en 1994 la plus jeune sénatrice de l’histoire de la République. Elle devient ministre de l’environnement du premier gouvernement Lula en 2003 avant de quitter le PT et de rejoindre le parti des verts pour se présenter aux élections présidentielles de 2010 et arriver troisième avec 19,3% des voix. Critiquée pour sa proximité avec la puissante église pentecôtiste, l’Assemblée de Dieu, et pour ses opinions conservatrices au regard de l’avortement et des homosexuels, la percée de Silva dans ces élections est pourtant significative pour comprendre l’opinion de l’électorat.

Bien que Dilma Rousseff soit toujours créditée de la première place dans les sondages (entre 34 et 40% sur la période, et 40% lors du dernier sondage du 26 septembre de l’institut Datafolha, contre 27% pour Marina Silva et 18% pour Aécio Neves), c’est aussi elle qui canalise le plus haut score de désapprobation, étant citée dans plus de 30% des cas parmi les candidats pour lesquels les Brésiliens ne voteraient en aucun cas. La désillusion provoquée par les scandales de corruption qui ont affaibli le gouvernement et dont les grands groupes médiatiques conservateurs se sont amplement servi pour dénigrer l’image du PT, mettent Marina Silva en odeur de sainteté vis-à-vis de l’électorat par le caractère humble, droit et chrétien qu’elle incarne. A l’inverse, l’image de ses deux adversaires reste négativement entachée par l’héritage de la vieille politique de marchandage dont le Brésil tente de se défaire.

Dilma Rousseff et Aécio Neves sont, de plus, les candidats des deux partis (PT et PSDB) les plus ancrés dans le paysage politique contemporain. Or un des effets de la période de défiance politique dans laquelle le Brésil est plongé, est précisément la perte de crédibilité du parti en tant que force de proposition et d’action. Les manifestations de juin 2013, en revendiquant leur dimension « apartidaires », ont confirmé cette tendance et, de leur côté, les partis eux-mêmes ont eu du mal à se positionner. Dans ce contexte, Marina Silva qui a déjà changé trois fois de parti, qui avant les élections a manqué de peu de légaliser son propre parti, le « réseau durable » un mouvement ouvert et multipartite, et qui défend dans son programme la possibilité d’élire des candidats sans appartenance partisane, ainsi que le renforcement de la participation populaire, semble proposer un profil de représentant politique plus innovateur, qui a d’ailleurs séduit de nombreux artistes comme Gilberto Gil ou Caetano Veloso, anciennement sympathisants du PT.

Il n’empêche que le programme électoral de Marina Silva est loin d’être aussi progressiste qu’elle le revendique. Si ses propositions en matière de politiques sociales visent à renforcer les aides publiques mises en place par le PT, son positionnement économique est libéral. Comme Aécio Neves, elle prône l’autonomie de la banque centrale du Brésil pour réduire l’inflation, ce qui revient à déposséder l’Etat de son rôle de régulateur dans la politique monétaire et renforcer encore davantage l’influence des marchés, c’est-à-dire des banques privées et des investisseurs étrangers dont les bénéfices sont d’autant plus importants que les taux d’intérêts sont élevés. Elle préconise de même la réduction des dépenses publiques et le maintien d’un excédent budgétaire primaire élevé.

De plus, Marina Silva se montre ouverte à l’extension de la sous-traitance qui représente pour elle, un moyen de dynamiser l’économie et de renforcer la compétitivité alors que les centrales syndicales y voient une porte ouverte vers davantage de précarisation au travail.

Enfin, d’après le sociologue brésilien Emir Sader, sa position géopolitique s’écarte du modèle d’intégration régional auquel Lula, puis Dilma Rousseff, ont œuvré avec succès ces dernières années en contribuant au renforcement du Mercosur, qui ont permis au sous-continent d’acquérir une certaine légitimité géopolitique. Marina Silva préfère au contraire les accords de libre-échange bilatéraux, qui risquent au contraire de subordonner à nouveau le Brésil « à la sphère des États-Unis, avec toutes les conséquences régionales et mondiales que cela suppose ».

Malgré sa popularité, la victoire de Marina Silva est loin d’être acquise. L’évolution des sondages électoraux montrent qu’alors qu’elle était au coude à coude avec Dilma Rousseff fin août, sa popularité a chuté en continu et la sépare actuellement de 13 points de la Présidente. Une étude de l’institut de statistique Datafolha montre de plus que Dilma Rousseff reste largement favorite auprès des classes populaires (qui représentent 40% de la population) avec environ 46% des intentions de vote contre 24,6% pour Marina Silva et la devance encore de quelques points auprès des primo-accédants (32% de la population) avec 35% contre 33% des intentions de vote. Marina Silva n’est favorite qu’auprès de l’élite traditionnellement anti-PT, mais qui ne représente qu’une faible portion de l’électorat. Cette élite, naguère acquise au candidat de la droite conservatrice Aécio Neves, semble donc avoir changé de camp, ce qui explique l’important bruit médiatique sur l’ « effet Marina » dans la presse nationale.

Au Brésil comme dans le reste de l’Amérique-Latine, les victoires au premier tour des présidentielles sont fréquentes, et d’aucuns pétistes espèrent ainsi que Dilma Rousseff grimpe encore dans les sondages pour qu’elle remporte le scrutin dès le premier tour, s’épargnant ainsi un entre-deux tour bouillonnant. A l’inverse, l’on peut aussi estimer qu’au second tour, Marina Silva sera contrainte de se distinguer de son adversaire, en « droitisant » son discours pour glaner les électeurs d’Aécio Neves, ce qui mettra en lumière ses paradoxes.

Quoi qu’il en soit, la percée de Marina Silva montre que l’effet de la propagande médiatique habituelle des candidats rencontre aujourd’hui des limites. Alors que Rousseff comme Neves ont largement investi en panneaux, chevalets, drapeaux, chars à son, etc, déclarant pour cela des budgets de campagne deux fois plus élevés que ceux de Silva, celle-ci n’est pratiquement pas visible dans ce type de propagande à faible contenu informatif que les candidats affectent traditionnellement. La preuve peut-être d’une évolution dans le positionnement politique de la société, qui s’accompagne aussi d’un changement de loi. Une loi adoptée fin 2013 limitera en effet, à partir des prochaines élections de 2016, tout type de propagande visuelle dans l’espace public (mais pas sur les biens privés comme les façades) à l’installation de table pour la distribution de tracts, ce qui transformera grandement le paysage urbain en période de campagne.


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