Guatemala : les plus et les moins de la démocratisation

Tenter une rapide évaluation du processus de démocratisation de la société et de l’État guatémaltèques aujourd’hui passe presque inévitablement par une appréciation de l’application des accords de paix conclus en décembre 1996. Car, si l’ensemble de l’Amérique centrale est effectivement entrée ces dix dernières années dans une dynamique de « normalisation démocratique » concomitante à la cessation des conflits politiques armés, il convient ici d’en identifier les avantages et les limites. Sur un mode binaire donc - évolutions positives, évolutions négatives, tentons un bref relevé des atouts et des faiblesses du Guatemala pacifié.

Les plus

Côté progrès, sans nul doute, la signature de la paix entre les autorités et la guérilla révolutionnaire (URNG) constitue le point de basculement majeur de ces dernières années. Il signifie pour l’ensemble du pays la fin d’une guerre interne de quelque trente-cinq ans, la plus atroce de toute l’Amérique latine, qui aura culminé au début des années quatre-vingts. 200.000 morts et disparus, 1 million de déplacés internes et de 200.000 à 300.000 réfugiés hors du Guatemala ! Sur le plan politico-militaire, la paix retrouvée ouvre la voie à deux évolutions considérables dans l’histoire du pays, deux évolutions incertaines et relatives mais réelles : le démantèlement des acteurs de la guerre et le retour à une certaine prééminence du pouvoir civil sur le pouvoir militaire.

L’impensable il y a à peine dix ans est survenu en avril 1998 et en mars 1999. Coup sur coup, l’Église catholique d’abord, la « Commission d’éclaircissement historique » (CEH) sous l’égide des Nations unies ensuite ont rendu publics les résultats de leur minutieuse quête de vérité. Les conclusions coïncident : les autorités et les militaires guatémaltèques - des noms sont cités - ont bel et bien commis des actes de génocide à l’encontre de la population majoritaire maya. De tous les massacres perpétrés pendant « les années de violence », plus de 90% sont imputés aux sbires du régime et moins de 5% aux mouvements de guérilla. [1]

Autre progrès de la dernière décennie, l’alternance démocratique et pacifique à la tête de l’État guatémaltèque paraît consolidée. Entré en fonction en janvier 2000, Alfonso Portillo est le quatrième président civil élu depuis 1985. Quatre élections présidentielles, quatre partis différents à la tête de l’État... La gauche est désormais représentée sur l’échiquier politique et les avancées en matière de liberté d’expression sont réelles. Sur le plan économique ou plutôt macroéconomique, la « décennie perdue » des eighties a fait place à l’embellie des années nonante : période de croissance retrouvée (+-4%), d’inflation souvent jugulée et de relative stabilité monétaire. Si le modèle d’agroexportation reste dominant, on assiste, avec le développement du secteur de la construction et des services, à une diversification progressive des activités. [2]

Sur le plan social et culturel, les progrès sont considérables et retiennent l’attention des ONG internationales. Profitant des espaces enfin ouverts, une prolifération d’acteurs autonomes, souvent indigènes, émergent, essentiellement sur le plan local et régional. Dans une dynamique de substitution aux mécanismes traditionnels de représentation politique, ils s’inscrivent dans un processus de réappropriation du pouvoir, à leurs niveaux et forts d’une capacité d’action retrouvée. L’effervescence générée par la diversité des initiatives et la multiplicité des expériences de développement entreprises n’est pas sans lien avec une certaine recomposition et redéfinition, sur le plan national, du panorama institutionnel et politique. [3]

Les moins

Ne nous y trompons pas toutefois, le bilan de la prétendue démocratisation du Guatemala de ces dernières années s’avère globalement négatif, voire, sur certains aspects sociaux, pire encore que celui des années de dictature. Sur le plan politico-militaire, quinze ans après le retour d’un gouvernement civil à la tête de l’État, l’influence sur le pouvoir national de la caste militaire, multiple et divisée, reste anormalement importante. L’impunité totale dont continuent à bénéficier les personnalités et les institutions stigmatisées par la CEH, l’ONU (la Minugua) et l’Église (toujours au péril de la vie de leurs membres) l’atteste. A la faveur des accords de paix, les tueurs se sont octroyé une amnistie réciproque. [4] Sur le terrain, la réinsertion des acteurs et des victimes de la guerre reste problématique et débouche dans de trop nombreux cas sur de nouveaux conflits liés à la propriété de la terre.

Sur le plan politique, le parti au pouvoir (FRG, Front Républicain Guatémaltèque, populiste et réactionnaire) se fonde sur une majorité hétéroclite et instable, dont la figure la plus ambiguè, le président du parlement Rios Montt, général responsable d’atrocités en 1982 et 1983, apparaît visiblement peu déterminée à appliquer des accords de paix négociés par les administrations précédentes et peu à peu sortis de l’agenda. Et ce, d’autant moins que, lors d’un référendum national organisé en mai 1999, analphabétisme, désabusement et ignorance aidant, 18% seulement des Guatémaltèques se sont rendus aux urnes pour finalement dire non (à 56%) à un ensemble de réformes constitutionnelles prévues par les accords de paix et qui visaient, dans un effort sans précédent, à démocratiser le pays dans les domaines de la justice, de la sécurité, de l’équité sociale et de la reconnaissance des identités culturelles... [5]

Sur le plan socioéconomique, le Guatemala continue à vivre un apartheid de fait, tant le retour à la paix et à une démocratie formelle n’ont pas conduit à une véritable remise en cause des injustices structurelles du pays. Les chiffres du PNUD de ces dernières années ne prêtent pas à équivoque : si le Guatemala reste bien le pays le plus riche d’Amérique centrale, hormis le Costa Rica, il est aussi le plus injuste, celui où l’écart, croissant, entre minorité riche et majorité pauvre (75% de la population), est le plus important. Les politiques néolibérales des administrations successives creusent les inégalités et la configuration de la propriété de la terre s’apparente toujours à une caricature féodale. La mise en oeuvre du volet fiscal des accords de paix, visant notamment à impliquer les secteurs dominants dans le financement de l’État, reste pratiquement au point mort (8 à 9% seulement du PIB proviennent aujourd’hui des impôts directs). [6]

Les points de suspension

A l’évidence, l’application des accords de paix au Guatemala révèle des lacunes à interpréter plus comme des manquements que comme des retards. Le climat d’incertitude politique qui continue à prévaloir, les faiblesses des pouvoirs publics et la persistance de la violence, non plus tellement politique mais davantage liée à la delincuencia et à la criminalité de droit commun, minent le futur du pays et les efforts de démocratisation entrepris par les secteurs populaires et indigènes organisés. Ceux-ci revendiquent, on l’aura compris, l’établissement d’un cadre démocratique à même de favoriser l’application des accords de paix, de véritables réformes agraire et fiscale, une reconnaissance sociale et politique des identités indiennes, la fin de l’impunité, la démilitarisation effective de tous les niveaux de pouvoirs, etc.

Si le Guatemala et les autres pays d’Amérique centrale sont donc effectivement entrés dans un long processus de normalisation démocratique ces dernières années, il est bon de rappeler que, dans la mesure où cette « démocratisation » coïncide avec une libéralisation effrénée des politiques économiques et une consolidation des liens de dépendance à l’égard du Nord et des entreprises transnationales, elle risque de continuer à accroître les inégalités et le mécontentement social. Les conditions de vie de la majorité des Guatémaltèques sont pires aujourd’hui qu’en 1980.


Notes

[1CEH : Informe rompe el silencio, Inforpress Centroamericana, Guatemala, 5-3-1999.

[2Maquila y privatizaciones incentivan Inversion Extranjera Directa en los 90, Inforpress Centroamericana, Guatemala, 7-4-2000.

[3Peuples indigènes et minorités ethniques : les conditions sociales de leur reconnaissance, Alternatives Sud Vol VII, 2, CETRI/L’Harmattan, Louvain-la-Neuve - Paris, 2000.

[4Fundacion Rigoberta Menchu Tum, Justicia universal para el genocidio en Guatemala, America latina en movimiento, Quito, 22-12-1999.

[5A 5 anos del Acuerdo indigena, America latina en movimiento, Quito, 11-4-2000.

[6Voir notamment Statistiques Amérique centrale, L’Etat du Monde 2001, La Découverte, Paris, septembre 2000.


P.-S.

Source:Demain Le Monde, Bruxelles, décembre 2000.


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