Amérique latine

Les mouvements sociaux sur la défensive ?

Au cours des années 1980 prennent leur essor quelques tendances qui se manifestaient déjà, mais qui, replacées dans leur contexte, acquièrent les traits d’une nouvelle conjoncture régionale. Les acteurs principaux en sont : les gouvernements progressistes d’Amérique du Sud ; la politique de l’administration de George W. Bush et les grandes multinationales. Pour désagréable que soit le constat, on doit reconnaître que depuis l’arrivée au pouvoir de Lula [au Brésil], de Tabaré Vazquez [en Uruguay], de Nestor Kirchner [en Argentine, sa femme, Cristina Fernandez-Kirchner, a pris sa succession], mais aussi d’Evo Morales [en Bolivie], de Hugo Chavez [au Venezuela] et de Rafael Corea [en Equateur], la capacité d’être des protagonistes de la part des mouvements sociaux et populaires a décliné de façon tout à fait significative.

Tout cela indique que nous sommes face à un tournant. L’offensive spéculative du capital financier, une machine folle et qui est hors de contrôle au point de ne pouvoir être arrêtée – mais qui toutefois fonctionne détruisant les êtres humains et l’environnement – joue un rôle déterminant depuis le début de l’actuelle décennie dans la reconfiguration socio-politique du continent.

Face à sa puissance, les Etats eux-mêmes se sont révélés être des acteurs fragiles qui, la plupart du temps, se limitent à paver la voie à l’expansion de ce capital. Un seul exemple : le gouvernement uruguayen assiste, sans le plus petit enthousiasme, à l’avance sans frein de la culture du soja, et cela sans appliquer une politique régulatrice ; ce qui transforme le pays en un nouveau et potentiel grand exportateur de soja. Au moment où ce processus se développe, il doit importer des pommes de terre, des patates douces, des carottes, des pommes, de l’ail et des oignons parce que les agriculteurs uruguayens ne peuvent pas ne serait-ce assurer la demande du marché intérieur.

Ce qui se passe dans les pays du Mercorsur [Argentine, Uruguay, Brésil, Paraguay, etc.] n’est pas très différent. Là, les diverses monocultures continuent à progresser et détruisent l’agriculture paysanne [petits et moyens producteurs] qui assure la nourriture quotidienne. Y compris lorsque le gouvernement de Cristina Fernandez impose des taxes élevées sur les exportations de soja [les gros producteurs engagèrent immédiatement une mobilisation forte et bloquèrent les routes, mettant le gouvernement à genoux], les impôts que paient les multinationales minières se limitent à un ridicule 5%.

Il n’est donc pas simple de s’affronter au capital financier, capable de provoquer des crises y compris dans les grands centres impérialistes. Mais ce qui est certain, c’est que durant la décennie des gouvernements progressistes, ces derniers se sont limités à accompagner la croissance du capital spéculatif dans la région, quand ils ne l’ont pas stimulée. Maintenant, ce capital détient une force suffisante pour bloquer les plus petits changements, comme il est en train de le démontrer en Argentine.

Ce n’est pas le manque d’une alternative qui a empêché ces gouvernements de brider la spéculation [les opérations] des multinationales, mais la crainte qu’ils manifestaient face aux crises sociales et politiques que cela pouvait provoquer.

Ce qui est certain, c’est qu’il revient actuellement au capital financier de dessiner l’avenir de nos pays, et cela à partir d’une position qui se situe bien au-dessus des Etats nationaux impuissants et décrépits.

Si à cette offensive des multinationales on ajoute les traits de la politique agressive de l’administration Bush, le panorama est certainement désolant. Depuis la mise en œuvre du Plan Colombie [plan militaire ayant pour but un contrôle sécuritaire de la région incluant la Colombie, l’Equateur, le Venezuela et le Brésil], les Etats-Unis ont réussi à neutraliser les principaux projets d’intégration, qui avancent avec une lenteur énorme et qui n’aboutissent pas à créer une masse critique qui les rende irréversibles. Aussi bien Unasur [structure initiée autour du thème de l’énergie qui devint, en mai 2008, l’Union des nations sud-américaines, avec sa banque à Caracas et ses institutions situées à Quito et Cochabamba] que l’Alba [la contre-Alca de Chavez] ont fait la démonstration de leur progression plus que limitée, alors que l’on s’approche de la fin de la décennie la plus « progressiste » qu’a connue cette région depuis longtemps.

Toutefois, la politique de Washington ne se limite pas à empêcher l’intégration [économico-politique du continent]. Elle est beaucoup plus agressive. Elle prend des formes et des modalités d’action pour mettre sur la défensive les gouvernements les plus audacieux.

Et cela en soutenant les mouvements séparatistes qui menacent de diviser le pays aussi bien en Bolivie, au Venezuela qu’en Equateur. Ainsi les mouvements qui ont leur centre à Santa Cruz [Bolivie], dans l’Etat pétrolier de Zulia et dans la province de Guayas [Venezuela] ou encore dans la ville de Guayaquil [capitale d’une province importante en Equateur], sont devenus les centres de forces déstabilisatrices.

Les stratégies de l’empire étasunien écartent les coups d’Etat ; et la division effective de ces pays est peu probable. Toutefois, ces mouvements ont démontré – d’une manière particulière en Bolivie – leur capacité à bloquer des changements pour lesquels une génération de mouvements sociaux ont lutté avec détermination et force. Nous faisons face à des nouvelles stratégies qui appliquent une sorte de « déstabilisation de masse » au service des élites qui ont la maîtrise du nouveau type d’accumulation du capital.

Que les trois gouvernements mentionnés se trouvent sur la défensive au moment de mettre en oeuvre les changements ne relève pas du hasard, mais est le résultat tangible d’une stratégie qui a fait la preuve qu’elle peut obtenir de bons résultats. Elle inclut la bipolarisation jusqu’à des situations extrêmes fort dangereuses, comme cela s’est produit en Bolivie au cours des derniers mois. Les élites ont appris à utiliser les mêmes méthodes de lutte que les mouvements sociaux, en suscitant un degré élevé de confusion [politique] et la paralysie des organisations qui, il y a peu d’années, démontraient une capacité d’affrontement capable de conduire à la chute de gouvernements néolibéraux.

Certainement, tout n’est pas lié à l’alliance entre le capital financier spéculatif et l’empire. Seule une politique décidée de mobilisation sociale aurait pu désarticuler cette alliance spoliatrice. Toutefois, y compris pour les gouvernements les plus engagés en faveur des changements, comme celui d’Evo Morales, la posture en faveur de la mobilisation sociale n’a pas été constante et permanente.

Jusqu’à maintenant ces gouvernements ont opté pour la négociation, malgré les maigres résultats qu’elle a apportés. Sous un autre angle, c’est la politique des gouvernements progressistes qui a facilité l’offensive du capital, en n’y mettant aucune limite.

Au moment où l’on s’approche de la phase finale de la période « progressiste » s’impose un bilan le plus complet possible d’une période qui a débuté avec de grandes espérances de changements. Un des éléments à prendre en compte est le rôle de l’Etat dans une stratégie de changement social. Une grande partie de ces gouvernements ont connu une période de profonde crise de l’Etat qui le rendait inapte à être un instrument capable de modifier la situation en faveur de ceux et celles d’en bas.

Ce n’est pas seulement un débat politique se rapportant à l’utilité de la prise du pouvoir étatique. Cela est en relation directe, dans la conjoncture présente, avec le type de mécanismes nécessaires pour tordre et bloquer les bras des puissants ; ce qui est l’unique forme afin de produire des changements durables, sur une longue période.


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