Le rôle de l’intellectuel dans les luttes sociales

Lelio Basso - le théoricien militant

Célébrer le centième anniversaire de la naissance de Lelio Basso est une entreprise redoutable, car c’est aborder à la fois une contribution théorique et une pratique juridique et politique qui ont marqué une époque. La première fois que je le rencontrai, ce fut lors de la deuxième session du Tribunal Russel au Danemark, en 1967. Avec Jean Paul Sartre et Bertrand Russel, il était un des membres du jury. Il s’agissait de juger les crimes de guerre des Etats-Unis au Vietnam. Les travaux se déroulaient selon des règles strictes, celles du fonctionnement d’une cour de justice, mais sans que les décisions puissent avoir le moindre effet pénal. Et cependant les conséquences morales et politiques de cette initiative allaient être considérables.

Se basant sur des faits établis par des témoignages et des documents irréfutables, replacés dans une perspective historique, interprétés en fonction d’une réflexion théorique, le Tribunal faisait appel au Droit international, aux principes éthiques des relations entre les nations, à la dignité des peuples et des personnes, pour prononcer une sentence qui anticipait l’avenir et posait les jalons d’un développement ultérieur du Droit des Peuples. Cette session mémorable allait être à l’origine à la fois de la Déclaration universelle des Droits des Peuples (Charte d’Alger) en 1976 et du Tribunal permanent des Droits des Peuples, à Bologne, en 1979.

Lorsque le 16 décembre 1978, je m’apprêtais à quitter Louvain la Neuve pour Rome, où devait se tenir une session de la Fondation internationale, la radio m’apprit la mort inopinée de Lelio. Difficile à s’en faire une raison, car jusqu’au bout il avait multiplié les initiatives et parcouru le monde pour la défense des droits des peuples. A ce grand connaisseur de Rosa Luxemburg, j’avais l’intention de rapporter une anecdote. Ma grand-mère, la comtesse Henry Carton de Wiart, faisant la liaison entre le Gouvernement belge en exil au Havre et les forces de résistance en Belgique, au début de la guerre de 14, fut arrêtée par les Allemands et placée dans la prison des femmes à Berlin. Elle se lia d’amitié avec Rosa Luxemburg, arrêtée pour une toute autre raison et l’histoire veut que pour se rencontrer durant la promenade quotidienne, elles sifflaient l’Internationale. Malheureusement, je n’ai pas pu lui relater cet épisode qu’il aurait ajouté à son érudition sur le sujet.

La réflexion qui suivra partira d’abord de la pratique intellectuelle et politique de Lelio Basso, afin d’en tirer des enseignements théoriques et concrets. Elle sera suivie par des considérations plus générales sur le sujet, pour aborder enfin la situation contemporaine, ce qui nous permettra de comprendre ce que signifie penser le monde aujourd’hui et contribuer à sa transformation.

I. Lelio Basso, intellectuel au sein des luttes sociales

Lorsqu’on parcourt la vie et les écrits de Lelio Basso [Lega internazionale, 1980 et Fondazione internazionale Lelio Basso, 2000, Chiara Giorgi, 2003], quelques grandes lignes en ressortent, traçant de façon très précise sa conception de l’intellectuel au sein des luttes sociales. Tout d’abord, l’importance de la théorie comme base de la construction des analyses, car, d’après lui, il doit exister une harmonie entre théorie et pratique. Pas question de dogme, mais bien de rigueur scientifique, raison pour laquelle il s’opposa aussi bien au déterminisme qu’au positivisme. Ensuite, la dimension éthique, car sans cet élément le couple théorie-pratique débouche sur les compromissions. D’où le rôle de l’intellectuel comme constructeur du lien entre les trois dimensions : théorique, pratique et éthique. C’est d’ailleurs ce qui l’amena à prendre des positions claires concernant les alliances ou les orientations politiques.

Mais pour Lelio Basso, cela ne se concevait pas sans une participation à une forme organisée de mouvement social ou politique. Il fut, en effet, un homme de terrain, un acteur politique en l’occurrence, montrant par la pratique qu’il n’y avait pas incompatibilité entre le fait d’être un intellectuel et poursuivre un engagement concret. Son expérience montra que ce n’est guère facile, Non seulement il fut emprisonné à plusieurs reprises, ce qui pour un intellectuel de son genre était en quelque sorte un cadeau – on l’a vu pour Gramsci - mais il vécut constamment en tension, sinon en conflit, avec les instances des partis auxquels il avait adhéré.

Son option théorique était le marxisme, qu’il envisageait comme une méthode permettant de découvrir l’instance de liberté du sujet humain (sa thèse écrite en 1925) et d’agir sur la société existante pour la dépasser. Tout en rappelant constamment certains fondements théoriques de Marx, notamment la tension entre l’état des forces productives et les rapports sociaux de production, il critiqua sévèrement, aussi bien les interprétations évolutionistes et économicistes, que le jacobinisme et l’avant-gardisme léniniste ou la primauté de l’organisation sur le mouvement. D’où son affinité avec la pensée de Rosa Luxemburg.

Pour Lelio, l’intellectuel n’est pas celui qui apporte la vérité de l’extérieur. Le véritable sujet de l’histoire ce sont les classes subalternes, dont l’expérience est source d’imagination créatrice. D’où son intérêt pour les mouvements ouvriers d’abord et de libération nationale ensuite. En tant qu’intellectuel, il en recueillit l’histoire jusque dans ses moindres détails. L’accent mis sur le sujet collectif lui permettait de mettre en valeur le rôle des luttes culturelles. La domination de classe ne se réalise pas seulement par le biais socio-économique, affirmait-il, mais aussi par le caractère « aristocrato-scentifique » de la culture.

Dans le concret, il exerça son rôle en analysant l’évolution du capitalisme central, en particulier européen, mettant en exergue sa puissance d’adaptation, ce qui lui permit de ne pas sous-estimer l’adversaire et de proposer des stratégies correspondantes. Mais il accompagna aussi de manière critique le cheminement du mouvement ouvrier et de ses expressions politiques. Il n’hésita pas à dire que le syndicalisme européen obtenait des avantages immédiats en faisant des concessions sur la question du pouvoir et que les partis de centre-gauche passaient un accord avec la modernisation capitaliste, le tout signifiant, en fait, une acceptation des principes et des valeurs de la bourgeoisie.

Dans sa vision dépassant les frontières de l’Europe, il nota que le Tiers monde faisait l’objet d’une exploitation semblable à celle de la classe ouvrière du capitalisme central, non sous la forme du rapport salarial, mais par sa dépendance, en tant que périphérie. Son analyse l’amena à conclure que l’accumulation à l’échelle mondiale était à la source de cette situation, l’impérialisme américain y jouant un rôle clé. Dans cette perspective, les luttes de libération nationale constituaient, au milieu du XXe siècle, la version contemporaine du sujet collectif subalterne. D’où l’intérêt de Lelio Basso pour le Vietnam, l’Afrique portugaise, l’Afrique du Sud et les luttes de libération en Amérique centrale. A son initiative, le deuxième tribunal Russel fut consacré à l’Amérique latine.

Une telle approche, fait comprendre que l’intellectuel n’est pas seulement un analyste, et qu’il doit aussi agir sur le réel. D’où la question classique du choix entre réformisme et révolution. Pour Lelio, c’est un faux dilemme. La pensée doit être radicale, la prospective également, mais la pratique peut être faite d’actions minimales. C’est là une troisième position entre le réformisme traditionnel et les révolutionnaires abstraits, mais nullement une « troisième voie » à la Giddens.

Il considérait le droit comme un intermédiaire entre les deux termes. Sa formation de juriste lui permettait de percevoir l’importance des institutions. Loin de concevoir le travail juridique comme un rempart protecteur des situations acquises, il le voyait comme un facteur de changement au sein d’un processus historique. C’est probablement la raison pour laquelle il s’investit tellement dans la rédaction de la Constitution italienne. Mais c’est surtout dans le domaine du droit international qu’il orienta la dernière phase de son action.

La déclaration universelle des Droits de l’Homme proclamée par les Nations Unies était pour lui insuffisante. Il fallait la compléter par une Déclaration universelle des Droits des Peuples, ce qu’il accomplit à Alger en 1976. Cette dernière servira de base au Tribunal permanent des Peuples et aux nombreuses sentences qui allaient en résulter. Le rôle de l’intellectuel, dans ce cas, consiste donc à répondre aux situations d’injustice et aux plaintes des victimes des systèmes économiques, politiques et juridiques existants, pour émettre un jugement et jeter les jalons d’un cadre institutionnel nouveau. Nul besoin de jeter aux orties la perspective révolutionnaire, ni de se réfugier dans un réformisme sans horizons. L’intellectuel doit nécessairement accompagner les mouvements sociaux (ce fut le cas des mouvements de libération nationale) et contribuer à leur fournir les outils d’analyse de leur situation et ceux de la construction des solutions concrètes. Ce faisant, Lelio Basso enrichit également une démarche théorique de caractère heuristique, c’est à dire ouverte sur des interrogations ultérieures. C’est ainsi qu’il voyait le lien entre sa conviction marxiste révolutionnaire, critique radicale du capitalisme et son travail de juriste, auquel il avait joint d’ailleurs une préoccupation d’historien des mouvements sociaux.

Pour répondre à la poursuite de ses objectifs, Lelio Basso n’a pas hésité, lui le laïc convaincu, à s’allier avec des croyants, dont il avait perçu le sérieux de l’engagement. Il ne fit pas seulement appel à des chrétiens, mais aussi à des musulmans et à des bouddhistes. Il s’entoura même, parmi ses plus proches collaborateurs, de chrétiens dont il avait découvert, par le biais de la théologie de la libération, la solidité des convictions Cela révélait la dimension humaniste de Lelio, qui savait briser les barrières.

II. L’intellectuel comme acteur social

Pour aborder ce sujet qui pourrait être abrité par des bibliothèques entières, je me contenterai d’avancer cinq thèses résumant une prise de position sur le sujet et inspirées de la pensée de Lelio Basso.

L’intellectuel est un être situé socialement. Voilà qui peut paraître une évidence, mais il n’est pas inutile de le rappeler. L’intellectuel parle d’un lieu, utilise un langage et se prononce sur une réalité dont il fait lui-même partie. Il est homme ou femme, oriental ou occidental, riche ou pauvre, d’une origine sociale déterminée, fruit d’une tradition culturelle, d’un mode de pensée, d’une expérience politique ; il est croyant, agnostique ou athée, bardé de diplômes ou autodidacte. Bref, la catégorie n’est nullement homogène et cependant elle possède une consistance propre. L’intellectuel existe. Il n’est pas le gourou, sorti de nulle part et dominant le réel. Pas plus que la science et le savoir, il n’est neutre. Il doit donc en être conscient. Sans être le pantin des conditions de son existence, il prend ses distances vis à vis d’elles et rend visible le lieu d’où il parle.

L’intellectuel est un acteur central de la construction de la culture. Il est celui qui peut représenter le réel « comme une totalité structurée complexe, rationnellement inventoriable » [Antoine Casanova, 1970, 62]. Si la culture est l’ensemble des représentations, elle est évidemment le fruit de tous et se construit dans une histoire collective où chacun possède un rôle. La spécificité de l’intellectuel est de proposer une deuxième lecture de la réalité vécue au quotidien, d’établir les logiques entre ses éléments, d’élaborer des hypothèses d’explication, de poser les jalons des anticipations, bref d’ajouter à l’expérience immédiate celle d’une activité culturelle qui l’enrichit pour la transformer. D’où son rôle dans l’histoire des luttes sociales, qui ont besoin de transcender le vécu quotidien, pour comprendre les genèses, les fonctions, les structures qui se construisent dans l’action.

L’intellectuel est critique, sous peine de perdre son identité. La critique ne signifie pas le non-engagement ou le cynisme sous prétexte d’objectivité ou de neutralité scientifique. Elle exige la rigueur et l’ouverture de l’esprit, l’humilité intellectuelle et le droit à l’erreur. Elle n’implique nullement le renoncement à la théorie, comme le prône le néo-positivisme ou le post-modernisme, à condition qu’elle ne se transforme pas en dogme et donc en voilement du réel et qu’elle reste ouverte sur une démarche heuristique.

L’économie du savoir tend à instrumentaliser l’intellectuel. L’accroissement du rôle du savoir et de l’information au sein du développement d’une économie capitaliste tend à réduire le rôle de l’intellectuel à celui de serviteur du marché. Le nombre de diplômés augmente. Le fonctionnement économique repose de plus en plus sur ce que Robert Reich appelle « les manipulateurs de symboles ». Les chercheurs, les spécialistes, les enseignants se multiplient. Les services utilisant les cerveaux augmentent en nombre. Mais loin de favoriser le rôle critique de l’intellectuel, cette évolution tend à les instrumentaliser, les amenant à entrer dans la logique du système, les obligeant à se positionner dans le marché culturel et à se préoccuper de leur reproduction en tant que catégorie sociale. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, au fur et à mesure que s’accroissent les conditions objectives d’une extension du travail de l’intellectuel, dans cette même mesure décroissent ses possibilités de fonction critique.

Face aux mouvements sociaux, l’intellectuel est celui qui « fait de sa plume une épée » [sous-commandant Marcos]. L’intellectuel est celui qui à la fois est dedans, et « à distance ». S’il n’est pas dedans, il est peu crédible. S’il n’est pas critique, il est inutile. C’est une position inconfortable, qui rejoint d’une certaine façon la conception gramscienne. Son rôle est de contribuer à la construction d’une conscience collective, d’éviter que celle-ci s’englue dans une pensée mécanique, dans les méandres de l’action ou dans les stratégies de l’adversaire. Il s’agit, en l’occurrence, d’un choix préscientifique, d’une option sociale, valable aussi bien dans le champ des sciences humaines que dans celui des sciences de la nature.

III. Le rôle de l’intellectuel face au mouvement altermondialiste

Lelio Basso a vécu les moments forts du mouvement social contre le fascisme. Il a accompagné les luttes ouvrières de l’après seconde guerre mondiale. Il a joué un rôle important en faveur des luttes de libération nationale. Nous sommes en droit de nous demander ce que cette expérience, faite de pensée et de pratique, nous apporte pour affronter la situation contemporaine.

Depuis le Consensus de Washington, destiné à orienter l’économie mondiale dans un sens néolibéral, afin de rétablir un taux élevé d’accumulation, lui-même destiné à relever les défis des nouvelles technologies et des concentrations, nous avons assisté à une double offensive, qui s’est manifestée aussi bien dans le centre que dans les périphéries. Pour augmenter la part du capital dans l’utilisation du produit social, il fallait, dans les circonstances du moment, diminuer celle du travail et celle de l’Etat.

D’où les politiques de dérégulation, de délocalisation, de réduction des salaires réels, l’effritement des couvertures de santé ou de chômage, la diminution relative des pensions, les obstacles légaux ou autres mis au fonctionnement des organisations de travailleurs. D’où également les plans d’ajustement structurels, forçant les Etats à réduire leurs dépenses, notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé et des investissements publics et finalement les privatisations de plus en plus nombreuses.

Le capital en perpétuelle recherche de nouvelles frontières comme source d’accumulation, ce qui constitue sa logique propre, ouvre aujourd’hui trois chantiers privilégiés, outre ceux qu’il a toujours explorés. L’agriculture paysanne, les services publics et la biodiversité. Dans le premier cas, il s’agit de faire basculer l’agriculture paysanne dans le champ du marché capitaliste, en organisant une agriculture productiviste de plus en plus dominée par de grandes entreprises et d’éliminer le petit paysannat. Cela concerne pratiquement la moitié de l’humanité, soit trois milliards de personnes.

Dans le deuxième, les services publics constituant un gisement financier énorme qu’il faut mercantiliser, l’opération consiste à prétendre que seul le secteur privé peut agir efficacement dans ces domaines : éducation, santé, eau, électricité, transports…, ce qui en fait des occasions de profit à l’avantage du capital. Quant au troisième, il constitue une des sources de richesses de l’avenir, une partie de l’industrie passant de bases chimiques à des bases biologiques, notamment dans le domaine pharmaceutique.

Ajoutons à ce panorama, que malgré la décolonisation, qui avait fait l’objet de tellement de luttes sociales à partir des années 50 et jusque dans la décennies des années 70, l’extraction des richesses du Sud par le Nord n’a fait que croître. Cela se réalise aujourd’hui par des mécanismes juridiques et financiers utilisés par des entreprises transnationales et encadrés par les organismes financiers et commerciaux internationaux, tels que la Banque mondiale, le FMI ou l’Organisation mondiale du Commerce. Une telle extraction se réalise par le biais de la fixation des prix des matières premières et agricoles, par le service de la dette, par les taux d’intérêts surtout des capitaux à court terme, par le rapatriement des bénéfices, par les exigences des investissements étrangers directs, par les placements dans les paradis fiscaux, par le brain drain, etc.

Il en résulte une double source de résistances. Tout d’abord, celles qui naissent du rapport salarial capital/travail et qui se manifestent à la fois dans les sociétés industrialisées du Nord, où le travail fait l’objet de réductions de tout genre et dans les périphéries où se multiplient les sous-traitances, souvent dans des conditions sociales déplorables. Il s’agit là, pour utiliser des catégories de Marx, d’une subsomption réelle du travail au capital.

Mais il existe un nombre énorme de personnes qui ne se trouvent pas dans ce cas : les centaines de millions de petits paysans, le secteur informel urbain des grandes villes du Sud, bref des activités où la dépendance vis à vis du capital n’est pas directe, mais où la subsomption est formelle, c’est à dire exercée par des mécanismes juridiques ou financiers, qui cependant affectent la vie quotidienne de groupes sociaux de plus en plus nombreux dans le monde.

D’où la multiplication des résistances, depuis les peuples autochtones, tels les Zapatistes au Mexique, les mouvements féministes qui se radicalisent, les paysans sans terres du Brésil, les pauvres urbains de Thaïlande, les dalits de l’Inde, les sans papiers des pays européens, les travailleurs de la santé au Salvador, les défenseurs des forêts au Sri Lanka, la population de Cochabamba qui mena une longue lutte contre la privatisation de l’eau, les populations rurales opposées aux grands barrages destructeurs de leur milieu de vie, bref tous ceux qui d’une manière ou d’une autre subissent les conséquences de l’élargissement de la logique de l’économie de marché capitaliste, qui, pour les besoins de l’accumulation n’hésite pas à fragiliser d’innombrables groupes sociaux et à poursuivre une destruction systématique de l’environnement.

Mais cela débouche même sur le génocide de ceux qui n’ont plus les moyens de vivre de leur travail, des petits paysans qui meurent de faim sur des terres non cultivées, parce que leur production n’est plus rentable de dizaines de milliers de personnes qui chaque jour meurent de faim. L’opposition à la guerre, comme forme armée du néolibéralisme devient également de plus en plus présente et une manifestation mondiale contre la guerre en Irak, rassembla, le 15 février 2003, plus de 15 millions de personnes à travers le monde.

Fait nouveau depuis 1999, ces mouvements se retrouvent dans deux types d’initiatives différentes, mais parallèles. D’une part, la protestation contre les pouvoirs de décision qui appliquent les politiques néolibérales : Banque mondiale et FMI, OMC, G8, Union européenne ou encore le Forum économique de Davos, think tank de ces politiques. D’autre part, les grands rassemblements sous forme de Forums, mondiaux, continentaux, nationaux, locaux où se construit progressivement une conscience collective unissant les luttes spécifiques dans une coalition contre le néolibéralisme, contre l’hégémonie mondiale du capital et à la recherche d’alternatives, comme le dit la charte du Forum social mondial élaborée à Porto Alegre.

La convergence n’est pas facile à construire, car la culture de lutte des mouvements liés à la soumission réelle du travail au capital (les syndicats en particulier) est très différente de celle des mouvements et des initiatives provenant des groupes sociaux soumis de manière formelle au capital. L’alliance avec les ONG progressistes est très importante, mais elle introduit un nouvel élément de répartition des décisions au sein des convergences. La définition des alternatives est plurielle, mais peu à peu progresse l’idée qu’elles doivent se situer dans une perspective antisystémique et pas seulement dans un aménagement du capitalisme.

Les intellectuels sont à la fois sollicités par ces initiatives nouvelles et remis à leur place. On attend d’eux une réflexion sur les situations existantes, des liens à établir entre les divers secteurs de lutte sociale, des idées sur les solutions, un examen des processus de luttes, une description des stratégies des adversaires. Mais en même temps, ce n’est pas d’eux que l’on attend le leadership, sauf si certains font l’option de l’insertion dans l’action directe des mouvements.

Si l’on se réfère à la fonction que Lelio Basso avait remplie précédemment, il ne fait aucun doute que son engagement serait aujourd’hui au sein même de ce qui se construit. Célébrer l’homme politique de gauche, le juriste éminent, le penseur progressiste, le partisan du socialisme, ne peut consister seulement à rappeler des souvenirs. Ce dont il s’agit, c’est prolonger son action, actualiser son engagement, être présent dans les nouvelles formes de luttes sociales aujourd’hui mondialisées. C’est travailler à remettre le Droit des Peuples au dessus du droit des Affaires, c’est faire pression sur les institutions pour les mettre au service des opprimés et non du capital, c’est accompagner les Forums des forces populaires partout où ils s’organisent.

En résumé, on pourrait dire que le rôle de l’intellectuel, face à la situation contemporaine de l’accroissement de la puissance du capitalisme, qui a construit les bases matérielles de sa reproduction mondiale grâce aux nouvelles technologies de l’informatique et de la communication par satellites, face ensuite aux conséquences dramatiques du déroulement de sa logique et face, au développement des résistances, consiste en trois tâches principales : analyser les processus en cours, déligitimer le système économique dominant et rechercher les alternatives.

Analyser les situations, afin de démonter les mécanismes de la domination économique, plus complexes qu’auparavant et de mettre en lumière ses conséquences. Déligitimer, parce que le système se présente comme le plus efficace jamais imaginé pour la production de biens et de services. En effet, non seulement ce discours tronqué ne s’interroge nullement sur les conditions sociales et écologiques de cette production, ni sur l’éventail de la distribution de la richesse. Malgré tous les discours, on produit ce qui crée une valeur ajoutée et non d’abord pour satisfaire les besoins humains. Les inégalités s’accroissent constamment et plus encore depuis l’orientation néolibérale de l’économie mondiale. Jamais tant de richesse n’a été engendrée et jamais il n’y a eu autant de pauvres.

Il ne suffit donc pas de condamner les abus ou les excès du système (un certain capitalisme sauvage), mais la logique même qui préside à ses pratiques. Aujourd’hui quelques 84 % des ressources du monde sont absorbées par 20 % de la population. Si l’on définit l’économie comme l’activité humaine destinée à assurer les bases matérielles de la vie physique, culturelle et spirituelle de l’ensemble des êtres humains à travers le monde, le système capitaliste est le plus inefficace que l’humanité n’ait jamais produit. Le jugement moral doit suivre la critique économique et les forces spirituelles dans le monde, de toutes les traditions laïques ou religieuses, devraient avoir le courage de dépasser la condamnation des abus, pour dénoncer les logiques qui construisent le système. L’éthique sociale des Eglises chrétiennes et des autres grandes religions, aurait alors une autre force prophétique et elle contribuerait aussi à l’élaboration d’une éthique du postcapitalisme.

Avant de conclure, je voudrais aborder un aspect spécifique de la tâche des intellectuels aujourd’hui. Comme cet exposé a pour cadre l’Université de Rome, c’est de la mercantilisation de l’enseignement supérieur que je voudrais parler. Lelio Basso y aurait été très sensible. En effet, dans le monde entier, la pression du marché sur l’université tend à réduire son rôle à celui d’une école technique supérieure à son service. Sans faire de l’université l’unique source du savoir, il est bon, cependant, de rappeler ce qu’elle est devenue au cours de l’histoire.

Depuis le XIIe siècle, les universités furent le lieu privilégié de la production de la pensée et de la formation des chercheurs et des intellectuels, non seulement en Europe, mais aussi en Chine ou au Vietnam. Sans doute, la reproduction sociale et culturelle fut-elle dans toutes les sociétés l=une des fonctions de l’enseignement. Jean Marc Fontan rappelle à ce propos que dès le XIXe siècle, l=université tendit à se modeler « sur des bases objectivo-scientifique, en affichant une neutralité sociale éloignée de l=esprit critique légué ou insufflé par les Lumières » [J.M. Fontan, 2000, 84]. Malgré tout, elle resta aussi un lieu de pensée, anticipant non seulement les avancées scientifiques, mais aussi les modes d’organisation des sociétés.

La profonde transformation des universités en cours actuellement n’est pas le fruit d’une décision brutale. Elle chemine lentement, ce qui rend moins visible sa progression. Du rabotage des fonds publics à l’augmentation du minerval des étudiants, des prêts remboursables à la diminution des années d=étude en faveur de ce qu=on appelle *la formation continue+, de la marginalisation de la pensée critique à l’abandon de pans entiers de la recherche en sciences humaines, de la privatisation de la recherche à la création de chaires par des entreprises transnationales, de la réduction des services administratifs à la mercantilisation des prestations, de la création d’universités d’entreprises à celle d’universités-entreprises, le processus paraît irréversible.

Si les effets de cette évolution sont plus évidents dans les sociétés du Sud, ils n’en affectent pas moins celles du Nord. Les institutions internationales appuient une telle orientation, que ce soit la Banque mondiale qui partout recommande un retrait de l’Etat et une plus grande implication du secteur privé ou que ce soit l’Union européenne, qui prône une meilleure adéquation de l’enseignement supérieur aux exigences de l’économie (néoliberale).

L’accroissement de la dualisation sociale répond à la logique d’une économie qui se construit sur le pouvoir d’achat des classes sociales aux revenus supérieurs et sur « la pensée unique de la technoscience » [J.M. Fontan, 2000, 84]. Le besoin de nouvelles frontières pour l’accumulation du capital trouve un débouché dans les services publics (dont l’éducation), qu’il faut donc privatiser. La rentabilité économique oriente la recherche, jusque dans les sciences sociales. Non seulement l’université devient une institution au service du marché, mais sa fonction elle-même se transforme en marchandise. La dégradation du savoir, la domestication de la pensée, l’inégalité culturelle et sociale, sont au bout du chemin.

Alors que partout se construisent les convergences des résistances au modèle économique, politique et culturel dominant, où en restent les universités et les universitaires ? Sont-ils à ce point paralysés par le système ou handicapés par leur dignité d’intellectuels ? Des alternatives existent : renforcer l’université comme service public, sortir l’éducation de la logique marchande, offrir des espaces à la pensée critique, brancher la recherche sur les besoins prioritaires de l’humanité. Qui prendra l’initiative de constituer l’université comme un acteur social mondial porteur de la défense du genre humain ? Pourquoi ne pas élaborer une charte réaffirmant les bases de sa mission scientifique et sociale, les principes de son fonctionnement et les perspectives de sa mondialisation ? Toutes les institutions universitaires et tous les universitaires pourraient y souscrire. Un Forum mondial des universités, point de rencontre de tous ceux qui veulent reconstruire la fonction universitaire et mettre celle-ci au service des sociétés et des êtres humains sur l’ensemble de la planète plutôt qu’au service du marché, pourrait ainsi voir le jour. C’est aussi un objectif dans la ligne de la libération des peuples [Alternatives Sud, 2003].

Lelio fut un prophète, mais d’un type très particulier, Il a opté pour les classes sociales et les groupes humains subalternes, dont il n’était pas issu. Sa voix a porté universellement en faveur de la libération des opprimés, des peuples marginalisés et des individus oubliés de l’histoire. Il a clamé le droit à l’existence de ceux et celles que Suzan George appelle « les foules inutiles ». Il a dépassé les clivages philosophiques et religieux. Il s’est aussi engagé dans le travail juridique et la réforme en profondeur des institutions. Il fut un révolutionnaire qui acceptait les petits pas. Qu’aujourd’hui, sa mémoire nous inspire pour nos engagements intellectuels et mondialistes.

Rome, le 27.11.03.


bibliographie

  Alternatives Sud, X (2003), N° 3, L’Offensive du marché sur l’Université.

  CASANOVA, A. et al., Les intellectuels et les luttes des classes, Paris, éditions sociales, 1970

  Fondazione internazionale Lelio Basso, Lelio Basso e le Culture dei Diretti, Rome, carocco, 2000.

  FONTAN, J.M., De l’intellectuel critique au professionnel de service, radiographie de l’intellectuel engagé, Cahiers de recherche sociologique, N° 34 (2000)
Giorgi Chiara, Lelio Basso, senti sculti, Roma, Caruci, 2003

  Lega internazionale poer i Diritti e la Liberazioner dei Popoli, Lelio Basso, Il risveglio dei Popoli, Rome, lega internazionale, 1980.


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